Chroniques du chaos : urbanisme

Urbanisme : la nature incontrôlée
La nature et la ville semblent opposées alors qu’elles ne sont, d’un point de vue structurel, que l’inverse l’une de l’autre. Là où semble régner l’ordre et la beauté, les apparences cachent le véritable chaos. Là où le désordre semble la règle principale d’une organisation imperméable, l’essence même du chaos s’exprime en tant que capacité d’autogestion. Comprendre cette nuance entre l’organisation de la ville et de la nature c’est un peu mieux appréhender la véritable nature du chaos. Ce chaos qu’il faut défendre n’est pas un chaos destructeur ou créateur de mal tel qu’il est négativement présenté. Le chaos est anarchie au sens étymologique : l’absence d’organisation verticale. L’absence de force créatrice supérieure mais l’harmonie intrinsèque de la matière, de la vie. C’est la capacité d’autogestion propre à tout ce qui est.
La campagne est-elle l’ébauche d’un projet social qui trouverait son aboutissement dans la ville ? Le village n’est-il qu’une petite ville ? Du rural à l’urbain où placer la limite ? Existe-elle ? Est-elle dépassable ou déjà dépassée ? La vie organisée en cité, en ville, en polisa donné lieu à la politique. L’organisation de la société s’appuie sur l’appropriation du terrain, du lieu, de l’espace. Ces espaces que constituent ce que nous appelons aujourd’hui « espaces publiques » sont le fruit de l’histoire de peuples ayant vécu d’échanges économiques et sociaux. Ironie du sort et de la langue française, l’espace publique n’est pas privé mais sert pourtant les intérêts des agences de publicité qui ne s’en privent pas ! Quelle ville voulons-nous ? Polarisation des échanges sociaux, génératrice de solidarité ? La ville est un projet continu qui doit se nourrir des citoyens, des citadins.
La ville est le croisement des biens, des idées, des personnes, des solutions et des problèmes. Concentration et explosion des impacts écologiques individuels la ville est la raison d’innovations technologiques, logistiques dans les domaines des transports, du logement, de l’énergie. Toutes ces prouesses tendent vers un seul but, louable, le contrôle. Si l’homme ne peut contrôler les intempéries il peut stocker l’eau de pluie, s’il ne peut faire face aux crues il crée un canal. La ville est indéniablement essentiellement politique. Elle est à la fois la mutualisation des pouvoirs, des efforts, des envies, des désirs de tous comme elle crée les écarts, les problèmes, les tensions.
Comment s’organise la ville ? Autour d’un point qui grossit, prend du volume et à force de croître se divise. La somme des parties arrive-t-elle à former un tout autrement qu’administrativement ? Les quartiers font-ils vraiment partie de la ville ? Comment créer l’unité d’un tout urbain qui soit véritablement englobante ? Le risque est commun de tomber dans l’idée d’une amélioration autour d’un point qui grossit, prend du volume et à force de croître se divise.
La ville évolue avec le temps et reflète son histoire propre. Aujourd’hui que veulent dire les grandes structures transparentes ? L’apparente naïve fragilité n’est qu’un leurre à une solide opacité. Les grands axes orthogonaux censés symboliser la simplicité de mouvement et la liberté ne font que cacher l’imposition d’un modèle terne de paysage urbain monotone, stéréotypé. Les espaces verts ne font que figurer, la ville n’est plus à l’image de la société que nous désirons, elle n’est plus que l’imagesans profondeur d’un mensonge clinquant. La ville tente de représenter la nature, mais la nature n’est pas présente.
Si la ville est un lieu, un espace, une architecture, un patrimoine urbain et historique c’est aussi une population, un peuple, des gens, une culture, des traditions. Les citadins, citoyens font la ville et sont la ville. Leurs activités, comportements, envies, choix déterminent (dans l’idéal) l’évolution de ce qui doit constituer une fierté. Chaque ville a son atmosphère, son ambiance chaleureuse, accueillante, ouverte ou au contraire froide ou fermée. Malgré cette ancrage et cette dépendance à la population locale, les décisions nationales transforment notre quotidien petit à petit. Le contrôle de la ville n’est plus destiné face à la nature mais face à la population. Le point de convergence se transforme alors en nœud de divergence. Jusqu’où l’homme est-il capable de vivre en promiscuité ? Le comportement de l’homme change-t-il la ville ou bien est-ce la ville qui change l’homme ? La ville se construit de plus en plus comme un idéal humaniste utopique parfois trop illusoirement. On voudrait changer l’image sans toucher à l’objet même qui est le système. D’une manière plus optimiste mais tout aussi naïve on pense que le changement de forme a un impact sur le fond.
Mais au fond, la véritable nature est en chacun de nous, elle est le cœur même de la population et en elle s’inscrit toute la difficulté d’organisation que n’arrive pas encore à surmonter la politique. L’histoire de l’art nous apprend savamment que l’architecture est le reflet de son époque et au-delà d’une histoire de l’esthétique et des techniques c’est une histoire de l’image sociale dont il est question. Cette histoire nous montre depuis que l’homme existe qu’il ne cesse d’évoluer dans une dialectique perpétuelle l’opposant à lui-même, dans une dimension temporelle entre les échecs du passé et les espoirs et revendications de l’avenir.

L’illusion de gratuité

 

Les mots nous servent à décrire les choses telles qu’elles sont, ou plutôt telles qu’elles nous apparaissent. Mais ces mêmes mots, s’ils ont le pouvoir de révéler une réalité, peuvent transformer la vision que nous avons des choses. Ainsi l’usage d’un terme à répétition peut s’inscrire dans nos consciences pour masquer les vérités par une illusion d’abus de langage.
Le développement économique, scientifique, technologique, politique de notre société marque clairement la direction d’un désir humain d’aller toujours de l’avant. Être performant, s’inscrire dans une démarche de progrès constant et tendre vers un idéal de perfection. Vivre mieux est un objectif sur lequel tout le monde s’accordera à dire qu’il est le principal. Dans notre société économique cette envie se traduit par l’idée de gagner plus d’argent et d’en dépenser moins.
Si un mot existe, c’est qu’il recouvre une certaine réalité. Il développe un concept qui englobe des actions, des systèmes concrets, des idées qui existent. L’abus de langage que j’aimerais dénoncer ici concerne l’utilisation d’un mot, non pas pour désigner la réalité qu’il recouvre mais pour recouvrir la réalité qu’il désigne. Ce serait un peu comme changer l’étiquette d’un produit pour nous induire en erreur. Ce mot, ce terme, ce concept est au cœur de l’économie aujourd’hui puisque c’est l’idée de gratuité.

Argent, trop cher, la vie n’a pas de prix, mais si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. Travailler plus pour gagner plus ? Gagner plus de quoi ? Plus d’argent pour l’investir et s’entêter à s’endetter ? La valeur des choses est-elle la base de l’échange ? Peut-on vivre sans argent ? Faut-il de la propriété pour créer de la valeur ? La culture appartient-elle à quelqu’un, peut-elle avoir un prix ?Comment est-il possible de faire de l’argent un objet sur lequel il est possible de spéculer ? La gratuité existe-t-elle vraiment ? N’est-ce pas l’illusion d’une offre qui demande rétribution lorsque celle-ci n’est pas déjà incluse ou dissimulée ? Sans établir de bilan économique ou financier du monde actuel ou déballer du Marx ou Proudhon nous pouvons nous poser des questions fondamentales sur la commercialisation d’objets, l’échange, la valeur d’une chose, d’un produit. Je propose l’analyse de phénomènes sociaux contemporains. Le mythe de l’illimité. La téléphonie et les services numériques n’ont plus que ce mot à la bouche, nous tenterons de décrypter la véritable nature de ce trou sans fond… L’illusion de la gratuité. Les logiciels libres, les nouveaux quotidiens, les échantillons, n’y a-t-il vraiment personne qui paye pour ça ? Enfin, puisque tout n’est pas si noir il existe des alternatives au monde consumériste, le troc, les zones de gratuité, le don. 

1. Le mythe de l’illimité 
L’illimité désigne ce qui est sans borne, sans limite, sans fin. L’infini selon les époques peut renvoyer à l’idée d’inachevé, d’imparfait. Aujourd’hui il est synonyme de liberté, de possibilité. L’illimité est métaphoriquement utilisé pour souligner le caractère indénombrable, non mesurable d’une propriété, d’une grandeur. Pour autant que nos actions sont limitées dans le temps et l’espace elles sont mesurables et quand bien même certaines de nos prouesses pourraient être immenses, elles ne sauraient être illimitées. L’illimité est la caractéristique du divin, de l’inimaginable. C’est de cette forte symbolique religieuse que ce mot tire toute sa force. Offre illimitéeest une invitation encore plus alléchante que les traditionnels buffets à volonté. De telles propositions replacent le consommateur au centre de ses pulsions : c’est à lui de décider, c’est lui qui fixe les limites, ses limites. Bien sûr, de telles offres reposent sur l’impossibilité physique de dépasser les limites nécessaires au commerçant s’il veut rentrer dans ses frais. Psychologiquement, le client estime qu’il gagne dès lors qu’il se force à dépasser ses propres limites, en se gavant par exemple à un buffet à volonté, non pas parce qu’il en a le besoin mais simplement parce qu’il en a le droit, la possibilité. Pareillement à l’enfant à qui l’on interdit de faire une action, celui-ci sera tenté de désobéir, de dépasser les limites, tout comme l’adulte qui croît être plus raisonnable mais qui agit symétriquement à chaque occasion qui lui est donnée de montrer qu’il peut également ne pas dépasser la limite. 
 

Qu’est-ce qu’une offre de téléphonie illimitée ? C’est un forfait qui a changé de nom. Mais la magie de la langue et des mots est merveilleuse car elle a ce pouvoir de changer la réalité. Prenez un forfait de ski : sur une station donnée vous pouvez prendre tous les télésièges dans n’importe quel sens, autant de fois que vous voulez, de l’ouverture à la fermeture du site. On pourrait très bien dire que vous avez le droit de circuler de manière illimitée sur tout le réseau, la seule chose qui vous en empêcherait serait d’une part l’impossibilité d’utiliser tout le réseau tout le temps mais même si les lois de la physique le permettaient, on comprend bien que le but premier d’un forfait de ski est de skier. Avec la téléphonie c’est similaire en théorie mais différent en pratique puisque l’homme est capable de téléphoner tout le temps, toute la journée et toute la nuit. La différence est importante car si un skieur peut estimer « rentabiliser » son forfait en skiant un maximum (et non pas en restant sur le télésiège) l’utilisateur de téléphone se sent obligé d’accumuler les heures de conversation pour justifier le prix de la dite offre. Puisque le consommateur moyen veut se vanter d’être un minimum économe et qu’il raisonne avec un forfait à l’unité, la meilleure manière de se convaincre qu’il ne paye pas trop cher est d’augmenter le ratio communication/prix à payer à l’infini, de sorte qu’il peut se persuader de ne rienpayer. Ainsi les mathématiques à l’appui nous savons que la fraction de l’infini sur n’importe quelle valeur finie donnera toujours zéro. CQFD.
2. L’illusion de gratuité
Que représente l’argent aujourd’hui ? On voudrait nous faire croire qu’il est la juste récompense de nos efforts, le fruit de nos labeurs, nos larmes et nos sueurs ? Comment expliquer dans une telle logique naïve et hypocrite l’énorme abysse qui sépare les riches des pauvres ? Le mérite ? Allons, cela fait longtemps que nous avons cessé d’essayer d’y croire. Mais de la même manière, ne nous laissons pas avoir par ce fruit empoisonné qu’on nous offre à chaque coin de rue. Nous faire croire que nous pouvons vivre dans un monde « gratuit » est une pure fantaisie à une échelle macro-économique. Que veulent-ils au juste ? Nous acheter ? Nous amadouer ? Nous endormir ? Ne soyons pas dupes le sournois s’habille de transparence et l’hypocrite d’honnêteté, dans le doute nous pouvons toujours rêver mais plus le sommeil s’étend et plus la conscience s’éteint.
La fabrication d’un produit, tel qu’il soit, a un coût. Il a un coût en matière première, en main-d’œuvre, en conception principalement. La délocalisation n’empêchera pas à l’objet d’être le fruit d’un travail, la production en méga-série non plus. Tout objet créé est l’œuvre d’un agent extérieur, que ce soit la nature ou l’homme, ou encore l’homme à travers ses machines. Bien sûr, un échantillon gratuit signifie que le consommateur n’a pas à payer pour l’acquérir, ceci étant il a une valeur certaine. De même certains collectionnant des séries d’objets dits gratuitsqui sont offerts avec l’achat de produits de consommation standards peuvent aller jusqu’à débourser de grosses sommes pour un objet qui n’a pas de prix. Mais l’inévidence ne se manifeste pas principalement dans l’objet palpable. Maintenant nous vivons dans l’ère numérique, l’ère du service, l’ère virtuelle et c’est avec son avènement et la dématérialisation de notre rapport au monde que la valeur des choses se perd dans un flou économique plus ou moins voulu.
Mais peut-on réduire la gratuité à l’absence de paiement ? Non. Quand il n’y a pas d’argent en jeu un échange procède du don. Je peux donner mon sang parce que personne n’a du payer avant pour créer la matière qui le constitue. La nuance est subtile (c’est son essence) mais un objet gratuit n’est pas donné, il est offert (en considérant qu’offrir suppose l’acquisition préalable de l’objet). L’induction malencontreuse consiste à croire que puisque je ne paie pas un service ou un bien, personne ne le paie. Idéal communiste ou piège capitaliste ? C’est plus compliqué que cela.
Dématérialisation
La dématérialisation entraîne une dé-responsabilisation, une distanciation du service. Dans un monde matérialiste à la fois au sens social mais également ontologique l’objet en tant que matière incarne la référence, de sorte que ce qui n’est plus palpable n’est plus valable. A force, l’imperceptible devient sans valeur, gratuit. Le boîtier de connexion est payant mais l’internet est gratuit. Le téléphone est payant mais les communications sont gratuites. Le disque d’un artiste est payant mais son contenu est gratuit. L’erreur est grossière mains communément répandue. D’un autre côté, il faut bien renvoyer la pierre à celui qui nous la jette. En attribuant de la valeur à des choses qui n’existent pas physiquement et en spéculant dans le vide, ce n’est pas étonnant que la valeur des choses chute à ce point. Ce n’est pas parce qu’il est difficile ou inimaginable de mesurer sa valeur qu’internet n’en a pas, d’un point de vue économique (sans entrer dans des considérations sur la nécessite du progrès, du savoir, du lien social…). Là où la gratuité est dangereuse c’est qu’elle dissout l’importance des répercutions qu’un objet, un bien, un service peut avoir sur son milieu. La gratuité peut se révéler l’excuse, l’alibi. Personne n’est coupable mais tout le monde est fautif. Payer une chose implique le sujet, le rend acteur, le pose dans une certaine position. Ne pas payer c’est délaisser ce lien qui peut unir l’objet et son non propriétaire. Cette chose étant gratuite, elle n’est à personne et personne n’en est responsable. Les ressources naturelles sont d’une valeur inestimable, certains pourtant croient toujours qu’elles sont gratuites, et si la Terre appartient à tous, certains sont néanmoins davantage responsable quand ils la souillent et la détruisent.
Gratuité et Démocratie ?
Les quotidiens gratuits distribués aux sorties des métros semblent être un pas vers la démocratisation de l’information. Mais en quoi est-ce une prise de pouvoir par le peuple davantage que la télévision ? Le support est différent, il est cette fois justement matériel, mais l’objet n’est pas fondamentalement révolutionnaire. La démocratisation de l’information suppose en effet en partie une plus large diffusion de celle-ci, il est pourtant illusoire d’amalgamer la gratuité avec celle-ci. Pourquoi ? De quelle gratuité parlons-nous ? De journaux quotidiens historiques qui ont toujours été payants ou de substituts développés avec le concept ? L’idée de quotidiens qui deviendraient gratuits est évidemment alléchante, mais ce qui existe aujourd’hui est différent. Ce ne sont pas les mêmes contenus, dans la quantité comme la qualité. Oui l’information doit être partagée par tous mais ce genre d’initiative ne prend-il pas le risque (conscient ou même voulu?) de creuser l’écart social qui existe entre deux catégories de lecteurs ? Le principe démocratique s’applique dans l’idée que tout le monde paye la même chose pour avoir les mêmes droits. Nous en sommes malheureusement loin de manière pratique.
3. Sans or on s’en sort !
Avec la flambée des prix, de l’hypothétique coût de la vie émergent différents concepts de gratuité qui s’opposent. Tandis que certains voient dans l’argent une nécessité absolue, la gratuitéest pour eux une manière d’arrondir les fins de mois pour ne pas avoir à dépenser tout l’argent qu’ils pourront gagner : des échantillons aux offres promotionnelles, jeux consommateurs… D’autres peuvent aussi remettre en cause le système financio-centrique dans lequel on vit et considérer non pas la gratuité comme quelque chose de supplémentaire mais d’élémentaire ! Le pragmatisme nous rattrapant toujours il faut avouer que ce qui constitue plus une idéologie philosophique n’est pas non plus sans résultats. Peut-on vraiment échanger sans régulation économique ou monétaire ?
L’échange existe et est à la base même de l’économie et de la société. Mais il semblerait que plus on reçoive et moins on donne. Cependant si il y a bien une gratuité à défendre c’est celle du troc, de l’échange volontaire détaché de système monétaire. D’une manière symbolique déjà car c’est la preuve d’une volonté de certains de s’affranchir des symboles de l’argent. La véritable gratuité est le don de soi, de son temps, de son savoir.
Un objet a toujours une valeur d’usage et on oublie trop souvent la dimension historique d’un objet pourquoi ? Les nouveaux objets font l’histoire sans en faire partie, ils n’ont pas le temps d’entrer dans le présent qu’ils sont déjà passés, ceci évidemment en raison d’un système de production effréné. Tenons bon ! On voudrait nous faire croire que nous avons un besoin illimité d’objets mais la logique la plus élémentaire nous montre à quel point cette idée est absurde.
Une zone de gratuité est un endroit où chacun peut déposer un objet et/ou en prendre un. Mais rien ne l’oblige à prendre pour donner ou donner pour prendre. C’est finalement un pas de plus vers l’émancipation de l’objet et de l’argent que le troc n’avait pas réussi à franchir. En plaçant les valeurs des objets les uns par rapport aux autres ils font perdurer l’idée de comparaison et de valeur marchande, tout en effaçant ce qui pourrait être la valeur « propre » d’un objet, mais qui est en fait complètement subjective. Un ami m’a dit un jour qu’une bonne affaire se concluait quand le vendeur et l’acheteur étaient tous deux satisfaits du prix perçu/émis pour l’échange. Personne n’a les mêmes valeurs, personne n’a les mêmes besoins, les mêmes envies que son voisin. Un objet insignifiant peut combler une personne gratuitementet rendre quelqu’un indifférent, même si celui-ci y a mis le prix. Ceci est d’autant plus vrai avec les œuvres d’art et le marché contemporain qui est complètement dominé par l’argent. Qu’est-ce qui distingue un bon artiste d’un artiste médiocre ? Le premier coûte cher…
Finalement chacun fixe la valeur des choses qu’il utilise, comme on dit « tant qu’ils trouvent des cons pour payer ». Ce qui n’est pas dit c’est que c’est la même chose avec le gratuit, tant que les gens accordent de la valeur aux choses, alors les choses ont de la valeur, qu’importe le prix. La question est de savoir quelle valeur accorder à tous ces objets, gratuits ou excessivement chers ? C’est nous qui décidons par nos actes trop souvent inconscients.

 

Apprendre des langues, entre conscience et politique

Identité, Altérité, Langage.
Afin de mieux se rendre compte de l’opportunité qu’offre l’apprentissage de langues je voudrais développer mon argumentation suivant trois domaines qui diffèrent par leur nature mais dont l’analyse qui en sera faite permettra d’en faire ressortir les similitudes. Comment l’identité et la conscience de soi ne peut-elle se forger que dans la conscience de l’autre ? En répondant à cette première question nous aborderons une dimension psychologique qui pourra servir ensuite à montrer qu’à l’échelle sociologique nous pouvons appliquer des raisonnements analogues. Enfin à partir de ces considérations nous devrions mieux comprendre l’importance des langues, qu’elles soient étrangères ou vernaculaires, dans l’appréhension de notre propre culture, identité et manière de saisir le réel.
Comment savons-nous que nous existons ? Par une mise en relation de nos différences et nos similitudes avec le monde extérieur, et particulièrement l’autre. L’autre est celui qui me ressemble sans être moi. L’autre est celui qui possède les mêmes caractéristiques que moi, avec des grandeurs différentes. L’identité ne se construit pour autant pas simplement sur une dualité. L’altérité suppose le nombre, la multiplicité. La conscience de moi-même est la perception de l’autre différent de moi-même mais également différent d’un tiers. Ainsi je peux affirmer être un homme non seulement car je sais que je ne suis pas un arbre, mais surtout car je possède les mêmes caractéristiques que d’autres hommes avec lesquels je forme un groupe. Ce qui est remarquable n’est pas tant la différence perceptible entre moi-même et des objets du monde extérieur mais la différence entre les objets eux-mêmes. A-t-on pour autant une identité propre ? Cette association est-elle seulement envisageable ? Évidemment non, il n’existe pas plus d’identité absolue qu’il est impossible d’être différent absolument, indépendamment d’autres entités, quelles qu’elles soient. L’identité repose sur la différence, l’identité d’un groupe serait d’une manière simplifiée la propriété des individus de ce groupe d’être tous différents des individus d’un autre groupe. De ce point de vue l’identité ne peut constituer le critère d’appartenance ou non à un groupe puisqu’elle en est le synonyme. En tant qu’individu je me définis donc comme différent des autres individus à l’intérieur d’un groupe – qui peut être une famille, une nation, une espèce – lui même défini par opposition aux autres groupes.
En nous situant à une échelle sociale, une nation, un empire se construisent par opposition à d’autres royaumes, territoires… Dans les cas où c’est l’identité d’un peuple qui est à l’origine des frontières, c’est par opposition, par exclusion que naissent différents états. Que les critères soient religieux ou ethniques ils sont à la base de l’altérité et par conséquent de l’identité. Ce qui est à la base de la religion c’est ce qui relit, religereen latin. Mais ce qui rassemble des individus les condamne à se séparer des autres. Partager un même point de vue est en quelque sorte affirmer communément un rejet des autres théories. Cette vision d’une situation qui relate des faits doit être relativisée avec l’idée du commun. En prenant l’exemple des religions, malgré leurs différences, nous pouvons nous accorder sur le fait qu’elles traitent fondamentalement des mêmes problèmes, et qu’elles posent les mêmes questions (les principales apportent de surcroît les mêmes réponses). L’idée d’identité et de groupe est à relativiser. Sommes nous en opposition parce que nous sommes différents les uns des autres ou ne mettons-nous pas en avant des différences qui ne reposent que sur nos oppositions ?
Pourquoi apprendre des langues ? La réponse apparaît de plus en plus claire et évidente. Pour cultiver la différence, l’altérité et l’identité « positive » qui se nourrit de l’échange. Sans spéculer sur l’origine et l’évolution des langues tenons-nous en au constat simple que nous ne partageons pas tous la même langue. Ce qui constitue parfois une barrière pour la communication est une véritable chance pour la compréhension… de soi ! Qu’est-ce qu’apprendre une langue autre que maternelle ? C’est ré-apprendre à voir le monde, à le saisir, le nommer. C’est ré-apprendre les rapports qu’entretiennent les aspects du réel avec les concepts, revoir l’idée du mot, de la phrase, du langage. Dans la comparaison de sa langue et d’une autre certaines différences mettront en relief ce qui est nécessaire ou pas (les noms en anglais n’ont aucun genre) ; dans une autre la construction de champs sémantiques révèlera des liens étymologiques dans sa propre langue ; et en multipliant les expériences ressortira ce qui est essentiel au langage et qui est partagé par tous, encore que ceci soit possible. Chaque langue attribue à un aspect de la réalité une notion, un concept, des mots. Le fonctionnement polysémique du langage lui permet de saisir un maximum de ce qui est abstrait (l’expérience) avec un minimum de concret (des sons ou des signes graphiques). Dans cette perspective j’aime à penser (j’en suis même convaincu) que le polyglotte élargit cette palette de mots, d’outils qui lui permettent de saisir le réel de deux manières : en disposant de nouveaux outils que sa langue ne lui offrait pas et en affinant ceux qu’elle proposait déjà. Apprendre une langue c’est se regarder dans un miroir.
La France est un des pires pays en terme d’apprentissage des langues et le constat amer des professeurs est sans équivoque : les fautes d’orthographes se multiplient au fil des ans. Ce que j’ai voulu montrer est simplement la force que peut avoir l’apprentissage des langues étrangères (non maternelles) dans la prise de conscience de sa propre langue de la même manière que chacun se construit avec et par différenciation de l’autre. Si l’écolier français moyen est aussi nul en Français qu’en Anglais ou en Allemand ce n’est pas un hasard. Les deux compétences sont complémentaires c’est pour cela qu’il ne faut pas craindre l’ouverture à l’autre, aux autres cultures mais également à ses propres cultures régionales qui contribuent tout autant au mythe de l’identité nationale qui n’est en fait qu’un choix. Se construire, construire un groupe, un état c’est s’ouvrir à la diversité, échanger des expériences et unir des forces. Apprendre des langues est en cela un acte d’humilité et d’invitation à partager.

Progrès et Nécessité

Aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain ? Notre conception du progrès est trop souvent enfermée dans une linéarité fataliste temporelle, erreur de jugement par faute de réflexion dont j’aimerais sortir, ou du moins montrer des issues possibles. La question du progrès en effet relève autant de la métaphysique, de l’éthique que de l’épistémologie. Peut-on dire que l’ « on n’arrête pas le progrès » ? Pour répondre à cette question il serait bon de distinguer avancées techniques et progrès.
L’activité scientifique, la recherche est en pleine ébullition. C’est indéniable, plus on cherche et plus on trouve. Les technologies évoluent car nous faisons tout pour et rien ne semble nous en empêcher. Une avancée techniqueserait dans cette optique une découverte, une invention, une amélioration d’un système, d’un produit, d’un matériau indépendamment de son utilisation. Ceci qui est majoritairement assimilé sous l’idée de progrèsn’a en soi aucune valeur morale. Effectivement nous avons à faire à une activité cumulative de savoirs, connaissances, techniques, technologies qui semble par ailleurs constituer la motivation première des marchés, sans considérations tardives sur leur utilisation : l’objectif est alors d’avancer, d’aller plus haut, plus vite, plus loin. Cet idéal de performance est devenu une évidence qui emmène avec elle l’idée naïve que tout ce qui est nouveau est mieux. De cette induction élémentaire comment argumenter ? Comment se dire que ce qui est mieux n’est pas bien ? Hmm… c’est alors qu’entre en scène la notion de valeur.
Comment ne pas tomber dans les clichés rhétoriques qui se résumeraient ainsi : « le mieux est l’ennemi du bien » ou encore « il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises technologies, mais l’utilisation qu’on en a » ? L’idée de progrèsn’est pas à ce point absolument morale. Il serait absurde de remettre en question l’hypothèse selon laquelle est progrèsce qui marque une avancée, l’acquisition d’une position sociale, politique, et non pas seulement scientifique ou technologique plus favorable à une situation précédente. C’est précisément cette vision que nous devons adopter mais qui nous apparaît encore quelque peu opaque. On ne refait pas l’histoire, le passé appartient au passé mais on écrit l’avenir en chaque instant.

Condamner des aspects de la société est souvent effrayant pour certaines personnes. Cela signifie pour eux la perturbation de règles, de repères qui apparaissent comme inébranlables. Pourquoi ? Parce que ce sont des acquis de l’histoire, parfois datant de plusieurs siècles, parfois de simples décennies. La logique simpliste conservatrice considère certains changements comme un retour en arrière. Mais… Nom de Zeus ! La machine à remonter le temps n’existe pas encore, et sans évoquer les innombrables nœuds causaux causés par un bond spatio-temporel, un retour en arrière n’est pas possible. Qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Ne serais-je pas en train de me contredire ? Dans cette logique, le progrèsn’est-il pas inévitable ? De sorte que tout changement serait, par son implication causale et temporelle, inévitablement une avancée ? C’est ici qu’intervient le caractère éthique qui définit les critères d’évaluation d’amélioration ou non d’une situation en vue d’un changement nécessaire ou pas.
Les nouvelles technologies, un progrès ? Sans trop vouloir titiller les esprits les plus accrocs aux smartphones et autres tablettes intelligentes en tout genre, avons-nous assez de recul pour en tirer des conclusions ? Mon technoscepticisme (qui n’est pas de la technophobie) se refuserait d’attribuer aux nouveaux écrans tactiles les compétences (smart) qu’ils revendiquent. L’influence psychologique des objets ancrés dans notre quotidien nous porte facilement à croire que ce qui est innovant constitue une nécessité. La compétition implicite nous pousse à la performance dans laquelle cette nécessité se confond avec le contingent, voire l’inutile.
Sortir du nucléaire, un retour en arrière ? Certainement pas, plutôt un bond vers l’avant. C’est en acceptant l’idée que cette technologie est dépassée que nous pourrons avancer dans l’histoire et véritablement marquer un progrès. Ce mot n’est pas un synonyme de complexification. Il ne suppose pas l’accumulation. Simplement le changement pour l’amélioration. Ce changement est possible car il existe des alternatives technologiques mais pas seulement. Le progrès que devra marquer le nucléaire est surtout social et politique et ne peut se détacher d’un accompagnement fort de stratégies de valorisation de modes de vies différents et moins énergivores.
La libération animale, un retour au néolithique ? Certainement pas, plutôt une extension normale des luttes historiques qui ont fait de notre société ce qu’elle est aujourd’hui. Dans les mêmes perspectives que les luttes antiracistes, antisexistes, l’antispecisme est l’avenir. C’est la suite logique de prise en considération des intérêts individuels indépendamment de l’appartenance à une caste, une classe, un genre, une nation ou une espèce. La véritable évolution sera décisive quand la majorité de l’espèce humaine cessera de continuer de se comporter comme un néandertalien en prétendant être un homme moderne.