Crise de foi

Derrière le menhir se cache la Vierge
contemplant le Golfe du Morbihan
Peut-on mêler politique, religion et émotion ? Inévitablement, ces trois aspects fondamentaux de l’organisation sociale de l’homme sont non seulement liés mais directement dépendants les uns aux autres. Au lendemain d’un pseudo débat sur la laïcité et dans une atmosphère mondiale toujours aussi marquée par la peur comme le souligne Dominique Moïsi dans La géopolitique de l’émotion, à qui ou à quoi pouvons-nous reprocher cette crainte de l’Autre, cette angoisse d’une menace qui arriverait de nos voisins méditerranéens fraîchement livrés à la démocratie.
Oubliez vos cours d’histoire qui datent du début du siècle, ceux qui nous apprenaient que l’Europe, les États-Unis et le Japon formaient le trio super puissant régnant en maître sur l’économie mondiale. N’allez pas croire non plus à cette idée outrageante d’une entité arabo-musulmane une et indivisible tout comme il est absurde de parler encore de « l’Occident » en assimilant deux cultures d’un bord à l’autre de l’Atlantique différentes en de nombreux points de vue. Mais maintenant que M. Bush est parti nous pouvons dépasser le stade des gentils et des méchants et de cette vision manichéenne d’un monde qui opposerait d’un côté la démocratie et de l’autre l’islam terroriste.
Ceci étant dit le problème qui nous concerne ici est ce que j’ai choisi d’appeler une crise de foi. Le capitalisme aurait-il comblé toutes nos espérances à tel point que nous ne puissions plus croire en quelque dieu que ce soit ? Ou serait-ce la quête du profit qui nous aurait détourné de toute spiritualité ? Les riches devenant de plus en plus riches n’ont plus besoin de fonder une croyance en un paradis qu’ils se trouvent déjà posséder et les plus pauvres, de plus en plus nombreux perdent la foi face à des gouvernements semblant les abandonner dans la misère, voir les y enfoncer pour mieux tenir debout le temps de la « crise économique ».
Mais qu’elle soit financière, sociale, industrielle ou même écologique, la véritable crise est avant-tout émotionnelle, culturelle et humaine. La vérité qui défend cette idée est très simpliste et pourtant indéniable : nos peuples, nos partis, nos états, nos nations sont constitués de femmes et d’hommes plus ou moins sujets aux émotions. Ces émotions qu’il faut observer avec attention déterminent les directions que prend l’humanité tout entière. La foi, qu’elle soit religieuse ou non, découle de ces mêmes émotions. Parfois quand elle est puissante, née du désespoir et de l’humiliation, la conviction religieuse mène des peuples entiers jusqu’à la démocratie ou la mort.
La modernité, les progrès scientifiques et technologiques nous ont donné une certaine confiance en l’avenir. Cette confiance collective a cependant freiné les convictions personnelles de chacun. Comme dans un train qu’on ne saurait arrêter, la plupart d’entre nous se contente de regarder le paysage défiler sans se soucier de la destination finale. Ce qui nous fait peur est cette foi beaucoup plus forte chez nos frères et sœurs venus en France pratiquer leurs religions. Ce qui nous fait peur c’est cette identité beaucoup plus affirmée qu’ils n’ont pas honte d’afficher. Ce qui nous effraie aussi et nous angoisse c’est ce modèle démocratique pas si infaillible que ça que l’on se félicite implicitement d’avoir propagé à nos amis Tunisiens ou Égyptiens en sachant très bien que ce n’est pas non plus une solution miracle et directe. Ce que nous craignons c’est que cette force toujours aussi jeune, vive et dynamique qui vient d’ailleurs ne vienne donner un coup de pied dans une culture française quelque peu stagnante ou du moins toujours en quête d’identité.
Car le français moyen qui ne va plus à la messe n’est guère passionnant. Il travaille, il s’achète une voiture, une maison, part en vacances dans les îles et voit le monde à travers des reportages « chocs » dans lesquels il pense toucher à la réalité. Il voit des personnes de couleur débarquer et leur reproche alors le chômage, l’insécurité et le trou de la sécu. Mais malgré ses plaintes et ses reproches, quels sont ses véritables idéaux ? Il est beau le trio qui triomphe sur les frontons des écoles : Liberté, Égalité, Fraternité. Dans un état de droit on en oublie presque que la fraternité est plus un devoir moral.
De l’ignorance naît la peur de l’autre. Essayer de comprendre, s’intéresser est un premier pas qui est nécessaire sans être suffisant. Le mieux pour découvrir l’autre est sûrement de l’accueillir avec une véritable intention d’intégration, pas seulement économique comme main d’œuvre facile, mais surtout socialement par des prises de décisions en faveur de véritables échanges culturels.