Florilège de philosophie sexiste.

Aristote, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer nous évoquent de grands courants qui ont traversé les temps. Pourtant ce qui pourrait être anecdotique est parfois étroitement lié à des conceptions éthiques ou politiques. Comment considérer ce qui est souvent mis de côté comme un symptôme de leur époque ? Certes on ne peut rejeter toute la philosophie aristotélicienne pour le seul motif qu’elle a défendu l’esclavage mais comment rendre compte de ce qui est affirmé entre les lignes et semble ne pas évoluer durant des siècles ? La condition humaine et les grands mots que sont la liberté et l’égalité ne prennent leur sens qu’aujourd’hui. Les passages sélectionnés doivent alors montrer le caractère dépassé de réflexions encore adulées. Aucun de ces philosophes n’a posé les bonnes questions, celles qui se posent aujourd’hui et qui remettent en cause nos comportements les plus habituels, normatifs et maladroitement décrits comme instinctifs.
La liste est malheureusement loin d’être exhaustive et ceci n’est que le début d’un grand nombre de perles…
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« Chacun fait la loi pour ses enfants et ses femmes »
Odyssée, Homère
Ce que nous voyons à travers les nombreux textes antiques est une affirmation d’une domination dite naturelle, ou carrément divine, de l’homme sur la femme, comme sur ses enfants. La nature ou dieu sont des arguments qui permettent de justifier tout et n’importe quoi. La nature est souvent invoquée pour elle-même à titre de constat : les choses sont comme ça et c’est ainsi qu’elles doivent être, et pas autrement. Il est ironique de se dire que le travail philosophique est censé justement remettre en doute ce que l’observation nous donne comme naturel, évident.
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« Le même rapport se retrouve entre l’homme et les animaux. D’une part, ceux qui sont apprivoisés ont une meilleure nature que ceux qui sont sauvages, d’autre part, il est meilleur pour tous d’être commandés par l’homme, car c’est ainsi qu’ils trouvent leur sauvegarde. De plus le mâle est par nature à la femelle ce que le plus fort est au plus faible, c’est-à-dire ce que le commandant est au commandé. »
Les politiques, Aristote, Livre I, Chapitre 5 1254-b
 « Le mâle est, en effet, plus apte que la femelle à gouverner, […] et le plus âgé c’est-à-dire complètement développé, plus que le jeune imparfait. »
Les politiques, Aristote, Livre I, Chapitre 12 1259-a

Aristote se justifie en considérant chez la femme une vertu, une nature, c’est-à-dire une finalité différente de celle de l’homme. Ici encore, il ne fait que rapprocher des images, des exemples, sans aucune justification (en existe-t-il vraiment ?). Il faut comprendre que cet argument est à la base de toutes les formes d’autorité et de gouvernement, ce qui n’est pas rien dans une théorie politique.

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« Qu’entre les Stoïciens et tous les autres professeurs de sagesse, il y ait, Sérénus, autant de différence qu’entre les femmes et les hommes, le pourrais le dire non sans raison : ces groupes contribuent, autant l’un que l’autre, à la société des vivants, mais l’un est fait pour obéir, l’autre pour commander. »

De la constance du sage, Sénèque

Ainsi s’ouvre ce qui constitue un classique de la philosophie. Qu’en penser ? Ce qui relève ici de principes ne sera jamais remis en cause, car admis comme acquis. Comment considérer la suite d’un ouvrage quand ces mots sont les premiers ? Peut-on seulement effacer ce qui serait considéré aujourd’hui comme une vulgaire erreur, un manque insignifiant ?

« Savoir se tenir ferme dans ses principes, y rester fidèle, en dépit de tous les motifs contraires, c’est se commander soi-même. C’est ici la cause pourquoi les femmes, dont la raison plus faible est moins propre à comprendre les principes, à les maintenir, à les ériger en règles, sont communément bien au-dessous des hommes pour ce qui est de cette vertu, la justice, et par suite aussi, de la loyauté et de la délicatesse de conscience ; pourquoi l’injustice et la fausseté sont leurs péchés ordinaires, et le mensonge leur élément propre ; pourquoi au contraire, elles dépassent les hommes en charité : en effet ce qui éveille la charité frappe d’ordinaire les sensmêmes, excite la pitié : et les femmes sont décidément plus que nous sensibles à la pitié. Mais pour elles, rien n’existe réellement que ce qui s’offre aux yeux, la réalité présente et immédiate : ce qui n’est connu que par des concepts, ce qui est lointain, absent, passé, futur, elles se le représentent mal. »
Arthur Schopenhauer, Le fondement de la morale, Première vertu : La justice; traduction d’Auguste Burdeau. Collection Livre de poche (p.164-165)

Le philosophe s’il aime la sagesse est rarement l’ami des femmes, un extrait comme celui-ci ne peut guère attirer les cœurs féminins. La frustration est-elle la cause d’un tel machisme ? Affaire à suivre…

Lettre ouverte sur le radicalisme.

Tu me dis radical et je m’en porte bien. Radicalisme, radicalité, radical et radis. La racine. Le retour aux sources, aux fondements. Décroissance comme radicalisme ? Effectivement, il n’y a pas de mal à vouloir renouer avec l’essentiel, le pourquoi du comment. A quoi ça sert ? Pourquoi sommes-nous là ? L’organisation de la vie politique, pour qui ? Pour quoi ?
Toi le passif, tu te dis pacifiste et citoyen. Tu crois profiter pleinement de tes droits et accomplir pleinement tes devoirs en allant voter. Tu crois comme moi à l’idéal démocratique mais tu te satisfais de sa mise en œuvre actuelle. Tu te dis parfois révolté mais tu ne fais rien d’autre qu’exprimer un désaccord. Tu penses que la démocratie se résume à la liberté d’expression et au vote populaire. Tu veux croire encore que les hommes politiques veulent et peuvent agir pour le bien du peuple. Lors des repas de famille ou au café avec les collègues tu répètes mécaniquement que « de toute façon c’est la monnaie qui dirige le monde » et même si tu y crois au fond de toi tu préfères ne pas y penser.

Tu vois les révolutions arabes, les émeutes européennes et tu te dis que le monde va mal mais qu’il ne peut en être autrement, et ensuite tu oses affubler les personnes qui réagissent, qui se prennent en main pour des radicaux pessimistes. Tu n’es pas vraiment capable de prendre une décision alors tu te contentes de suivre la masse, car l’opinion majoritaire a toujours été pour toi la garantie d’une vérité, la sécurité. Il est toujours plus facile de se dire que ça ne nous arrivera pas à nous, que deux cas similaires ne sont pourtant pas comparables…

Le pessimisme manipule les gens comme toi. Le radicalisme hante les esprits comme le tien. Le pacifisme se réduit à une passivité et la passivité en absence même de décision. Statu quo. Attendons de voir ce qui se passe, ça ne peut pas être pire. Vous êtes pathétiques dans votre confiance naïve dans le politique, nous sommes optimistes dans la construction de notre politique. Vous êtes pessimistes dans le refus d’agir, dans le refus d’imagination, dans le délaissement de l’action à ceux qui détiennent et ne veulent lâcher le pouvoir. Vous êtes radicaux, de l’autre pôle de la politique. L’axe autour duquel le système tournait jusqu’ici. Votre radicalité s’exprime travers la passivité politique, le délaissement. Vous êtes autant radicaux quand vous ne faites rien, assis devant votre télé à maugréer contre le gouvernement, la finance, la crise, la dette. L’immobilité est souvent associée poétiquement à la sérénité, à la sagesse mais la vôtre est symptôme de folie, d’absence de repères ou déni de la réalité. Cette folie est compensée par l’occupation consumériste, le loisir, le plaisir qui doivent nous faire oublier tout ce bordel dehors.
Tu ne cesses de répéter qu’il faut agir, mais pas comme ça, de manière plus démocratique, de manière moins radicale mais tu sais au fond de toi que c’est pour te donner bonne conscience, pour justifier ton inaction. Parce que tu sais très bien comme moi que donner des sous à une ONG n’est bon qu’à donner bonne conscience au passif. Parce que tu sais que dans cette société de violence d’état le pacifisme est non seulement inefficace mais contreproductif. Sans une volonté affichée et affirmée la détermination politique d’un groupe ne peut être prise au sérieux. Alors que faire ? Existe-t-il vraiment un idéal juste milieu entre l’immobilisme généralisé et l’agitation organisée parcellaire ? Comment juger des effets ? En quoi une forme de radicalité d’engagement est-elle plus à rejeter qu’une autre ?

Il ne faut pas croire qu’il suffise d’appuyer
sur un bouton pour que tout s’arrête ou
que tout recommence,
l’action n’est pas si simple,
le train est en marche.

Nous allons tous dans la même direction, dans le même sens, vers le même but. Certains, en première ligne, ont une vision directe ou rapprochée, d’autres ne voient que la masse, la foule à laquelle ils appartiennent. Certains suivent, d’autres précèdent, sans mener. Quel signe te feras décider d’aller de l’avant ? Crois-tu qu’en préservant tes petits acquis, ton boulot, ton expérience professionnelle, ta petite épargne, crois-tu vraiment que ça te rendra moins vulnérable quand on sera tous dans la merde ?
Tu me dis radical et je comprends ton interrogation. L’action que je mène n’est-elle pas extrême ? Est-elle réfléchie ? Est-elle légitime ? J’ai rien à cacher quand je m’affirme prôner une radicalité comme mode de vie et engagement politique. Je n’ai rien à cacher quand j’ose aujourd’hui me positionner contre le capitalisme, la société de production à outrance, le nucléaire, le faux écologisme, la société d’hédonisme aveuglée. Suis-je seul à penser les travers d’un monde en ruine ? Ce qui nous différencie et ce qui me vaut peut-être aujourd’hui la désignation de « radical » est cette volonté viscérale de mettre mes pensées en pratique, de vivre en accord, en harmonie avec mes idées. Alors peut-être est-ce une forme d’anxiété, une angoisse profonde, la peur du vide, le refus de l’imperfection. Changer le monde commence par se changer soi-même, et les donneurs de leçons aux cravates bien serrées devraient y réfléchir. Radicalité d’action rime alors pour moi avec cohérence. Refuser les incohérences d’un mode de vie ne suffit plus alors en parole, mais aboutit à un véritable changement. Car nous sommes l’Histoire, cette progression d’événements qui ne s’arrête pas au présent. L’Histoire n’est pas le passé, elle s’écrit dans le présent et s’inscrit dans le futur. Certains se contentent de la regarder se faire à travers leur petit écran cathodique ou leur grand écran plasma et d’autres descendent dans la rue, vont à la rencontre d’autres acteurs. Vivre en dehors de la ville, ne pas manger de viande, s’éloigner de la dépendance technologique, bâtir d’autres formes de vie sociale.

Les rois du monde cessent de nous répéter les mains dans les poches qu’il est temps d’agir, alors j’agis. C’est une dialectique perpétuelle, un combat sans fin, l’équilibre, l’harmonie n’est qu’un état et non l’essence de choses. C’est une lutte permanente, une opposition de forces. Être radical c’est alors prendre part à la bataille, choisir son côté, son camp. Mais on sait combien il t’est difficile de choisir, de décider. A cela s’ajoute le conflit entre l’éloge de la raison porté par l’esprit cartésien tellement vanté et l’indéniable force émotionnelle qui est le véritable moteur de l’humain. Qui écouter ?

On peut être pacifiste, vouloir la paix et ne pas être passif mais actif. Or aujourd’hui même si la pensée commence à se dégeler, l’action est montrée du doigt, critiquée et au grand paradoxe de la démocratie on refuse au peuple son droit à participer aux forces, son droit à faire partie du pouvoir, l’exercer d’une manière au lieu de le subir.

Anatomie du cycliste. Rotations et translations.

Il existe différents modes de déplacement urbain et péri-urbain et chacun conditionne une conception de la ville et de ses alentours. La voiture, le bus, le vélo, le piéton, le métro sont autant de manières de concevoir la ville.
Le vélo est un objet technique mais n’est pas une machine. Il ne sert pas à proprement parler l’humain comme la voiture. S’il est soumis à l’usure, un bon entretien et une bonne facture suffisent à lui conférer une longévité certaine. S’il n’a besoin d’aucune énergie extérieure sinon celle de l’homme il serait plus juste de parler du vélo comme une extension du corps humain.
Comment caractériser la suite de mouvements cadencés qui semblent circulaires mais se fondent essentiellement sur un mouvement de pompe. A l’origine il y a les muscles des jambes qui se contractent puis s’étirent avant de se contracter à nouveau et recommencer. L’objet qu’est le corps humain n’est pas seulement amplifié comme on lui aurait ajouté des prothèses qui remplacerait des membres manquants, les mouvements mêmes sont différents, la flexion des articulations est plus importante, la cadence est accélérée. Le cycliste n’est pas un simple piéton assis. Le cycliste développe un autre rapport au temps et à l’espace. Parce qu’il est dans un même rapport de force, il puise son énergie de son propre corps, mais qu’il subit un décalage avec la technique le corps du cycliste entre dans une autre dimension spatiale. L’effort qu’il fournit influe sur le mouvement général de son corps mais l’ensemble homme-cycle roule et peut se laisser porter par sa propre énergie. Lorsqu’il est dans l’effort et lorsqu’il se relâche le corps n’a pas le même rapport au réel, au temps. Il accélère, il ralenti. Le cœur se contracte puis se relâche. Le sang afflue rapidement jusqu’aux muscles, approvisionnant l’oxygène et repartant chargé de toxines.

L’automobiliste ne nécessite pas d’efforts. La simple flexion de sa cheville suffit à lui faire appuyer le pied sur la pédale qui injecte alors dans le moteur le carburant nécessaire à décupler ce simple mouvement. Qu’il soit au ralenti comme à grande vitesse, l’effort est le même et le rapport au temps et à l’espace, inchangé. L’automobile, qui « bouge d’elle-même ».

Dans l’autobus comme en voiture, le passager est passif. Les transports en commun par leur taille offrent un véritable espace dans l’espace. Une cage en métal, un lieu mobile. Le temps à l’intérieur est-il le même qu’à l’extérieur ? Les échelles de perception temporelle sont-elles distinctes, se chevauchent-elles ? La cadence n’est pas marquée par l’allure mais par les arrêts. Le temps est segmenté, discontinu. Toute sortie est conditionnée.

Le piéton, le cycliste ne se coupe jamais brutalement de cette dimension, ce rapport du temps à l’espace. Il accélère progressivement, ralenti. Il ne change pas de rapport, il change le rapport. Il n’élabore pas une autre mesure, à l’écart de celle de la nature, mais perfectionne cette dernière.

Occidentocentrisme

Doit-on toujours recentrer l’univers sur le nombril de l’humanité ? Mais avant cela peut-on simplement considérer les sagesses orientales ou asiatiques comme de véritables philosophies ? Le problème est toujours le même : comment être sûr que les critères de définition de l’objectivité ne sont pas subjectifs ? Le serpent se mordra toujours la queue tant qu’on n’acceptera pas de décoller de la signification première de la philosophie et son étymologie grecque. Alors on parle de pensée, de sagesse et on nuance les traits qui voudraient faire que la seule et unique philosophie, la vraie serait née avec Socrate pour aboutir à Kant en passant par Descartes… et pourtant comment comprendre cet idéal clamé par tous, je veux parler de l’universel. Doit-on comprendre l’universel de la philosophie grecque comme la démocratie athénienne d’Aristote ? Réservée à une élite et donc relativement restrictive finalement.
Nous pourrions dresser un tableau comparatif des idées majeures et comprendre qu’il n’y a pas de monopole de la pensée, qu’Héraclite n’avait rien perçu davantage que Lao Zi et que les concepts métaphysiques qu’ils soient présocratiques, médiévaux ou modernes existaient déjà dans des pensées hindouistes ou bouddhistes et sûrement également amérindiennes ou africaines. Mais sortir des barrières conventionnelles ne peut se faire par la comparaison. Ce qu’il faut remarquer c’est l’appropriation d’une discipline par des critères arbitraires dont la fonction principale est justement de démarquer. Ainsi le débat pourrait se clore : la philosophie est par définition la philosophie occidentale. Bien sûr, aujourd’hui les courants se font face et l’on ne peut parler d’une unité de pensée mais il serait hypocrite d’affirmer une égalité de considération des différents courants philosophiques présents dans le monde.
Si une comparaison ne suffit pas il faut accepter la différence de forme qui peut facilement être repprochée à des textes dont la nature poétique ou ésotérique revêt néanmoins une immense pensée. Et les mêmes similitudes qui suffiraient à rendre à ces textes la même valeur que les classiques canoniques antiques occidentaux fondent ce qui est la base d’un certain mépris colonialiste, l’idée que les peuples en dehors de l’Europe seraient justement restés à un certain niveau de civilisation. Cette constance qui fait la force de ces pensées et surtout de ces morales semblant inchangeantes, inchangées et invincibles est en fait déstabilisante. Avec une triste histoire l’occident suit la voie d’un positivisme philosophique tout en s’appuyant encore et toujours sur les textes antiques pour légitimer sa pratique contemporaine.

Le taoïsme est une philosophie affranchie de considérations logiques, systémiques. Elle est avant-tout le support, l’origine d’une morale, d’une pratique. Si elle ne justifie pas analytiquement tous ses fondements métaphysiques, elle affirme sans douter tout en se préservant d’établir un dogme absolu. Elle pourrait être accusée de scepticisme par son absence de raisonnements alambiqués sur l’origine et la nature du savoir mais pose une réalité des choses, s’inscrit dans le concret et y produit des effets. La philosophie n’est pas élitiste, le philosophe peut l’être, mais en cela il ne sera jamais vraiment sage.

Vrais et faux déchets. Considérations sur la merde.

« Au cours d’une transformation quelconque d’un système fermé, la variation de son énergie est égale à la quantité d’énergie échangée avec le milieu extérieur, sous forme de chaleur et sous forme de travail. «  Premier principe de thermodynamique qui énonce la conservation d’énergie et n’est pas sans rappeler la célèbre phrase de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
L’écologie en tant qu’elle s’applique à l’harmonie d’un système clos, la biosphère, est trop souvent réduite aux gestes citoyens quotidiens et le recyclage, s’il est nécessaire, est loin d’être suffisant. La conscience du monde clos que représente la Terre est surtout celle d’un monde fini. Les ressources fossiles en sont l’exemple flagrant. Mais le modèle de cette sphère hermétique a ses limites. Les efforts de recyclage ne peuvent contrebalancer le gaspillage énergétique de nos sociétés modernes. Si la Terre fonctionne sur un schéma fermé, le trou dans la couche d’ozone symbolise assez bien la brèche qu’il nous faut combler pour arrêter cette énergie de fuir. Cela reste une image. Avec toute l’énergie disponible nous ne sommes pas capables de nous organiser pour exploiter les « déchets verts » et arrêter de produire les « véritables déchets » inutiles et dangereux.
Dans l’idéal si tout se transforme, la définition de « déchet » n’est plus alors la description ontologique d’objets dont l’essence est d’être une entité absolue se référant à l’idée de déchet mais plutôt un concept d’état applicable à n’importe quel objet matériel. Mais si rien ne se crée vraiment et que tout est changement, transformation permanente, est-il pertinent de définir un état qui est applicable à n’importe quel objet, n’importe qu’elle moment de vie ? Une telle conception doit nous faire trancher entre l’idée que tous les objets sont des déchets ou aucun objet n’est déchet. Il faut alors différencier les objets qui sont des produits d’une transformation mais pas encore des déchets car on en fait un certain usage. Ainsi on peut dire d’un objet que c’est un « déchet » quand il n’est plus utilisé ou pas encore « réutilisé » ou recyclé. S’il est destiné a être recyclé ou réutilisé, en quoi est-il différend d’un simple produit de transformation « brut » ou « neuf » hormis son état d’usure ? Rien en tant qu’il est matière première ou objet d’usage en puissance. Les seuls vrais déchets qui restent sont alors les objets qui ne peuvent et ne pourront jamais plus être utilisés. Pourtant, rien ne se perd, tout se transforme. En est-on bien sûr ? L’industrie du nucléaire a posé les limites de ce vieil adage et nous montre au terme de cette réflexion que les produits du nucléaire, les « déchets radioactifs » font partie de cette classe d’objet qui constitue les véritables « déchets », ce dont on ne peut rien faire, qu’on ne peut qu’enfouir, cacher, rejeter sur les plages africaines ou dans l’espace intersidéral, loin de soi, loin de notre conscience.

Pas besoin d’aller chercher bien loin, nos corps sont les premières « machines biologiques » productrices de « déchets ». La production de déchets est la base essentielle à la vie. L’immense interdépendance de tous les êtres vivants ne pourrait exister sans ces surplus propres à chaque espèce et qui nous lient les uns aux autres. Si la merde est déconsidérée aujourd’hui c’est qu’elle porte l’image de ce qui est rejeté comme ce qui est inutile, superflu, mauvais. Mais ce qui est mauvais pour soi n’est pas mauvais pour l’autre. Le jardinier le sait plus que quiconque, la merde est un joyau, une nécessité, un trésor pour la terre. Les plantes, les animaux ingèrent et rejettent en permanence de la matière. D’une manière analogue la merde n’a pas d’essence, elle est un stade de décomposition ou de recomposition, elle est un état d’avancement biologique. Nous ne sommes tous que des merdes en puissance. De là à affirmer une admiration une attirance scatophile pour les excréments, non. Mais le dégoût n’est pas pure sensibilité, il est produit intelligible également. La conscience de la nécessité de la merde doit faire partie de la conscience écologique. La sagesse bouddhiste nous apprend d’une manière plus poétique que la fleur de nénuphar pour éclore à la surface de l’eau doit plonger ses racines dans la boue.
La poubelle joue un rôle important. Elle signale, signifie le déchet. Elle cloisonne, compartimente. Elle protège, délimite. Mais notre société capitaliste basée sur la surproduction peut se permettre de faire de ce qu’elle veut des déchets qui n’en sont pas. Le cycle alimentaire de la grosse distribution et les règles rigides qui les conditionnent voient rejeter chaque jour des tonnes et des tonnes de nourriture comestible. Une minute ils sont en rayon en tant que produits commercialisables et la seconde qui suit ils prennent le statut de déchets par le fait de se retrouver dans des containers, des poubelles, des bacs… Là encore l’expérience montre à quel point ce qui est rejeté a de la valeur. Les « freegan » comme certains les appellent ont compris le gâchis et l’importance qui est liée à la lutte contre. Oui, de plus en plus de personnes se nourrissent exclusivement de ce qu’ils trouvent dans les poubelles qui ne sont qu’une enveloppe arbitraire qui détermine (d’un point de vue du langage uniquement) ce qu’il y a dedans.

Contrairement à ce que la société de l’obsolescence voudrait nous faire croire, les objets qui ne sont plus utilisés peuvent encore être utilisables, et le troc de vêtements en est la preuve. L’aboutissement de la prise de conscience d’une nouvelle valeur des objets peut se voir à travers l’émergence des zones de gratuité, espaces ouverts où les objets se détachent de la propriété, de la valeur marchande et où l’usage et la valeur pragmatique prévaut. On voudrait nous faire croire que la société moderne a aboutit au recyclage mais il en a toujours été ainsi. Ce que la monstrueuse machine a bel et bien engendré c’est, depuis le siècle dernier, ces objets qui sortent du cycle de consommation, qui s’accumulent dans la nature pour la dégrader. S’il peut se vanter de trouver des solutions, l’humain ne devrait pas oublier qu’il est surtout l’origine du problème et si on peut toujours atténuer les symptômes, tant qu’on attaque pas la maladie on ne fait que repousser l’échéance de la déchéance.

Industrie nucléaire. Demi-vie du plutonium : 24.000 ans.

Transparence architecturale et Opacité politique

La discipline qui traite de l’histoire de l’art ne me fascine pas tant pour l’évolution des styles en tant que simples objets esthétiques mais plutôt de celle des idées. Il est impensable de concevoir une simple évolution à travers le temps comme des idées indépendantes des contextes sociaux et politiques dans lesquelles elles étaient inscrites. L’architecture et un art, une forme d’expression. Ce sont des symptômes de la société. Ils révèlent bien malgré eux les époques et laissent des traces d’une humanité qui ne cesse de changer.
Les grands mouvements artistiques cherchent toujours la rupture avec le passé, la mise en œuvre d’une originalité. Quand celle-ci semble s’épuiser on revient irrémédiablement aux origines, aux sources. Et la boucle se referme avant de commencer un autre cycle. Le mobilier Louis XIV se remarque par l’expression exagérée d’une certaine puissance qui se fera plus discrète chez son successeur. L’œuvre est toujours l’expression consciente ou inconsciente de l’artiste ou de l’artisan. L’objet comme œuvre est souvent manifestation, tentative de démonstration d’une certaine puissance, celle-ci étant effective ou non. Les exemples ne manquent pas pour illustrer ce qui peut s’apparenter parfois à une compensation de complexe.
De la même manière notre société moderne cherche à afficher ce vers quoi elle voudrait nous faire croire qu’elle tend. Ainsi fleurissent de nombreuses façades vitrées à tous nos coins de rues. Montrer pour mieux dissimuler, faire voir qu’il n’y a rien à cacher. Les immeubles sont le produit de leur temps. Nous sommes dans l’ère de l’information et tout doit se savoir. Mais montrer patte blanche ne suffit pas. L’arbre ne peut cacher la forêt.

La technique de l’illusion n’est pas un sort divin au sens d’une magie qui dépasserait notre connaissance. Elle est technique dans le sens de prestidigitation. Faire du mouvement, de la couleur, impressionner pour mieux dissimuler le tour de passe-passe. Car si ce qui apparaît, ce qui est visible, ce qui est au premier plan est ce qui marque, ce qui persiste dans la mémoire et ce que l’on retient, une façade végétale n’est toujours qu’une façade. Une prison avec des équipements extérieurs à profusion restera toujours une prison. Un immeuble de banque ou d’assurance aura beau essayer de manifester de la plus grande transparence, il ne cessera jamais de se rapporter à l’hypocrite sourire du banquier qui est gentil dans le seul but de nous nuire (ce qui constitue un bien pour lui).

Comment voir notre architecture moderne ? Une apparente transparence qui cache une opacité ? Une apparente force qui comble une fragilité ? Une apparente conscience écologique qui masque une hypocrisie incommensurable vis-à-vis de la planète ? Si notre architecture reflète notre époque, que nous devons-nous lire à travers tous ces immeubles ? Quel message ces blocs de béton et de verre portent-ils ? Quelle trace, quelle image allons-nous laisser ? Ne voit-on pas dans tous ces projets gigantesques le simple reflet d’une vanité trop éternelle ? L’homme dans sa quête d’immortalité fait face à sa finitude et en croyant créer quelque chose de durable, de concret, ne fait que détruire et emporter ce qui reste de naturel dans le fond de son sillon.