Du sexisme grammatical

Le combat féministe qui vise à changer notre comportement et avec celui-ci nos habitudes de langage pose des questions cruciales sur le plan social et linguistique. La langue peut-elle changer d’une part, et être changée de manière si brutale, selon la volonté de certaines indépendemmant d’une évolution interne, propre ? Le langage reflète-t-il à ce point les rapports sociaux ? Dans quel sens ? S’il nous apparaît évident que notre comportement peut se lire à travers notre manière de s’exprimer, n’est-on pas tout autant déterminé en partie par celui-ci ? La féminisation des noms est-elle pour autant nécessaire ? La volonté de considération égalitaire est-elle judicieuse dans l’idée d’une différenciation davantage inscrite dans la langue ? Pourtant il est clair que laisser la place au masculin n’est pas mieux, sinon pire. La solution qui existe dans d’autres langues serait l’existence d’un genre neutre ou l’absence de genre grammatical. Une telle révolution est-elle envisageable, seulement souhaitable ou encore possible ? Invoquer les règles d’usage a bien ses limites dans la mesure ou il relève d’une tautologie, les règles étant toujours des règles d’usage et l’usage toujours définit par des règles. Ainsi il faut savoir qu’historiquement cette règle contre laquelle il serait légitime de se positionner aujourd’hui est le pur fruit arbitraire d’un académicien sexiste des siècles derniers.
Certaines pourraient défendre l’idée que ce n’est pas la priorité dans une lutte et que le risque est tel qu’elle pourrait cacher celle-ci, que les habitudes ne se changent pas, que la culture et le patrimoine seraient sous la tutelle d’on ne sait quelle instance sacrée. Il est également évident qu’indépendemment des langues où le genre grammatical est absent comme en anglais ou en chinois, ou favorable au genre féminin au pluriel comme en allemand, le patriarcat n’est pas plus reculé qu’il ne l’est en France ou ailleurs. La véritable gêne chez les conservateurs est le changement d’habitude au sens le plus strict. Même si la vérité dérange, bouscule, perturbe, il est préférable pour certaines de ne rien changer, ne rien tenter au risque de perdre des repères. Or si l’habitude est un genre de règle implicite à laquelle on répond de manière presqu’instinctive, elle ne s’inscrit dans aucune permanence définie et se caractérise en fait par son côté changeant. Les habitudes sont faites pour être changées.
La langue change, évolue et si sa complexité et sa richesse est souvent invoquée comme contre argument, il ne faut pas oublier qu’elles sont tirées de sa capacité à évoluer. Comme nous l’avons déjà dit un changement brutal et arbitraire est envisageable puisque c’est précisemment ce type de bouleversement qui a permis la mise en place d’une telle loi de dominatio du genre. Il est dès lors tout à fait légitime d’imaginer un retrait d’une telle loi au profit d’une loi plus logique comme il en existait auparavant, comme l’accord du terme le plus proche. Une idée rétrograde ? Non. Cet argument de paille est très vite dépassé, il est absurde de mettre sur un pied d’estal une loi par la seule raison de son âge ou antériorité. L’histoire a montré maintes et maintes fois l’absurdité de telles lois et comportements pourtant trop bien ancrés dans les moeurs.

La langue reflète complètement les rapports sociaux, car elle en est le véhicule principal. La question est alors de savoir jusqu’à quel point la langue est-elle importante, dans notre capacité à saisir le réel, le monde, les individus et les rapports que nous entretenons. On sait que le genre joue un rôle, que l’Allemand considère fémininement Die Sonne ce que nous voyons plus masculinement dans le soleil et inversement avec la lune (Der Mond). D’où est née ce besoin de genre grammatical ? Aucune réponse historique ne saurait être établie mais d’un point de vue social il ne peut découler que de la distinction de genre sexuelle qui oppose l’homme à la femme, le mâle à la femelle. Une table n’est pas plus féminine qu’un bureau et un lustre pas plus masculin qu’une lampe. On saisit alors dans nos langues tout le côté absurde d’une telle distinction. L’exigence d’égalité de considération est pourtant légitime dans les mises en scène de personnes humaines, où la domination masculine est clairement présente. L’exemple de la langue allemande ne saurait pour autant constituer un argument suffisant au titre que la forme du pluriel comme la forme de politesse est celle du féminin sie. Bien qu’il existe un genre neutre la distinction pour tous les termes désigant des hommes ou des femmes est faite selon les genres masculins et féminins Der Lehrer, Die Lehrerin (l’instituteur, l’institutrice), et la question grammaticale ne porte pas exclusivement sur le pronom déterminant. Il faut d’une part reconnaître que bien que cette domination dans le langage soit ancrée, elle n’est ni ancestrale, originelle et donc ni immuable, et d’autre part malgré son caractère innocent et puremment grammatical on ne saurait le détacher complètement de la transmission d’une vision sexiste. Encore une fois la langage ne fait pas tout et si une telle lutte est légitime elle n’est pas suffisante, malheureusement loin de là.

La volonté de distinction des genres n’a pas pour but de marquer la différence mais d’affirmer la reconnaissance d’une égalité, il ne saurait y avoir d’égalité sans reconnaissance de différence. Cette logique vaut pour le langage mais pour les salaires et toutes les conditions de vie inégales car dans un premier temps non reconnues par la classe et le sexe dominant. Il serait trop facile de passer par l’emploi d’un « neutre idéal » qui s’incarnerait dans la forme grammatical du masculin comme aujourd’hui. Bien que l’on dise il y a des fleurs sur la table le « il » n’est pas l’expression d’un masculin mais bien un neutre. Il ne serait pas moins logique d’imaginer alors le féminin grammatical comme base. D’un point de vue biologique nous nous constituons comme des êtres indifférenciés dans les premières étapes de formation de notre corps (qui n’est encore qu’un foetus) et c’est une hormone qui agit contre son propre corps et ce qui serait plus tard le sexe féminin pour dégénérer et donner lieu à un corps mâle. De même, contrairement aux idées reçues et contrairement aux règles de domination masculine, la grammaire nous montre que le sens est toujours porté d’abord par l’adjectif féminin, duquel découle l’adjectif masculin par un phénomène de raccourcissement. Ainsi grand comme adjectif n’a de sens sémantique qu’en rapport à son origine lexicale grande qui renvoit à l’idée de grandeur. Lorsqu’on comprend cette construction phonologique il apparaît évident que l’adjectif beau est en fait une simple déformation de bel (encore utilisé devant des noms commençant pas une voyelle) qui n’est lui-même qu’une abréviation de belle. Contrairement aux idées reçues le féminin n’est pas une complexification ou une extension phonologique arbitraire du masculin, sans quoi on ne pourrait tirer aucune logique d’un passage de frais à fraîche (fraische en vieux français), de doux à douce, de rond à ronde, etc… Le sens dans ces exemples est porté par les lettres muettes finales qui ne sont que la marque phonétique et sémantique de l’adjectif féminin. Que les soi-disant amoureux de la grammaire arrêtent donc de nous dire que le masculin est l’expression du genre indifférencié. Il faut marquer la différence sans oublier les enjeux de revendication égalitaire. Le langage n’est pas une entité autoritaire à laquelle nous devons nous soumettre, de même qu’il ne saurait exister une langue et une manière de nous exprimer, c’est avant-tout un moyen de communication et à travers, un terrain de lutte comme un autre.

The Artificial Nature Project

Peut-on prétendre à faire une pièce de danse sans danseurs ? Dans quelles limites l’homme doit-il prendre part à l’action pour prétendre faire une œuvre ? Et un spectacle de danse avec des danseurs, mais qui ne dansent pas ? Le public serait en droit de se demander alors ce qu’il est venu voir. Est-ce toujours une représentation de danse ? Du théâtre ? Une performance plastique ? Mette Ingvarsten met en scène une danse qui n’est pas humaine, menée par des humains qui ne dansent pas.
 
Le nom de l’opus est très évocateur. La nature bien qu’absente biologiquement, il n’y a en effet aucune trace de végétal ou de quelconque minéral, est au cœur de la pièce. Cette nature complètement artificielle est entièrement créée par un jeu de matière et de lumière figurant tour à tour différents modes d’existence, différentes allures, différents rythmes. La nature est là d’emblée. Là où l’on s’attend habituellement à voir des corps se mouvoir dans l’espace d’un décor, les corps disparaissent derrière le mouvement du décor lui-même.
Graduellement cette masse à la fois légère et compacte, uniforme par moments et disparate dans d’autres, se meut et se confronte à l’homme, à son pouvoir de transformation pour finir avec de bruyantes machines qui la font valser et tournoyer à leur gré. L’espace semble s’agrandir au fur et à mesure, se déployer de l’écran initial en passant par le sol de la scène pour finalement envahir littéralement toutes les dimensions de l’espace. Parallèlement on sent l’accélération et une certaine montée en violence qui s’achève brutalement sur un dernier mouvement qui semble dépasser l’œuvre elle-même.
Le concept a de quoi choquer car il interroge les fondements de ce que peut ou devrait être une chorégraphie alors que les danseurs semblent n’être que des manipulateurs et où le caractère incontrôlable de la matière donne lieu à des mouvements qui peuvent sembler hasardeux ou chaotiques. Pourtant nous sommes vraiment face à de la danse dans la mesure où ce corps figuré occupe un espace, crée une dynamique, dessine les contours de mouvements qui se répondent et évoluent selon une logique bien travaillée. On comprend alors que la danse est pareillement à la peinture, la construction de lignes et de points évoluant dans un espace et un moment donné. Le pari est réussi quand cette figuration partage des impressions sensibles, émotionnelles ou intellectuelles.
Cette création pose plusieurs questions sur l’artificialisation de la nature d’une part, et celle-ci une fois entrée en jeu qu’elle soit réelle ou fictive, son rapport à l’homme et sa volonté de domination. Les innombrables confettis qui constituent à la fois la scène et le danseur principal semblable à une marionnette géante prennent de multiples allures et comportements. On ne pourrait trouver meilleur matériau qui puisse couler comme de l’eau, briller comme le feu ou l’or, être léger comme l’air, figurer un sol de feuilles d’automne ou de rocailles, sembler froid ou brûlant. Ces illusions étant simplement orchestrées par la manipulation et l’éclairage le public peut se demander à quel point ce qu’il voit est réel ou non, réaliste ou non. Un arbre dans la ville est-il toujours un arbre ?  La nature est-elle toujours nature quand elle est créée par l’homme, manipulée ? 
Cette question peut sembler absurde car évidemment la nature est présente partout, elle envahit l’espace. Nous sommes nature autant qu’une fleur, un animal ou une montagne. Et cette nature chaotique est remise au centre d’une réflexion sur soi, notre rapport au monde, à l’humain et au non-humain. Le beau et le sensible peut naître d’une danse non pas inhumaine, car nous voyons finalement d’une manière anthropocentrique toujours un peu l’humain dans le mouvement de la nature, mais bien au travers d’une danse naturelle, celle de la nature, des éléments.
On pourrait reprocher à cette mise en scène un accompagnement sonore trop brut néanmoins on comprend facilement la logique qui lie le mouvement au son. L’amplification des bruits gestes des danseurs puis du vrombissement des souffleurs génère ces frottements, puis un bourdonnement qui plonge le spectateur dans une ambiance de catastrophe, quasiment apocalyptique. La nature présentée n’est plus artificielle dans le sens d’élaborée, épurée, travaillée ou dénaturée mais dans son sens premier de production artificielle d’une nature qui reste brute, simple, originelle.
Comment considérer finalement ce tableau ? Doit-il nous effrayer ou nous rassurer ? Cherche-t-il à transmettre un message politique ou moral ? Si l’esthétique n’est pas la seule préoccupation de l’artiste il apparaît clair qu’avec The Artificial Nature Project l’humain est appelé à regarder d’un œil nouveau les phénomènes qui l’entourent, et peut-être s’en détacher, renoncer à l’emprise impossible pour mieux en apprécier la grandeur et la beauté.