De l’éthique à la macro-éthique

Quelle éthique à l’ère de la mondialisation ?
La vie politique aujourd’hui ne se résume pas simplement à des décisions gouvernementales, mais un jeu de pouvoirs entre gouvernements et syndicats, pressions et lobbies économiques entres autres. La vie des politiques est elle de plus en plus rendue publique et met à jour un désir citoyen d’une éthique à l’intérieur de la classe politique. Mais avant tout cela, il ne faut pas oublier que la politique en tant qu’organisation d’un groupe est la recherche des moyens pour parvenir à des fins. Or ces fins si elles sont pratiques (manger, se loger, se soigner, s’éduquer…) sont fondées sur des valeurs. Ces valeurs c’est l’éthique qui les définit. Il y a plusieurs manières de voir cette définition : soit l’éthique rend apparentes ces valeurs qui sont déjà de fait réalisées dans la vie politique, soit elle cherche à refonder des valeurs. L’antagonisme et le pluralisme politique n’est pas ici remis en question mais le risque de certains discours qui font reposer ces divergences sur une incommensurabilité axiologique est de tomber dans un solipsisme moral nous rendant incapables les uns et les autres de fonder une morale commune. Il existe des valeurs communes et donc possiblement partageables.
Cette réflexion sur les dimensions éthiques de chacun de nos actes part d’une pratique personnelle quotidienne de consommation que j’ai remise en question et à travers laquelle j’ai cherché une cohérence. La confusion possible entre l’acte éthique et l’acte politique est à éclaircir. Pour autant la démonstration globale de ce travail est de mettre en perspective les choix personnels avec ceux d’autres individus politiques pour montrer que si ce n’est pas une confusion c’est une véritable volonté de ne pas dissocier ces deux domaines. Il y en a marre d’entendre du côté conservateur que les valeurs se perdent et de l’autre côté nihiliste qui rejette en bloc toute valeur possible. Pour autant, on admettra rester du côté philosophique et éthique dans la mesure où il n’est question ici ni des lois ni de l’appareil gouvernemental (qui demanderaient autant de questions) ; mécanismes qui ouvrent le débat sur une pente plus politique. Le mouvement décroissant bien que représenté par des partis politiques est avant-tout la volonté d’un nouveau mode de vie social, de nouvelles valeurs.
En montrant les différentes dimensions de l’acte de consommation il y a un double objectif : d’abord celui de montrer des critères plus larges de prise en compte des intérêts dans une réflexion morale et ensuite montrer comment ces critères peuvent être biaisés par d’autres dimensions comme l’habitude (ou la flemme), l’incapacité à croire en le pouvoir collectif (scepticisme ou fatalisme). Ensuite il y a une volonté de montrer que les enjeux de la solidarité et de la justice sont transcendants à la politique en place et relèvent d’une vraie réflexion éthique.
D’un côté il y a cette conviction croissante que si une justice humaine est possible elle doit s’attacher à comprendre l’individu non plus seulement dans l’acte particulier pour lequel il est inculpé mais pour l’ensemble d’événements qui constituent son parcours moral et donc ses intentions. De l’autre il y a la conviction de plus en plus indéniable que chacun-e de nous se trouve pris-e dans un système global, universel où chacun de nos actes produit des effets sur l’ensemble de la communauté humaine mais également sur tout un écosystème (l’impact humain s’étendant aujourd’hui au-delà des limites de notre système solaire…).
Peut-on se satisfaire d’une éthique classique telle qu’elle a été pensée depuis l’antiquité mais surtout telle qu’elle continue d’être pensée aujourd’hui ? Doit-on séparer l’éthique en régions axiologiques et laisser se traiter d’un côté des problèmes d’éthique environnementale, de l’autre des problèmes d’une éthique des affaires, de l’autre une éthique du soin, etc… ? La dialectique entre une éthique de l’intention et une éthique des conséquences a-t-elle encore sa pertinence ?
Pour éviter la confusion avec d’autres approches il est également important de souligner que l’idée d’une macro-éthique n’est ni une éthique maximaliste ni une approche universaliste ou holistique de l’éthique. Il ne faut pas la confondre une éthique qui serait dite maximaliste dans la mesure où elle ne cherche pas à s’étendre dans la sphère privée des agents moraux, elle est en cela minimaliste puisqu’elle s’attache seulement à faire en sorte que chacun nuise le moins possible au autres, l’idée de « macro » étant à comprendre dans l’étendue géographique qui dépasse la simple perception visuelle. Elle n’est pas universaliste dans l’idée qu’elle ne cherche pas à fonder tel ou tel comportement qui serait définitif et universel mais s’attache à faire découvrir de nouveaux critères de jugement qui permettent de prendre en compte plus de conséquences.
Est-ce une forme d’utilitarisme ? Pas forcément dans la mesure où il n’est pas exclu de raisonner à une échelle macroscopique avec une éthique déontologique.
Contre l’intellectualisme moral
Aujourd’hui alors que quasiment la moitié de la nourriture produite dans le monde finit aux ordures il est possible de renverser la tendance à une petite échelle, à l’intérieur même de ce système, en favorisant économiquement et en sanctionnant de la même manière tels ou tels produits et donc indirectement tel ou tel comportement et telle ou telle conséquence. Il ne suffit plus de se dire qu’on ne savait pas et qu’on ne pensait pas à mal. L’intellectualisme moral socratique qui consiste à se dédouaner de toute responsabilité par prétention d’ignorance n’est plus une excuse acceptable. Il ne suffit pas de vouloir faire le bien quand le constat sur les conditions humaines et sociales sont à ce point alarmantes. Il ne suffit plus non plus de se dire que rien n’est possible, qu’il n’y a pas de marge de manœuvre puisque c’est justement la liberté du système économique qui permet tant d’inégalités, et c’est cette même espace de possibilités qui pourra changer les choses.
Éthique comme choix
Libéralisme et illusion de choix
Dans la société actuelle qui défend cœur et âme la liberté individuelle et économique nous assistons en apparence à une profusion de choix. L’heure est à la personnalisation dans les moindres détails. Cette tendance s’oppose à l’industrie classique telle qu’elle est apparue dans une démarche de relance. Pourtant cette opposition n’est elle aussi qu’apparente. L’essor de l’industrie c’est la production en masse d’objets identiques, fabriqués en séries. Si aujourd’hui l’industrie s’est développée et propose une multitude de séries, beaucoup plus qu’à ses débuts, les objets restent foncièrement les mêmes. La marque change, la forme change, la couleur change, le prix change, les fonctions se distinguent mais les produits manufacturés sont grosso modo de même qualité, fabriqués dans les mêmes conditions, avec les mêmes matières premières, avec les mêmes procédés. De sorte que ce qu’il est important de pointer c’est l’illusion de choix qui offre une liberté au consommateur mais qui n’entraîne pas de différences sur le système de production. La concurrence et les batailles promotionnelles entre les différentes entreprises masquent la véritable liberté et le véritable choix possible. Comment peut-on continuer à croire que nos choix sont libres quand il n’impliquent aucun changement ? Comment continuer à penser que nous choisissons vraiment quand tout est fait pour que notre mode de consommation n’aille que dans un seul sens, à savoir favoriser un système financier capitaliste.
Le choix éthique
Nous ne pouvons pas le définir comme le voudrait Socrate mais nous pouvons différencier dans les grandes lignes le mal et le bien, le plaisir et la souffrance, la justice et l’injustice. Nous pouvons déjà dans un premier temps partir du même socle de couples de valeurs. Réfléchir en éthique c’est se demander quels critères moraux sont valables pour évaluer un acte. Dans ce cas nous pouvons partir sur l’idée que tout le monde peut comprendre qu’un choix pourra recevoir une plus grande valeur morale s’il est porté vers une action qui privilégie le bien plutôt que le mal, le juste plutôt que l’injuste. Peut-on alors parler d’utilitarisme ? Oui, et on pourrait critiquer une telle doctrine dans son idée générale comme dans ses cas particuliers. Mais par là même la question qu’il faut se poser est : les comportements que l’on critique ici, à savoir les actes de consommation, ne répondent-ils pas justement à une logique morale utilitariste ?
L’intention ici n’est pas de donner des critères moraux pour juger si un acte est bon ou mauvais mais d’insister sur les différentes dimensions de la qualité morale qu’un acte peut recevoir. Il va falloir montrer qu’un acte en apparence anodin et dépourvu de valeur morale est de manière indirecte important. Dans une société libérale ou chacun peut prétendre à une liberté et un pouvoir économique autonome il est davantage significatif de s’intéresser aux conséquences de nos moindres choix. La société de consommation n’est pas une fatalité dans la mesure même où c’est justement parce que le client est roi, dans l’idée que le marché est régulé par l’offre et la demande et qu’il ne faut pas oublier que ce sont nos choix en tant que consommateurs (ou non-consommateurs) qui influent majoritairement sur la société que nous voulons. Même si mes convictions personnelles me portent à vouloir étendre tel ou tel choix comme préférentiel, comme davantage éthique car davantage bon, l’idée défendue ici est avant-tout l’idée que nous pouvons choisir et faire des vrais choix éthiques (et pas uniquement esthétiques ou économiques).
L’acte du consommateur est primordial car il est premier. Il est premier car la majorité de nos actes sont économiques. Quand on ne travaille pas pour le gagner c’est qu’on dépense notre argent. Et dépenser cet argent c’est s’inscrire dans un réseau d’échanges incluant certain-e-s et excluant d’autres. Se loger, se vêtir, se déplacer, se nourrir, se divertir, se cultiver… plus rien n’échappe désormais à l’évaluation, à la valorisation, c’est-à-dire à la transformation de tout espace et tout moment en une valeur économique. Il s’agit ici de dépasser l’étude classique de cas moraux qui nous mettent dans des situations limites, hypothétiques et rarement réalisées. Pourquoi s’intéresser à choisir entre sauver dix inconnus ou une personne proche alors que les dilemmes moraux beaucoup plus concrets se cachent (et c’est là également le problème pointé) dans la vie de tous les jours. Par notre investissement indirect par la monnaie nous faisons des choix et si une personne lambda ne commet aucun crime, aucun délit et ne semble soumise à aucun problème éthique en apparence, on ne saurait l’exclure de la sphère globale mondiale de l’éthique.
J’aimerais donc tenter de développer les facettes morales de l’acte de consommation.
La dimension visible naïve
La conception la plus simple de l’acte moral est l’action présente, en tant que geste inscrit dans une simple localité et une simple temporalité. C’est ce qui est jugé majoritairement par la société en tant qu’actes individuels mettant en relation des individus avec d’autres individus ou avec les biens d’autres individus. Par exemple lors d’une agression physique on juge la personne en tant qu’elle produit des effets physiques visiblement observables à un moment donné, dans un lieu donné et engageant principalement l’agresseur et l’agressé dans ce lieu et ce moment. Il est facile de juger du caractère bon ou mauvais d’un tel acte dans la mesure où l’on comprend facilement la motivation, l’intention manifeste et les conséquences empiriquement observables de cet acte. Je sais par exemple qu’un homme qui frappe sa femme constitue un mauvais acte en soi puisque je peux juger de l’intention mauvaise de l’homme et des conséquences mauvaises sur la femme. Nous ne rentrerons pas dans la complexité d’actes dont on pourrait avoir du mal à saisir l’intention puisque nous nous attachons ici à montrer plutôt que ce sont des conséquences que l’on ignore qu’il faut prendre en compte.
De fil en aiguille on peut s’interroger sur d’autres types d’actes et leurs causes et conséquences. Si une personne achète un certain objet quelconque, il n’y a pas de raison de juger moralement cet acte, en revanche si on l’inscrit dans un projet plus général, par exemple dans l’idée que cet objet a été acheté avec de l’argent sale ou si cet objet a pour but de servir de mauvaises intentions on émet un jugement plus engagé. Là encore que juge-t-on ? L’acte en lui même ou plutôt l’acte en tant qu’élément de l’entreprise personnelle délibérée d’un individu conscient ?
Acheter, consommer n’est pas un acte anodin parce qu’il n’est jamais singulier. Il faut déplacer le point de vue que l’on porte sur l’éthique et l’élever à une échelle mondiale pour constituer une macro-éthique capable de prendre en compte les conséquences non plus simplement d’un acte singulier dans son rapport à l’autre ou aux autres mais plus largement l’ensemble, la totalité des actes particuliers en tant qu’ils génèrent un acte de poids sur l’ensemble de l’économique, du social et du vivant.
La dimension économique
Chacun-e a conscience quand il achète tel ou tel produit qu’il participe à un système économique global à l’intérieur duquel il peut favoriser indirectement telle ou telle pratique. La pertinence de ce propos est indéniable quand on voit le nombre de labels et certificats qui existent et classent les produits. Doit-on choisir un produit plutôt écologique ? éthique ? équitable ? certifié par la région ? certifié par un organisme d’hygiène ? élu meilleur produit de…, etc… la diversité donne l’illusion d’une séparation, d’une sorte de structuralisme nous plaçant toujours dans l’alternative. De toute évidence l’impact négatif sur la planète et le vivant ne peut être annulé par un mode de vie mais refuser la volonté et la possibilité d’évoluer vers cette tendance c’est nier notre propre liberté d’action.
Quand j’achète une banane je ne me contente pas d’échanger une denrée alimentaire contre de l’argent que la caissière du supermarché va pouvoir à son tour échanger pour d’autres produits de consommation. La binarité économique est morte quand la monnaie est née. La production de biens et de services étant mondialement éclatée il est difficile de sortir entièrement du système économique en tant que tel. Pourtant des solutions existent pour réduire notre impact à travers ce qu’on appelle les circuits courts. Revenons à notre banane. Son mode de production et commercialisation implique évidemment de la main d’œuvre, du transport, l’utilisation de technologies, de chimies, d’emballages, de publicité, de flux financiers. Cette dimension n’est donc pas négligeable.
Les conséquences
Quelqu’un qui achète de la viande contribue indirectement à la pollution de son transport, à la pollution des déchets générés par l’élevage, à la pollution du transport de l’alimentation nécessaire à l’élevage, à la pollution nécessaire au fonctionnement des immenses exploitations de soja qui constituent l’alimentation, à la déforestation de l’Amazonie, à l’intoxication des populations brésiliennes, à leur expropriation, à leur meurtre dans certains cas directement par l’emploi de forces militaires et policières armées et indirectement par l’intoxication permanente,… sans parler de tous les effets indirects car découlant de l’investissement financier des grands groupes bénéficiant du commerce, finalement on pourrait remonter jusqu’au financement de la recherche et la mise en place des prisons, des centrales nucléaires, etc… le propos ici n’est pas de savoir et juger qui est innocent ou qui ne l’est pas puisque d’une manière ou d’une autre nous sommes toutes et tous responsables de la situation actuelle.
Une fatalité ?
Si nous comprenons que ce sont nos choix en tant que consommateurs qui sont décisifs alors il est clair que ces mêmes choix sont la base d’un changement. Les sceptiques pourront nous accuser de pessimistes alors que la vision proposée est plutôt optimiste puisqu’elle considère une issue à un problème qui reste perçu comme insoluble par ceux qu’on dirait fatalistes, adeptes de la célèbre formule there is no alternative.
La dimension collective
L’acte individuel a-t-il un poids véritable ? Il n’y a pas d’effets de masse qui ne soient au moins la somme d’une multitude d’actes individuels. /…/
Peut-on pour autant parler du critère d’universalité ? En effet nous pourrions avoir l’impression qu’une telle morale puisqu’elle se base sur l’idée que c’est du fait qu’il y a un nombre conséquence de personnes qui agit d’une telle manière que les effets mauvais se réalisent. Mais là où Kant parlait d’un critère d’universalité il faut y chercher un paradoxe logique. La maxime qui gouverne mon action si elle doit être universalisée ne doit pas entraîner l’impossibilité d’agir. Si tout le monde pouvait mentir, plus personne ne pourrait se faire confiance, il faut donc supposer que les gens ne mentent pas (même s’ils mentent dans les faits). Or ici justement les faits montrent que l’action de masse fonctionne comme si elle pouvait être universalisée. Comme dirait Sartre quand chacun-e agit, adopte un comportement il ou elle s’engage et engage avec lui ou elle comme le modèle humain désiré pour toutes et tous. Le problème se situe également dans la différence qu’il faut marquer entre le type d’acte et l’occurrence de l’acte. Le problème n’est plus dans la qualité de l’acte (son type) mais dans sa quantité (nombre d’occurrences) ce qui fait que le caractère néfaste et condamnable est une somme, une répétition plutôt qu’un simple geste. Le caractère universel est donc mis de côté dans la mesure où une seule poignée de personnes suffit à accomplir cette somme d’actes.
La déresponsabilisation
Puisque chacun de nos actes s’inscrit dans un tissu d’actes, sur qui peut-on ou doit-on porter la responsabilité des conséquences de la globalité de ces actes ? Peut-on blâmer le consommateur de la pollution générée par un distributeur ? Peut-on tout reprocher au consommateur ? En effet il semble toujours légitime de vouloir se protéger en tant que consommateur, récuser la faute et faire porter le chapeau aux industries, aux lois, aux politiques. Bien sûr les coupables sont les patrons richissimes qui exploitent les travailleurs dans leurs usines, contournent les lois à leurs avantages et fricotent malsainement avec les politiques. Mais s’ils peuvent continuer à exercer leurs pouvoirs mortifères c’est qu’ils tirent leur légitimité d’en bas, parce que nous contribuons à pérenniser les monopoles.
La dimension sociale et psychologique
Les consommateurs ne sont pas entièrement dupes, ils savent bien qu’ils se font berner d’une manière ou d’une autre mais ils continuent à acheter. La question est alors pourquoi ? Dans l’acte de consommation il ne faut pas négliger les effets directs et indirects qui se portent sur soi, sur l’individu en tant qu’il accomplit l’acte.
Je dépense donc je suis. La consommation est symbolique au sens où elle manifeste d’un certain niveau de vie, d’un certain confort quand il ne s’agit pas d’un luxe. Nous vivons dans une société d’apparence, de spectacle et consommer c’est aussi pouvoir montrer son pouvoir d’achat ou négativement sa détresse ou sa pauvreté.
Pour cette raison l’acte de consommation est également un acte politique de revendication à travers lequel on peut affirmer sa volonté propre à défendre tel ou tel système de production, notamment en favorisant les circuits-courts, en allant au marché, etc…
Acheter c’est social. Le travail qu’on ne peut dissocier de la dépense d’argent qui en est le but est ce qui nous relie aux autres et nous positionne à leur égard. Quand on échange des biens ou des services on le fait avecdes concitoyen-nes. La dimension sociale est primordiale et bien qu’inavouée on peut parfois la concevoir comme le mobile premier qui pousse des personnes à aller faire leurs courses pour parler de la pluie et du beau temps à la caissière, aller chez le médecin en prétextant une légère toux et pouvoir raconter les derniers potins à son docteur, se faire couper les cheveux pour lâcher ses commentaires politiques, etc… tout ça pour discuter le bout de gras.
La solidarité du quartier ou du village. Un grand abattoir dans un petit village c’est toujours d’abord des emplois aux yeux des locaux. Qu’importe si ces emplois sont précaires ou dégradants, humiliants, l’embauche semble toujours être la condition première. Qu’importe si les conséquences écologiques et sociales d’une telle entreprise sont désastreuse en aval ou en amont de la chaîne de production, ce qui compte pour les employés c’est ici et maintenant. Ces employés sont des maris, des femmes, des frères, des oncles, des voisins, des amis qui rassemblent des populations entières autour d’activités de production éthiquement douteuses mais rarement remises en question par excuse de pragmatisme.
L’habitude. Nous nous construisons autour de repères, ce sont nos petits rituels, nos habitudes, nos préférences qui rassurent par le maintien en place d’un environnement d’apparence stable et donc sécurisant. Il est difficile d’en changer puisque le changement même s’il est souvent revendiqué fait peur : on sait ce que l’on perd mais on ne sait pas ce que l’on gagne.
Il est donc difficile d’envisager un renversement, une révolution dans des modes de consommation qui impliquent des enjeux sociaux directs beaucoup plus larges.
La dimension d’exemple
La dimension quant à elle que je qualifierai d’exemplaire concerne l’effet indirect que mon acte peut et doit avoir sur les autres. La totalité de mes actes représente une philosophie, un mode de vie, une idéologie qui par son caractère pragmatique (en tant que succès ou échec sur le quotidien) remplit volontairement ou involontairement la fonction de montrer autour de soi. L’effet domino ou l’effet papillon peut dans cette démarche être le modèle d’un changement qui s’étale et de part en part atteint une majorité.
Dans une démarche décroissante par exemple il peut sembler que certaines pratiques paraissent extrémistes dans la mesure où elle sont tranchées et ne semblent pas laisser part à un compromis ou un juste milieu. Si on prend le cas d’une personne qui se sépare ou refuse d’utiliser un appareil électronique, technique ou technologique d’une manière dite radicalec’est aussi pour montrer la possibilité pratique d’une théorie bien que dans l’absolu l’emploi occasionnelle d’un GPS, d’un téléphone ou de je ne sais quel gadget ne constitue pas dans la singularité de l’acte une mauvaise chose en soi.
Dans la même idée un régime végétalien idéologique strict ne se base pas sur le caractère moral de l’acte en lui-même qui est de manger un produit animal puisque l’acte en lui-même n’est pas contestable. Mais la rhétorique simpliste et naïve qui consiste à dire que puisque l’animal est mort il n’y a plus de considérations ni d’implications morales à son égard doit définitivement disparaître. En effet l’éthique concerne ici les conséquences générales d’une pratique en tant qu’un ensemble d’actes et l’excuse qui réduit l’intention à la singularité de l’acte n’est plus acceptable.
Toujours dans une vision pragmatique je me demande quelle valeur accorder à un discours qui se revendique du changement quand ce changement ne trouve pas de mise en application concrète. Les moralistes et donneurs de leçons sont nombreux mais je reste convaincu que les actes font plus d’échos que les belles paroles des beaux parleurs. À quoi bon dire « s’indigner » quand cette indignation ne bouleverse pas vraiment ? Combien de fois entend-on des citoyens dire que telle ou telle situation est « révoltante » ou « indignante » et quand bien même ils pourraient agir, ils ne font que se plaindre et contempler le désastre.
Le changement pratique
D’une manière pratique c’est simple. Arrêter d’acheter certains produits pour en favoriser d’autres ce n’est pas compliqué et ça fait de l’effet. Favoriser le commerce le plus direct possible en s’assurant de la provenance et des modes de production. Récupérer et glaner inscrit la consommation dans un autre rapport que l’économique. C’est une manière contestataire de mettre en évidence l’absurdité d’un système de production qui classe de manière arbitraire des denrées consommables et permet de réduire le poids individuel de ceux qu’on appelle les freegans dans le calcul final. Manger une banane des poubelles cestnepas favoriser le système économique qui l’a faite arriver jusqu’ici. C’est pour cette raison que je trouve indécent de payer des fruits exotiques que la main d’œuvre qui l’a produite ne peut pas s’offrir alors que la moitié de la récolte finit aux poubelles, et il est personnellement difficile de participer à ce système et ne pas vivre des « déchets » du capitalisme quand on sait qu’ils pourraient nourrir celles et ceux qui en ont besoin.
La difficulté de perception
Il est difficile de voir les changements qu’impliquent de tels choix. Travailler sa vertu personnelle peut sembler plus facile car plus perceptible, en s’améliorant soi-même on perçoit au fur et à mesure un changement, une amélioration. Ce n’est pas le cas avec une entreprise globale, mondiale. C’est également pour cette raison qu’il est si difficile de s’accrocher à de telles convictions et c’est une excuse qui nous fait rejeter toute pratique ne semblant avoir d’effets. « À quoi bon, ça ne changera rien ? »
Une illusion ?
Agir de la sorte n’est-ce pas une illusion qui n’a pour finalité que se donner bonne conscience ? On en revient à l’antique question socratique qui demande ce qu’est un homme ou une femme bon-ne. Peut-on se satisfaire de vouloir faire le bien pour être bon ? Une éthique quelle qu’elle soit doit de mon point de vue se réaliser en actes. Il ne suffit pas de s’indigner intérieurement, encore faut-il traduire ses pensées en action. Arborer des t-shirts et des pins clamant la révolution et l’anarchie ne fait pas de moi un révolutionnaire ou un anarchiste. C’est au contraire ce genre de simulacres qui donnent pour moi bonne conscience en affichant son idéologie. Mon pragmatisme tendrait à me faire dire que seuls les actes font vérité. L’engagement en tant que tel ne peut être qu’un engagement par des actes. Il reste à savoir si l’engagement est un acte éthique.