Florilège de philosophie sexiste.

Aristote, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer nous évoquent de grands courants qui ont traversé les temps. Pourtant ce qui pourrait être anecdotique est parfois étroitement lié à des conceptions éthiques ou politiques. Comment considérer ce qui est souvent mis de côté comme un symptôme de leur époque ? Certes on ne peut rejeter toute la philosophie aristotélicienne pour le seul motif qu’elle a défendu l’esclavage mais comment rendre compte de ce qui est affirmé entre les lignes et semble ne pas évoluer durant des siècles ? La condition humaine et les grands mots que sont la liberté et l’égalité ne prennent leur sens qu’aujourd’hui. Les passages sélectionnés doivent alors montrer le caractère dépassé de réflexions encore adulées. Aucun de ces philosophes n’a posé les bonnes questions, celles qui se posent aujourd’hui et qui remettent en cause nos comportements les plus habituels, normatifs et maladroitement décrits comme instinctifs.
La liste est malheureusement loin d’être exhaustive et ceci n’est que le début d’un grand nombre de perles…
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« Chacun fait la loi pour ses enfants et ses femmes »
Odyssée, Homère
Ce que nous voyons à travers les nombreux textes antiques est une affirmation d’une domination dite naturelle, ou carrément divine, de l’homme sur la femme, comme sur ses enfants. La nature ou dieu sont des arguments qui permettent de justifier tout et n’importe quoi. La nature est souvent invoquée pour elle-même à titre de constat : les choses sont comme ça et c’est ainsi qu’elles doivent être, et pas autrement. Il est ironique de se dire que le travail philosophique est censé justement remettre en doute ce que l’observation nous donne comme naturel, évident.
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« Le même rapport se retrouve entre l’homme et les animaux. D’une part, ceux qui sont apprivoisés ont une meilleure nature que ceux qui sont sauvages, d’autre part, il est meilleur pour tous d’être commandés par l’homme, car c’est ainsi qu’ils trouvent leur sauvegarde. De plus le mâle est par nature à la femelle ce que le plus fort est au plus faible, c’est-à-dire ce que le commandant est au commandé. »
Les politiques, Aristote, Livre I, Chapitre 5 1254-b
 « Le mâle est, en effet, plus apte que la femelle à gouverner, […] et le plus âgé c’est-à-dire complètement développé, plus que le jeune imparfait. »
Les politiques, Aristote, Livre I, Chapitre 12 1259-a

Aristote se justifie en considérant chez la femme une vertu, une nature, c’est-à-dire une finalité différente de celle de l’homme. Ici encore, il ne fait que rapprocher des images, des exemples, sans aucune justification (en existe-t-il vraiment ?). Il faut comprendre que cet argument est à la base de toutes les formes d’autorité et de gouvernement, ce qui n’est pas rien dans une théorie politique.

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« Qu’entre les Stoïciens et tous les autres professeurs de sagesse, il y ait, Sérénus, autant de différence qu’entre les femmes et les hommes, le pourrais le dire non sans raison : ces groupes contribuent, autant l’un que l’autre, à la société des vivants, mais l’un est fait pour obéir, l’autre pour commander. »

De la constance du sage, Sénèque

Ainsi s’ouvre ce qui constitue un classique de la philosophie. Qu’en penser ? Ce qui relève ici de principes ne sera jamais remis en cause, car admis comme acquis. Comment considérer la suite d’un ouvrage quand ces mots sont les premiers ? Peut-on seulement effacer ce qui serait considéré aujourd’hui comme une vulgaire erreur, un manque insignifiant ?

« Savoir se tenir ferme dans ses principes, y rester fidèle, en dépit de tous les motifs contraires, c’est se commander soi-même. C’est ici la cause pourquoi les femmes, dont la raison plus faible est moins propre à comprendre les principes, à les maintenir, à les ériger en règles, sont communément bien au-dessous des hommes pour ce qui est de cette vertu, la justice, et par suite aussi, de la loyauté et de la délicatesse de conscience ; pourquoi l’injustice et la fausseté sont leurs péchés ordinaires, et le mensonge leur élément propre ; pourquoi au contraire, elles dépassent les hommes en charité : en effet ce qui éveille la charité frappe d’ordinaire les sensmêmes, excite la pitié : et les femmes sont décidément plus que nous sensibles à la pitié. Mais pour elles, rien n’existe réellement que ce qui s’offre aux yeux, la réalité présente et immédiate : ce qui n’est connu que par des concepts, ce qui est lointain, absent, passé, futur, elles se le représentent mal. »
Arthur Schopenhauer, Le fondement de la morale, Première vertu : La justice; traduction d’Auguste Burdeau. Collection Livre de poche (p.164-165)

Le philosophe s’il aime la sagesse est rarement l’ami des femmes, un extrait comme celui-ci ne peut guère attirer les cœurs féminins. La frustration est-elle la cause d’un tel machisme ? Affaire à suivre…

Occidentocentrisme

Doit-on toujours recentrer l’univers sur le nombril de l’humanité ? Mais avant cela peut-on simplement considérer les sagesses orientales ou asiatiques comme de véritables philosophies ? Le problème est toujours le même : comment être sûr que les critères de définition de l’objectivité ne sont pas subjectifs ? Le serpent se mordra toujours la queue tant qu’on n’acceptera pas de décoller de la signification première de la philosophie et son étymologie grecque. Alors on parle de pensée, de sagesse et on nuance les traits qui voudraient faire que la seule et unique philosophie, la « vraie » serait née avec Socrate pour aboutir à Kant en passant par Descartes… et pourtant comment comprendre cet idéal clamé par tous, je veux parler de l’Universel. Doit-on comprendre l’Universel de la philosophie grecque comme la démocratie athénienne d’Aristote ? Réservée à une élite esclavagiste, machiste ?
Nous pourrions dresser un tableau comparatif des idées majeures et comprendre qu’il n’y a pas de monopole de la pensée, qu’Héraclite n’avait rien perçu davantage que Lao Zi et que les concepts métaphysiques qu’ils soient présocratiques, médiévaux ou modernes existaient déjà dans des pensées hindouistes ou bouddhistes et sûrement également amérindiennes ou africaines. Mais sortir des barrières conventionnelles ne peut se faire par la comparaison. Ce qu’il faut remarquer c’est l’appropriation d’une discipline par des critères arbitraires dont la fonction principale est justement de démarquer. Ainsi le débat pourrait se clore : la philosophie est par définition la philosophie occidentale. Bien sûr, aujourd’hui les courants se font face et l’on ne peut parler d’une unité de pensée mais il serait hypocrite d’affirmer une égalité de considération des différents courants philosophiques présents dans le monde.
Si une comparaison ne suffit pas il faut accepter la différence de forme qui peut facilement être reprochée à des textes dont la nature poétique ou ésotérique revêt néanmoins une immense pensée. Et les mêmes similitudes qui suffiraient à rendre à ces textes la même valeur que les classiques canoniques antiques occidentaux fondent ce qui est la base d’un certain mépris colonialiste, l’idée que les peuples en dehors de l’Europe seraient justement restés à un certain niveau de civilisation. Cette constance qui fait la force de ces pensées et surtout de ces morales semblant inchangeantes, inchangées et invincibles est en fait déstabilisante. Avec une triste histoire l’Occident suit la voie d’un positivisme philosophique tout en s’appuyant encore et toujours sur les textes antiques pour légitimer sa pratique contemporaine.

Le taoïsme est une philosophie affranchie de considérations logiques, systémiques. Elle est avant-tout le support, l’origine d’une morale, d’une pratique. Si elle ne justifie pas analytiquement tous ses fondements métaphysiques, elle affirme sans douter tout en se préservant d’établir un dogme absolu. Elle pourrait être accusée de scepticisme par son absence de raisonnements alambiqués sur l’origine et la nature du savoir mais pose une réalité des choses, s’inscrit dans le concret et y produit des effets. La philosophie n’est pas élitiste, le philosophe peut l’être, mais en cela il ne sera jamais vraiment sage.

Transparence architecturale et Opacité politique

La discipline qui traite de l’histoire de l’art ne me fascine pas tant pour l’évolution des styles en tant que simples objets esthétiques mais plutôt de celle des idées. Il est impensable de concevoir une simple évolution à travers le temps comme des idées indépendantes des contextes sociaux et politiques dans lesquelles elles étaient inscrites. L’architecture et un art, une forme d’expression. Ce sont des symptômes de la société. Ils révèlent bien malgré eux les époques et laissent des traces d’une humanité qui ne cesse de changer.
Les grands mouvements artistiques cherchent toujours la rupture avec le passé, la mise en œuvre d’une originalité. Quand celle-ci semble s’épuiser on revient irrémédiablement aux origines, aux sources. Et la boucle se referme avant de commencer un autre cycle. Le mobilier Louis XIV se remarque par l’expression exagérée d’une certaine puissance qui se fera plus discrète chez son successeur. L’œuvre est toujours l’expression consciente ou inconsciente de l’artiste ou de l’artisan. L’objet comme œuvre est souvent manifestation, tentative de démonstration d’une certaine puissance, celle-ci étant effective ou non. Les exemples ne manquent pas pour illustrer ce qui peut s’apparenter parfois à une compensation de complexe.
De la même manière notre société moderne cherche à afficher ce vers quoi elle voudrait nous faire croire qu’elle tend. Ainsi fleurissent de nombreuses façades vitrées à tous nos coins de rues. Montrer pour mieux dissimuler, faire voir qu’il n’y a rien à cacher. Les immeubles sont le produit de leur temps. Nous sommes dans l’ère de l’information et tout doit se savoir. Mais montrer patte blanche ne suffit pas. L’arbre ne peut cacher la forêt.

La technique de l’illusion n’est pas un sort divin au sens d’une magie qui dépasserait notre connaissance. Elle est technique dans le sens de prestidigitation. Faire du mouvement, de la couleur, impressionner pour mieux dissimuler le tour de passe-passe. Car si ce qui apparaît, ce qui est visible, ce qui est au premier plan est ce qui marque, ce qui persiste dans la mémoire et ce que l’on retient, une façade végétale n’est toujours qu’une façade. Une prison avec des équipements extérieurs à profusion restera toujours une prison. Un immeuble de banque ou d’assurance aura beau essayer de manifester de la plus grande transparence, il ne cessera jamais de se rapporter à l’hypocrite sourire du banquier qui est gentil dans le seul but de nous nuire (ce qui constitue un bien pour lui).

Comment voir notre architecture moderne ? Une apparente transparence qui cache une opacité ? Une apparente force qui comble une fragilité ? Une apparente conscience écologique qui masque une hypocrisie incommensurable vis-à-vis de la planète ? Si notre architecture reflète notre époque, que nous devons-nous lire à travers tous ces immeubles ? Quel message ces blocs de béton et de verre portent-ils ? Quelle trace, quelle image allons-nous laisser ? Ne voit-on pas dans tous ces projets gigantesques le simple reflet d’une vanité trop éternelle ? L’homme dans sa quête d’immortalité fait face à sa finitude et en croyant créer quelque chose de durable, de concret, ne fait que détruire et emporter ce qui reste de naturel dans le fond de son sillon.