L’éloge du chaos

Dans une société où tout est réglé et ordonné, dans des paysages fractionnés mathématiquement en parcelles précisément équitables, perdure un ensemble d’événements, d’idées, de comportements qui peuvent se regrouper sous un concept général que l’on appelle « chaos ».
Ma définition du chaos est particulière. Elle oppose la nature véritable des choses à ce que l’homme en fait. Elle oppose l’aléatoire, le spontané, l’indéfini, le difforme, le morcelé à l’ordre, la linéarité, la composition, la régularité… Les physiciens, mathématiciens et autres scientifiques peuvent alors s’empresser de remarquer que les probabilités, les fractales ou les agencements octaédriques des molécules nous montrent un certain ordre dans la nature des choses. J’en conviens parfaitement mais ma réflexion ne se porte pas sur le nombre d’or. Considérons le chaos comme une opportunité, esthétique ou sociale !
Comme nous l’apprend très bien Tyler Durden, instigateur du projet chaos dans le film de David Fincher, à force de vouloir tout contrôler on passe à côté des choses essentielles, peut-être les plus primitives, mais celles qui nous touchent le plus.
Nous luttons jour après jour contre le chaos. Combien de fois nos parents nous ont-ils ordonné de ranger une chambre ô combien chaotique ? Quelles capacités faut-il pour réussir à tirer au crayon un trait parfaitement droit ? D’un côté nous tentons d’attendre ce que la pensée commune qualifie de perfection, d’un autre nous savons que les irrégularités témoignent d’une authenticité qui est gage d’une qualité intemporelle. Que dire face aux tomates trop parfaitement rondes et rouges qui poussent à toute heure du jour et de la nuit, quelle que soit la saison ? Que penser de ces blocs architecturaux qui délimitent nos banlieues ? Vous savez aussi bien que moi qu’une certaine part d’humanité, bien que tendant vers une certaine évolution, a besoin de cette part de chaos, d’authenticité.
Il nous faut du mouvement, de l’encombrement, du bruit. Il nous faut cette métaphore urbaine de la jungle primitive. Il nous faut des obstacles, de la rugosité où nous accrocher, des lianes pendantes pour nous déplacer, des rivières débordantes à franchir pour nous dépasser. L’homme malheureusement devient de plus en plus mauvaisement fainéant. Il trace des routes les plus rectilignes possibles pour gagner du temps en perdant de l’espace. Il nous faut de l’art brut, de la terre et de la poussière, des vieilles portes en bois qui vieillissent et qui travaillent en grinçant avec le soleil. Il nous faut des visages marqués, expressifs, n’ayant peur de montrer des rides. L’homme malheureusement est narcissique. Il ne voit que ses mannequins anorexiques et ses vieilles actrices dépassées botoxées jusqu’à la raie. Il nous faut l’improbable, l’inattendu, la surprise, l’espoir. Il nous faut cette part du hasard qui nous laisse encore croire qu’on peut en sortir… de ce chaos précisément !
Oui, qui peut me contredire quand j’affirme que nous sommes en plein dedans ? En sortirons-nous un jour ? Peut-être pour mieux y retomber ! Voyons les choses sous cet angle : l’ordre n’est qu’une combinaison de désordres et l’équilibre un passage d’un déséquilibre à un autre. Accepter le chaos est une manière d’accepter notre incapacité à maîtriser la nature. Accueillir le chaos en soi est une grande preuve d’humilité.

>>>LES CHRONIQUES DU CHAOS

Les réseaux sociaux

L’homme est un loup pour l’homme et les amis de mes amis sont mes amis. C’est un peu ce que veulent nous faire croire les réseaux sociaux dont le plus populaire ne cesse de me proposer de de « lier d’amitié » avec des personnes que je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam… Si ! Justement il ne connaît que ceux que connaissent ceux que je connais… Et je ne déconne pas : je ne les connais simplement pas… et je m’en réjouis ! Je ne trouve que ce que je cherche, et je ne cherche que ce que je veux trouver. je pourrais aussi chercher à ne pas me faire trouver. Je suis bien content qu’il ne retrouve pas le nom des personnes que j’ai rencontrées le mois dernier ou le vieil ami perdu de vue dont je ne connais pas même le nom. Cela ne saurait tarder, bientôt nos téléphones seront tous reliés les uns avec les autres et je pourrai dire à mon boucher en rentrant chez moi que son steak était succulent. En rentrant quelques préférences ma machine me suggérera de flirter avec cette inconnue que j’aurai croisée précédemment dans la rue, inconnue qui ne l’aura été qu’un bref instant puisque j’aurai accès à son itinéraire quotidien, je saurai qu’elle va à tel ou tel endroit et qu’elle défend telle ou telle idéologie politique pour peu que les idéologies politiques existent encore !
Quelle est la véritable fonction de tels réseaux sociaux ? Quelle est la valeur de ce qui est nommé comme « amitié » ou « ami » ?
N’arrivons nous pas ici à l’apogée de ce qu’internet pouvait faire de pire : laisser à chacun un espace d’expression narcissique et grandissant d’inutilité.J’imagine déjà les défenseurs de la démocratie crier au blasphème ! Hou ! Hou ! Nous avons le droit de dire ce que l’on pense… Sur ce point je ne peux me rétracter car sans ça je n’écrirais pas ces lignes. Le problème philosophique qui est en train de se créer confronte deux sphères sociales anciennement bien distingues : l’espace public et l’espace privé.
Pour une princesse, une star du cinéma ou je ne sais quel riche flambeur con et célèbre, cette limite s’amincit du fait des médias. Et nous, pauvres travailleurs, désirons ce que Warhol nous avait implicitement promis : notre quart d’heure de gloire.
Se créer un réseau social peut répondre à plusieurs attentes. Une de celles-ci que l’on n’ose avouer à soi même reste l’image médiévale d’un vieux fantasme mélangeant orgueil et pseudo-pouvoir : avoir sa petite cours autour de soi. Avoir du monde qui nous regarde. Voir mais surtout être vu. C’est ça que l’on aime. Raconter sa vie, se donner de l’importance car nos quotidiens sont trop monotones on essaie de faire remonter à la surface les substrats les plus délicats.
Nous nous hâtons d’afficher les photos de vacances attestant d’un bonheur qui parait constant et un océan d’obséquiosité recouvre le triste continent de la réalité. Nous n’avons rien à dire mais nous le disons ! Et dans cette cacophonie abrutissante tout le monde est l’ami de tout le monde… et de personne.
Nous sommes des individualités en quête d’identité. En cherchant à nous construire celle-ci, à travers l’autre, focalisés sur le reflet du reflet, nous ne savons plus ou regarder. Qui ressemble à qui ?
Nous partageons les mêmes goûts, écoutons la même musique…c’est bien. Rien d’étonnant, après tout, nous mangeons les mêmes produits, nous portons les mêmes vêtements, nous regardons les mêmes conneries télévidées. Super, alors nous sommes vraiment tous amis ? J’aime rire, j’aime manger et ne rien faire, j’aime dormir, j’aime la paix dans le monde, j’aime la musique, j’aime le ciel bleu et le soleil, j’aime l’amour même ! Tout le monde est beau, tout le monde est gentil, tout le monde s’aime. Finalement, je ne vois pas où est le problème.
La négation d’une isolation intellectuelle nous formate. Plutôt que d’accepter la nature de vide de nos vies on préfère la remplir avec des conneries. Des images, des sons. Moins on réfléchit et moins on se rappelle la triste vérité qui nous entoure. Ne penser à rien. Telle est l’immense difficulté de la plupart des exercices de méditations asiatiques. Serait-ce là notre manière d’atteindre une forme de sagesse ? Plutôt paradoxal, non ? Si la folie est une forme de sagesse, la curiosité intellectuelle ne doit par contre pas faire l’objet d’un amalgame avec une curiosité malsaine, perverse ou tout simplement futile qui nous pousse à regarder des vidéos plus inutiles les unes que les autres.
Ce qui compte c’est de masquer le silence, masquer l’ignorance, faire des gestes et du bruit pour montrer qu’on est là, pour donner à notre corps des signes de vie, des signes d’un mouvement, même chaotique. Car notre peur inconsciente la plus présente est celle de la mort. L’homme moderne s’empresse d’ailleurs vite de dormir mais s’impatiente de rêver, et d’être à nouveau face à des tas d’images, amusant son esprit, lui laissant toute liberté d’oisiveté spirituelle.
Mais un jour, il se réveille. En prenant un peu de recul, juste assez pour se rendre compte du temps qu’il perd, ces activités qu’il croyait l’attirer se révèlent n’être qu’une longue attente sans fin devant une multitude de données sans valeur.