L’animal a-t-il un visage ?

Dans son travail de déconstruction de l’idéal humaniste anthropocentriste la philosophe Elisabeth de Fontenay montre comment la pensée a voulu déterminer l’essence humaine, le propre de l’homme en cherchant quelles caractéristiques le différencieraient du reste du règne animal.
Mais les sciences et la connaissance approfondie de l’animal et de son comportement notamment avec le développement de l’éthologie ont repoussé tour à tour toutes les barrières qui séparaient l’humain de ses amis les bêtes. D’Aristote qui affirme que seul l’homme possède la raison jusqu’à Heidegger qui dit que l’animal n’a pas de monde les philosophes s’évertuent à mettre l’homme au dessus des animaux. Et l’hypocrisie permanente soutenue par la flexibilité lexicale permet à tout philosophe de redéfinir la « raison » quand celle-ci se rapproche trop d’une activité cérébrale animale ou de changer le sens de « monde » quand on découvre que certains animaux partagent une conscience d’un environnement.
Le propos n’est pas ici (on pourrait y passer des heures) de blâmer les philosophes qui persistent à vouloir s’ériger en maîtres et possesseurs de la nature. Finalement en affirmant que l’homme a toujours « un plus » qui fait de lui une espèce singulière la spéculation philosophique sur lui-même n’est jamais achevée et c’est ça qui est intéressant. Le paradoxe voudrait alors nous faire comprendre que plus l’homme découvre l’animal comme proche de lui-même (en changeant la nature des différences) et plus il s’enfonce dans sa quête de singularisation, plus il se découvre animal et plus il se découvre animal singulier !
Quand on lit les philosophes, quand ils parlent de morale, quand ils parlent de politique, quand ils parlent de comportement ils se réfèrent toujours à l’animal rationnel, doué de raison, logique, conscient, qui éprouve des émotions, qui a des sentiments, qui pense dans le futur, etc… et c’est la manière philosophique de décrire l’être humain. Pourtant les sciences montrant que ces caractéristiques sont partagées par d’autres animaux (lisons les travaux de Marc Bekoff pour nous en convaincre) nous pouvons nous interroger sur tout le travail philosophique, sur toutes les réflexions déjà établies dans une démarche d’élargissement de leurs logiques. En effet, si par exemple Kant a écrit une morale pour les êtres doués de raison c’est parce qu’il ne pouvait la réduire à l’homme, pensait à d’éventuels esprits supérieurs (ou divins) et pourquoi pas des extra-terrestres. Mais une fois la barrière de la rationalité franchie par certains êtres vivants, la morale est supposée restée la même.
Ce que je propose là est issu d’un entretien accordé par Levinas et dans lequel il revient sur l’expérience du visage notamment celui de l’animal. Avant de découvrir cet article et en lisant la théorie du visage de Levinas, tout comme on pourrait lire la théorie du regard de Sartre, je n’ai pu donner ces idées un caractère plus large que celui pour lequel elles avaient été écrites. La question que l’on peut se poser est donc de savoir si le visage tel que l’entend Levinas, c’est-à-dire comme événement métaphysique qui ne peut s’expliquer par ses détails, par comparaison, est le propre de l’homme ou non. Si c’est un événement métaphysique c’est en tant qu’il y a quelque chose dans celui-ci qui dépasse les simples traits, qui dépasse la simple juxtaposition de ses éléments. Levinas ajoute également ceci qui est primordial : le visage est fondement de l’éthique en tant qu’il renvoie à l’autre.
En lisant ça on ne peut mettre de côté le regard de toutes ces bêtes qu’on mène à l’abattoir, on ne peut ignorer la relation la plus simple et la plus intuitive qui naît de la rencontre avec un animal et qui passe sinon par un visage au moins par des yeux, une bouche, une tête. Les yeux sont fondateurs. Les yeux en disent plus long que n’importe quel mensonge. L’expérience de la honte qui est portée par le regard d’autrui telle que la décrit Sartre se manifeste à travers le regard animal autant si ce n’est plus que l’homme. Car l’animal ne dit mot mais il observe, il est attentionné à notre égard parfois plus que nous-même.
Avant d’aller plus loin il faut faire une différence et une remarque sur l’idée d’animal. Vouloir définir l’homme en tant qu’animal particulier n’est pas absurde dans la limite où les critères sont pertinents mais de la même manière parler de « l’animal » en général est complètement absurde dans la mesure où l’homme est un animal mais où la biologie regroupe avec ce concept la puce et le mouton, le vers microscopique et l’éléphant. Ainsi il ne faut plus se demander si l’animal a un visage puisque de toute évidence il ne saurait exister d’entités qui toutes regroupées sous le terme d’animal auraient de près ou de loin ce que l’on peut désigner par le mot « visage ». De la même manière, si les barrières entre l’homme et certains animaux tendent à s’effondrer il ne faut pas naïvement mettre au même rang et pour tous les critères l’humain et tous les animaux de toutes les espèces.
À partir de cette remarque et pour continuer notre réflexion sur le visage nous pouvons dire déjà deux choses. La première est de nous demander si ce critère du visage comme beaucoup d’autres n’est pas un critère trop arbitraire et qui viserait à élargir la classe des animaux moralement concernés aux autres, d’aute part on peut s’interroger sur le rôle du visage dans notre rapport à l’animal, aux animaux, à chaque espèce. C’est le visage qui exprime la douleur. C’est le visage qui exprime la mort. C’est par la bouche ou la gueule de la bête que sort le cri de la souffrance. Mais c’est par le visage que semble rayonner l’esprit, la conscience, la voix intérieure. Les yeux d’une vache ou les yeux d’un chaton sont différents mais nous les comprenons comme des yeux, comme les organent qui permettent aux individus en face de nous de nous regarder, de nous percevoir. Toute personne qui fait ou a fait l’expérience de la compagnie d’un animal sait comment un chat ou un chien peut miauler ou gémir mais surtout fixer son regard pour communiquer. Nous sommes sensibles aux animaux qui ont des yeux et un visage parce qu’ils nous ressemblent un peu.
À l’inverse quand l’animal n’a pas de visage il est plus difficile de prendre conscience d’emblée de sa capacité à sentir, à percevoir, à connaître, jusqu’à ignorer sa conscience de la vie. C’est plus facile de tuer un moustique ou des petites bestioles sans yeux qui nous font face. Car le visage culpabilise et l’absence de visage, l’absence de regard déshumanise, soulage la conscience. Ce n’est pas tant la taille des bestioles en tant qu’elles sont plus petites qui fait qu’elles nous paraissent encore plus insignifiantes, c’est parce qu’avec elles n’est pas possible à l’échelle classique de faire cette expérience du visage comme événement métaphysique et fondateur de l’éthique.
Pour finir, le côté pratique : vous qui mangez de la viande, n’y autait-il pas une différence si vous deviez faire face à l’animal vivant, si vous deviez affronter son regard et en même temps que vous lui tranchez la gorge avec une lame bien effilée vous resteriez là à fixer ses yeux pour y voir la vie s’en échapper. C’est sûr que c’est plus simple quand on achète de la viande industrielle sans yeux, sans rien d’animal sinon la chair.

Le mythe de l’animal comme animal

ou
Le cercle vicieux de la représentation de l’animal comme objet-machine.

Les enjeux sont toujours les mêmes : comment considérer l’animal d’un point de vue éthique, juridique ou biologique. La thèse antique de l’animal-machine de Descartes n’est plus à rappeler ni même à réfuter. L’imaginaire collectif croit donc avoir dépassé cette idée saugrenue qui voudrait faire des animaux de simples corps mécaniques qui ne pensent plus, qui ne sont soumis qu’à leurs instincts les plus primaires. L’humain non averti croit donc savoir que l’animal, lui aussi possède une forme plus ou moins évoluée de ce qui se rapproche d’un esprit et qui gouvernerait son corps, tout comme l’esprit humain commande cet amas de chair et d’os qui constitue son enveloppe matérielle. Bon.
Le commun des mortels se fait une représentation de l’animal qu’il croit moderne, c’est-à-dire ayant surmonté, dépassé et refuté les erreurs des lumières, contemporaine et actuelle dans l’idée que cette représentation coïncide avec la realité partagée par le plus grand nombre. J’aimerais pouvoir partager cette thèse enthousiaste qui ferait de l’animal un être pouvant prétendre à une certaine dignité que lui avait enlevé le philosophe de la méthode. Malheureusement, la réalité qui s’offre à moi me fait voir que la représentation archaïque de l’animal s’est en fait incarnée, elle a littéralement intégré la chair de l’animal, son corps tout entier et l’en a fait une machine.

« Les mangeurs de viande ne mangent plus des animaux »
La rhétorique du mangeur de viande tourne souvent autour de la bonne chair, de l’animal ayant bien vécu et par un raisonnement logique légitime et très simple il associe la bonne viande à un bon animal. Si seulement c’était vrai ! Bien qu’il soit clair qu’il faille défendre une abolition de la viande, nous devons nous accorder, militants du droit des animaux, pour préférer ne serait-ce qu’un retour de « vrais » animaux d’élevage. Nous ne parlons pas des petits fermiers mais des industries agro-alimentaires qui fabriquent de la matière. Les animaux ne sont plus des êtres vivants au sens où nous nous les représentons, au sens où nous nous figurons ces petits êtres tout mignons qui hantent ironiquement tous les emballages de bouffe.
Nous pensons avoir cessé de faire de l’animal une simple machine alors que le rapport indirect mais pourtant le plus important (et le plus néfaste) que nous entretenons avec lui est celui de l’usage, comme un utilisateur à une machine, comme un consommateur à un objet. Le parallèle est et sera toujours critiqué mais il faut comprendre en quoi cette logique qui fait se dissoudre l’animalité de ces êtres est la même qui a fait dissoudre l’humanité qu’il pouvait rester des victimes des camps de concentration. Devenir une chose c’est perdre tout ce qui fait que l’on est ce que l’on est.
L’illusion ? Le mythe ? C’est toujours le même. En nous faisant croire que nous avons dépassé Descartes par un imaginaire collectif qui anthropomorphise l’animal de manière outrancière, l’industrie en profite pour réduire au maximum ce qui rapproche l’animal de l’homme. Le cercle vicieux nous entraîne dès lors que cette réduction, cette néantisation, cette transformation de l’animal en objet nous aveugle, nous écarte d’une réalité, et nous éloigne de toute prise de conscience. Car il est toujours plus facile pour le mangeur de hamburgers de se mentir et se dire que, finalement ce n’est pas si grave puisque ce que mange ce n’est presque plus du vivant, ce n’est presque plus de l’animal. Une fois l’existence de l’animal niée en tant que telle on peut déployer tout le système industriel qui confine les êtres « vivants ». L’animal n’est plus animé. Il se réduit à sa fonction de production de matière première. Il n’est plus animal, il est directement viande, il est n’est plus que machine à lait, machine à œufs.