Bricolage et décroissance (1/4) : philosophie du bricolage

Une philosophie bricolée du bricolage comme forme politique
Bricoler peut être réparer ou réaliser des travaux modestes avec des moyens modestes. La décroissance doit se comprendre aussi dans cette humilité. Pour autant de grandes choses peuvent être réalisées avec peu de moyens, car les biens matériels en abondance que vantent l’idéologie ce la croissance ne sont ni nécessaires ni suffisants au bien-vivre.

 

Ière Partie : Le bricolage comme matière

Si le bricolage est fait de bricoles, en quoi peut-il intéresser la philosophie ? La bricole est futile, innocente et naïve et semble bien loin de la sagesse visée par le penseur ou l’intellectuel. Mais puisque tout devient intéressant dès lors que l’on y prête un minimum d’attention, tout devient sujet de réflexion et l’on va voir qu’au delà d’une vulgaire contemplation de comportements populaires, le regard porté sur cette pratique peut dévoiler des facettes insoupçonnées et d’autant plus remarquables.

A/ Philosophie de l’objet du bricolage

1.Qu’est-ce qu’un objet bricolé ?

L’objet bricolé est un artefact issu d’éléments qui à l’origine n’ont pas été créés pour constituer cet objet. On peut se demander de quand date l’idée du bricolage en se demandant de quand date la pratique du bricolage des objets. On se vite compte que le bricolage est alors synonyme d’expérimentation, de construction, d’invention à tel point qu’on peut même élargir le concept de bricolage à tous les prototypes et donc une multitude d’objets jusqu’à un certain point, le moment où est né le design. Ne peut-on pas dire que les premiers objets ont été bricolés ? Qu’est-ce qui fait la différence aujourd’hui ? Qu’est-ce qui dérange et peut poser problème ou question ?
Je serais tenté d’élargir l’idée de bricolage pour l’opposer à l’industrie mais aussi l’artisanat en tant que savoir-faire professionnel (à visée donc lucrative). On oppose souvent la figure du professionnel consciencieux à celle du bricoleur amateur du dimanche. Comment aborder le bricolage de manière philosophique ? Quel intérêt peut-on y trouver ? La philosophie se consacrant habituellement au bien, au beau, au vrai à travers l’éthique, l’esthétique ou la logique on se demande ce que le bricolage peut fournir comme matière à réflexion. C’est plutôt dans ses aspects psychologiques, sociologiques et politiques que le bricolage est intéressant.

2.Fétichisme, collection et matérialisme

Le fétichisme s’attache à accorder une valeur à l’objet en soi, en tant qu’il est « un objet ». C’est donc l’objet en tant que produit de la main de l’homme, dans sa manifestation d’un certain pouvoir qui est visé. Un comportement fétichiste est observable dans le culte du nouveau, l’adoration du gadget. On retrouve quelque chose de similaire dans le bricolage avec une fierté de l’ouvrage. Dans un cas l’objet industriel est adoré, sacralisé comme démonstration de la puissance humaine générale, dans l’autre c’est une reconnaissance personnelle qui est symbolisée.
Dans la collection l’objet trouve sa valeur en comparaison aux autres objets par des similitudes de forme, de couleur, de texture, de style, d’époque, etc… et n’est même plus recherché pour ce pour quoi il a été créé, ou indirectement. On collectionne donc des tire-bouchons parce que chacun a été produit en tant que tire-bouchon, mais on ne vise pas l’acquisition de celui-ci pour assumer la fonction qui le définit. L’objet dans la collection montre déjà l’idée d’une valeur qui dépasse la simple fonction d’utilité ou d’esthétisme.
Le matérialisme au sens commun est l’importance accordé à ce qui est matériel. Au sens étroit de la philosophie c’est l’affirmation que tout ce qui existe n’est que matière et qu’il n’y a donc pas d’esprit, d’âme dissociée du corps humain. Le matérialisme et l’antimatérialisme sont des postures sociales qui placent plus ou moins les biens matériels avant d’autres biens (santé, amitié, bonheur, etc…). Où situer la pratique du bricolage ? On lui reconnaît la nécessité d’utiliser des biens matériels mais en les réduisant à de la simple matière.
Le bricolage tendrait à désacraliser l’objet. La lutherie dite sauvage s’oppose en ce sens à la manufacture de prestige et fournit des objets qui remplissent leurs fonctions premières. L’objet bricolé ne vise pas l’esthétique, il ne vise pas à se conformer à un style ou une époque, il cherche à assurer une fonction. Mais il y a un paradoxe très important à vouloir accorder trop peu d’importance au matériel dans une confusion de ce qu’est le matérialisme. Pour aller contre la croissance il faut renouer avec une forme de matérialisme. Il faut apprendre à prendre soin de nos objets. Cela veut dire ne plus les mépriser pour ce qu’ils sont de la manifestation d’une industrie irréfléchie mais chercher à repousser le cycle imposé par la durée de vie déterminée des objets.

3.Accumulation et collection

Du pendant opposé à l’idée consumériste du « tout s’achète et tout se jette » on trouve le bricoleur pour qui, au contraire mais de manière complètement dépendante, « rien ne se perd, tout se transforme ». Ainsi se développe l’extraction infinie des poubelles et bennes de décheterie visant une accumulation qui n’est pas collection. L’idée n’est pas de garder des objets pour ce qu’ils sont, ou pour ce qu’ils ont été. L’objet qui a été jeté est mort et attend de renaître. L’accumulation vise donc les objets en tant que ce qu’ils seront, ce qu’il peuvent être. Ces potentialités ne sont pas toujours explicites et c’est tout le plaisir du bricoleur de découvrir que telle pièce peut servir à telle chose. Ce sont les circonstances encore non décidées qui feront de l’objet de récupération qu’il assumera une nouvelle fonction.

4.Fonctionnalisme

On peut se dire que l’utilisation inappropriée d’objets est à éviter dans l’idée d’une ou plusieurs fonctions associées à un objet desquelles il ne faut pas s’écarter. L’idée du fonctionnalisme consiste à dire qu’un objet doit être utilisé seulement en vue de ce pourquoi il a été créé. Tout le développement technique depuis le silex jusqu’aux nanotechnologies répond donc à des contraintes. Ce sont l’efficacité (comment faire qu’un objet pour avoir de meilleurs résultats qu’un autre pour une action visée), la durabilité (comment faire qu’un objet puisse assumer telle ou telle fonction en se détériorant moins qu’un autre), l’économie (comment faire qu’un objet assume la même fonction qu’un autre, à moindre coût). On comprend que même si on peut utiliser un couteau pour dévisser une vis, on prendra un peu plus de temps, on abîmera à la fois plus le couteau et la vis mais il n’est pas nécessaire d’avoir un tourne-vis en titane si le même objet fabriqué dans un alliage plus économique est aussi efficace et aussi solide.
Il est trop facile de critiquer le fonctionnalisme en le réduisant à un naturalisme. En effet si la nature ne fait rien en vain, les artefacts n’étant pas naturels, la question doit se poser d’une tout autre manière. Si on peut dire que les rôles sociaux qui nous déterminent ne sont pas naturels on voit qu’il en est autrement des objets mais jusqu’où ?

5.Pragmatisme

La nécessité de faire avec peu, par manque de moyens par exemple, est source de débrouille. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, et si on a peu on fait quand même. On peut se dire pragmatique si on réduit toute chose aux utilisations qu’on peut en faire, qu’elle que soit la finalité pour laquelle l’objet ait été créé. Les bidonvilles en sont la preuve la plus frappante de constructions précaires assurant les fonctions les plus primaires de ce qu’on attend d’une habitation. Le bricolage est clairement une pratique pragmatique qui vise l’action. Le bricolage dans ce sens est alors quasi intuition, il est manipulation hésitante, tentative incertaine, gestes pratiqués avant d’être pensés ou réfléchis à mesure de l’action. Le bricolage est un empirisme qui cherche ce qui marche jusqu’à une solution.