Progrès et technoscepticisme

Si la philosophie doit être pratique c’est pour nous guider dans nos actions, dans nos choix. Se questionner sur les technologies et l’éthique est un exercice qui doit articuler le regard critique du progrès scientifique et technique avec l’élaboration de valeurs morales avec lesquelles il doit s’accorder. Je parlerai ici de technoscepticisme en tant que refus de croire aveuglemment que les sciences et la technologie soient consubstantielles aux avancées sociales : le progrès technique n’est pas intrasèquement un progrès social. Ce discours peut paraître réactionnaire car il critique des  habitudes et des biens symboliques de la démocratie. Vouloir s’émanciper de l’utilisation des produits techniques semble aller contre le processus occidental de développement. Mais en essayant de souligner les nuances d’une pensée de la prudence il est important d’étouffer l’amalgame simpliste qui voudrait faire crier à la technophobie comme peur irrationnelle et donc déraisonnée des sciences et techologies.
Le progrès technique n’est pas consubstantiellement un progrès social ou politique.
À quoi sert un téléphone ? Quel est le but de l’agriculture ? Pourquoi utiliser les réseaux sociaux ? Pour être clair et direct, il ne faut certes pas diaboliser l’Iphone, Facebook ou la manipulation génétique en tant que telle mais il est tout aussi sûr que leur utilisation n’est pas forcément bénéfique et parfois indirectement ou directement dangeureuse.
On n’arrête pas le progrès technique : les appareils et réseaux téléphoniques sont de plus en plus performants, c’est indéniable. Si le technicien doit se demander comment il peut faire, le philosophe se demande s’il est nécessaire de le faire et quelles conséquences en découlent. Les moyens de communication évoluent dans leurs formes, qu’en est-il de leurs contenus ? Les gens peuvent davantage communiquer, le font-il ? D’une manière quantitative certainement mais qualitativement ? Peut-on espérer une progression du lien social ? Peut-on espérer plus de solidarité ?
On pourrait penser naïvement que les sciences et les technologies ne sont que des outils au service de leurs utilisateurs. Ainsi on comprendrait qu’avec il y aurait à la fois plus de solidarité comme davantage de délation et de surveillance.
Comment argumenter dans le sens d’une perte de l’humanité ? Le premier argument est celui de l’assistanat et la perte d’autonomie. Comment le comprendre ? Si on part de l’idée que la technique, la science et la technologie sont développées pour aider l’humain à vivre en extrapôlant on en arrive au risque que la machine nous remplace peu à peu en nous soulageant au début pour finalement tout faire à notre place et nous laissant inertes, dépossédés de nos moyens d’action et de vie. Cet argument est simple mais jusqu’où est-il convaincant ? Le second plus subtile en découle et tient au fait que la confiance accordée à la machine coûterait la confiance perdue en l’humanité. Le risque est de croire que le vivant et le vivant complexe que représente l’humanité puisse être synthétisée, reproduite mécaniquement à la perfection. Jusqu’où la machine peut-elle se complexifier pour rendre compte des nuances infimes de l’humain ? Comparer la machine est l’humain est dangeureux puisque si la machine semble si parfaite c’est qu’elle est un mécanisme simple et simplifié qui devient une norme pour le vivant.
Un autre raisonnement très simple consiste à se demander s’il est possible d’effectuer les mêmes choses, d’avoir les mêmes résultats avec des moyens différents. Peut-on individuellement vivre sans téléphone ? La réponse de fait est positive. Cela ne signifie pas pour autant se couper du monde et arrêter d’avoir une vie sociale. Le discours conservateur qu’on pourrait attribuer à tort se résumerait dans l’idée qu’on faisant sans avant. La question est plutôt de se demander qu’est-ce qu’on veut faire ?

Ne confondons nous pas but et fonction ? À quoi cela nous sert-il ?

Le téléphone a-t-il révolutionné ou même simplement vraiment changé la nature des liens sociaux ? La structure familiale est-elle différente ? La hiérarchie est-elle bouleversée ? L’adultère perdure tout comme l’exploitation et la surveillance des dominants sur les dominés. L’œil et l’oreille du patron ou du flic est partout avec nous maintenant, alors contents ?

Des caméras de surveillance pour faire diminuer la criminalité ? Pourquoi ne pas développer une justice sociale en amont ?
Des légumes génétiquement modifiés pour plus de rentabilité ? Pourquoi ne pas commencer par arrêter de gaspiller la moitié du stock mondial qui est produit ?

Le problème est de remettre toute une confiance politique aux mains des experts, savants et techniciens censés trouver des solutions aux problèmes qu’ils créeent. Il est regrettable de croire que les solutions politiques sont de nature technique ou scientifique. L’essence de la vie politique reste le social, l’humain. La crise du pétrole ou l’absurdité du nucléaire ne doivent pas attendre passivement des solutions technologiques pour agir. Les solutions existent autant qu’il est possible de repenser nos modes de vie. Avons-nous besoin d’être joignables à chaque instant ? Avons-nous besoin de gagner la capitale en moins de deux heures ?

L’illusion de la démocratie. Internet est révolutionnaire c’est indéniable. Mais au delà des progrès techniques, quels sont les véritables progrès sociaux ? Va-t-on lutter plus efficacement contre l’illétrisme ? La possibilité de partager des données est-elle mise en œuvre concrètement quand les moyens physiques ne sont pas envisageables, quand la censure gouvernementale tient toujours le peuple dans l’ignorance ? C’est la même problématique qu’avec la télévision : à quoi bon avoir des millers de chaînes si il n’y en a pas une qui soit intéressante ? Bien sûr chacun y trouve plus ou moins son compte car dans la profusion et la diversité on est submergé de couleurs et de divertissement.

Je suis sceptique car il ne faut pas attendre de la technique ou de la science qu’elle nous soigne si c’est elle qui nous rend malade, il ne faut pas attendre de la science ou de la technique qu’elle nous rapproche si c’est elle qui nous éloigne, il ne faut pas attendre de la science ou de la technique qu’elle nous apprenne ce que l’on a pas besoin de savoir sans elle.