Bricolage et décroissance (3/4) : Bricolage de la pensée

IIème Partie : Le bricolage comme forme

Il s’agit dans ce second mouvement d’inverser l’analyse avec son objet ou plus exactement d’approfondir cette même analyse en prenant la philosophie et la politique comme objets bricolés. C’est une démarche premièrement méthodique qui doit permettre de fournir des outils critiques. Nous essaierons de prendre comme points de départ les mêmes positions qui ont été prises dans la première partie afin d’en discuter la pertinence. Bien que l’on s’intéresse à l’époque qui est à la nôtre, nous ne saurions affirmer la volonté de mettre à jour une thèse, un dogme qui fera de l’ère moderne une ère du bricolage. La philosophie comme pratique d’un bricolage intellectuel doit donc être comprise en deux sens opposés : une création positive dans la pensée spéculative ou pragmatique qui ne tient rien pour acquis et une pirouette technique qui fait de la politique institutionnelle une reine de l’hypocrisie et de l’illusion.

A/Bricolage de la philosophie

1.Qu’est-ce qu’une philosophie bricolée ?

La philosophie est un système de pensée qui se construit à l’aide de la langue. Une philosophie bricolée serait une philosophie qui utilise des éléments déjà existants dans d’autres formes de pensée. Selon cette définition toute philosophie serait bricolée. Elle utiliserait des mythes, des concepts déjà utilisés et usés. Elle reprendrait des images antiques pour servir le même but qu’elle a toujours poursuivi jusqu’ici. Comment ne pourrait-elle pas être alors une philosophie bancale, poussiéreuse ? Si on s’en tient à une simple analogie on peut croire que la philosophie doit sans cesse créer. Doit-elle pour autant être dans la production continue ? On pourrait en suivant notre procédé faire l’hypothèse de deux types de philosophie : une philosophie comme objet industriel, produite à grande échelle, flambant neuve et une philosophie du particulier, personnelle car fabriquée par chacun avec des éléments issus de cette autre philosophie. Jusqu’où peut-on tenir la comparaison ? Peut-on faire ainsi une critique de la philosophie systématique qui a toujours eut l’ambition de porter en un seul discours toutes les réponses aux questions que l’on se pose ?
Il est naturel de vouloir également critiquer les pensées toutes faites, définies et en un sens finies, achevées. Que dire alors de ces discours conservateurs qui semblent restés coincés dans un autre espace-temps et qui confondent l’artisanal et le traditionnel ? Que dire alors de l’appauvrissement des discours en général qui se laissent enfermer, cadrer par les médias, ces nouveaux chiens de garde. Avec eux la pensée a laissé place à l’opinion. L’opinion c’est la pensée toute faite, le prêt-à-porter du raisonnement, le prêt-à-penser ; l’opinion c’est la pensée industrielle qui devient vérité et norme à mesure qu’elle s’étend et qu’elle se popularise ; l’opinion c’est le fast-food de la réflexion : le fast-think qui propose des solutions à faible valeur intellectuellement nutritive pour des problèmes superficiels en contrepartie d’un plaisir accru ; l’opinion c’est alors la pensée gelée, surgelée, figée, édulcorée, sophistiquée, synthétisée.
Le sujet consommateur de pensée qui n’en est plus, comme ces conserves de légumes qui n’ayant vu ni la terre ni le soleil n’en sont plus vraiment, renonce à cuisiner (avec tout le plaisir qui s’y rattache) et préfère seulement réchauffer. Il n’a plus besoin de cahier ni de crayon puisqu’il n’écrit plus, à peine a-t-il besoin de sa langue sinon pour répéter comme un perroquet, il lui faut simplent un écran et son doigt. La barquette est gelée, surgelée, chauffée, réchauffée, refroidie. L’opinion est éditée, distribuée, reprise, commentée, twittée, oubliée. Mais comme ces légumes industriels sans saveur il faut user et abuser de sel, d’exhausteur de goût si goût il y a encore. L’opinion s’inscrit alors toujours dans une polémique, un « buzz », une info « choc ». L’opinion doit être instrumentalisée et clairement marquée politiquement. On comprend bien alors que le problème n’est pas de se positionner sur l’échiquier politique, mais c’est de s’y trouver pour s’y trouver ; l’erreur c’est de croire qu’il suffit de faire vibrer l’air qu’il y a devant sa bouche en annonçant une couleur pour faire de la politique. Effectivement c’est une certaine manière d’agir politiquement, c’est brasser de l’air, remuer la poussière. Mais c’est réduire la réflexion politique au vote. C’est réduire l’action politique au choix cornélien. C’est réduire la politique à ce qu’elle n’est pas. C’est ne voir que des alternatives gauche/droite ; nucléaire/bougie ; croissance/austérité, immigration/frontières, etc…

2.Fétichisme

On peut collectionner les philosophies comme les livres qui les expriment. On aurait alors une grande bibliothèque et une grande érudition dans laquelle on pourrait piocher les plus belles citations pour faire bonne impression. On viserait alors la philosophie en tant que telle, comme la preuve de notre intellectualité supérieure. On peut développer le syndrome du fétichisme avec un seul livre, un seul auteur, un seul courant. En politique cela revient à continuer de se dire socialiste, démocrate ou que sais-je, pour garder l’étiquette, le nom, l’apparence. Il est séduisant de se rapprocher d’un courant de pensée dans une démarche de recherche d’identité mais le risque est de s’attacher à cette identité par crainte de changement. Le fétiche c’est l’objet qui est à la place de ce qu’il représente. La philosophie, la politique d’apparence et d’apparat s’appuie en ce sens sur des belles citations, se revendiquant de certains auteurs qui fondent une caution politique et intellectuelle mais les discours bien enflés ne cessent d’être vides. Pour continuer l’analogie du bricoleur et du politique il faudrait parler de l’artiste créateur, celui qui récupère de beaux objets et qui les mets ensemble, celui qui compose en reprenant des slogans de mai 68 pour en faire des toiles d’art moderne, des t-shirts, des meubles faussement usés ou des draps de lit.

3.Accumulation

Le capitalisme n’est pas seulement l’accumulation de valeurs financières. Tout se capitalise : on le voit bien avec les réseaux sociaux où les amis acquièrent de la valeur ajoutée. En entreprise on fait des bilans pour gérer toutes sortes de capitaux : humain, émotionnel, symbolique, etc… Il faut alors accumuler des compétences, des connaissances, de l’énergie. Que faire alors de toute cette collecte ? À force d’intérioriser ne va-t-on pas tout simplement dégueuler ? C’est en tout cas principalement ce que m’inspire cette société de l’hypercapitalisation où l’injonction de plaisir et de bonheur doit passer par la consommation et la surenchère. Tel est le nouvel impératif catégorique : il faut le dernier smartphone trop pratique, il faut la dernière voiture trop rapide, il faut le dernier pull trop joli et cela à n’en plus finir. Les publicités nous crachent au visage leur innocente violence à tous les coins de rue et nous enjoignent à prendre la pilule, celle qui nous laissera dans le monde des illusions.
La difficulté à faire de la philosophie est peut être dans la capacité exigeante de tri et d’ordre. Pour éviter une accumulation sans fin il faut créer. La lecture est l’acquisition d’une matière qu’il convient ensuite de remettre en forme. Parfois on s’aperçoit qu’un bel objet, une belle idée philosophique en tant qu’élément ne trouve cependant pas sa place dans le projet qui est le nôtre. Il faut alors le mettre de côté pour plus tard, pour un autre travail ou carrément l’oublier, le jeter en sachant qu’on en retrouvera des similaires lors de prochaines lectures. De plus la métaphore s’arrête ici car si on peut jeter des choses matérielles, les idées et les concepts sont plus difficilement effaçables. Il est aisé de retourner se plonger dans un livre pour retrouver un ancien concept et la mémoire agit plus par sédimentation, par recouvrement que par remplacement : l’expression « se creuser la tête » prend alors tout son sens !

4.Fonctionnalisme

Quelle serait la fonction de la philosophie ? La philosophie doit-elle remplir sa fonction pour être philosophie ? Doit-elle correspondre et se conformer à des normes ? Les biens pensants sont alors là pour nous borner voire nous border, éviter nos débordements et nous materner. Les intellectuels nous disent comment agir mais c’est bien là leur seule action. Il ne faut pas oublier que si la philosophie doit être un outil, elle n’est pas un outil quelconque. Elle est un metaorganon, l’outil qui dépasse l’outil. La philosophie dans cette métaphore est un outil de mesure, d’évaluation. Sa fonction est alors de définir la fonction des autres disciplines et doit veiller à ce que cette fonction soit respectée. Les intellectuels qui brassent de l’air sont tels ces agents des travaux publics qui s’appuient sur leurs outils pour mieux regarder le temps passer. Soit ils s’appuient sur leurs philosophies pour mieux être médiatisés, soit ils arborent fièrement celles-ci sans en faire vraiment usage. Et finalement ces penseurs ou ces politiques qui gardent précieusement leurs idées dans le monde des possibles craignent peut-être de déchirer l’emballage pour se rendre compte que le paquet est vide.

5.Pragmatisme et relativisme

La philosophie c’est ce qui marche. Chacun peut alors construire sa propre pensée à partir de son vécu, des événements et des rencontres du passé. Si l’on veut sortir de l’industrie de la philosophie et de la pensée unique il ne faut plus apprendre telle ou telle pensée, il faut apprendre à penser pour que chacun-e puisse ensuite construire sa réflexion propre. Mais l’illusion serait de croire que cela suffirait à faire de chacun-e de nous des individus atomisés, indépendants, autonomes, incapables de nous entendre. Cela n’est ni possible, ni souhaitable dans une certaine mesure. Même si nous ne manipulons pas les outils intellectuels qui sont à notre portée de la même façon, dès que nous employons les mêmes outils nous agissons toutes et tous dans le même champ de possible. Une première chose est de penser que ce champ a des limites qu’il convient de repousser avec le matériel, les techniques et les méthodes actuellement disponibles ; une seconde idée est de vouloir créer d’autres techniques et d’autres méthodes, à la fois pour élargir les domaines déjà existants mais surtout pour en ouvrir de nouveaux.

Le végétarisme politique : plus qu’une mode, un mode de vie…

VÉGÉTARISME, VÉGÉTALISME, VÉGANISME
Modes de vie : éthique(s), écologie(s), politique(s) ?
Introduction d’une discussion publique…
Il s’agit ce soir non pas de questionner le contenu d’une éthique végétarienne ou vegan, il ne s’agit pas de faire de la sensibilisation ou d’apporter des preuves du bienfait d’un tel mode de vie. Les raisons de tels régimes alimentaires et modes de vie peuvent être diverses et multiples. Nous nous intéressons ici à ce qu’on peut appeler un végétarisme éthique et que je qualifierais volontiers de politique. La question est de savoir pourquoi on est en droit d’appeler une telle attitude de politique.
La question est de savoir pourquoi des modes de vies dits alternatifs mais acceptés idéalement ne sont pas adoptés par une majorité d’une part et d’interroger ce qu’est la revendication d’un mode de vie dans un cadre politique, c’est-à-dire qui dépasse le simple rejet personnel des normes d’une société.
Nous souhaitons interroger la forme et son efficacité ou son inefficacité. Nous pouvons donc également nous demander si d’autres modes de vies et de consommation sont pertinents politiquement ou s’ils ne sont que des manières de s’affirmer individuellement. Comment un mode de vie qui est subjectif peut-il valoir sur un plan de l’écologie et de la politique ?
En effet, à première vue les personnes végéta*iennes qui sont encore très peu nombreuses en France ne semblent pas poser de problème pour la société, c’est-à-dire qu’en tant que mode de vie cela ne bouleverse pas l’économie ou les institutions. Pourtant, si l’opinion publique semble reléguer l’habitude alimentaire sur le plan personnel, ma conviction est de montrer que c’est à travers l’action personnelle et un certain rayonnement de mode de vie que l’on peut établir une habitude de consommation ou de non-consommation en véritable position politique.
1) Une première idée est de dire qu’il n’y a aucune action qui n’aie de conséquences qui soient purement personnelles et réservées au cadre privé. Nous sommes toutes et tous en société c’est-à-dire en relation les uns avec les autres. L’économie capitaliste néolibérale repose sur cette capacité aujourd’hui poussée à son maximum de pouvoir interagir indirectement mais de manière réellement effective les un-e-s sur les autres.
2) J’aimerais défendre l’idée assez simple qu’en ce qui concerne l’éthique d’une manière générale, chacune de nos actions est portée vers ce qui nous semble être un bien sinon absolu, au moins universel. Cela veut dire que quand j’entreprends une action et quand je consomme d’une certaine façon c’est que je postule l’idée que la majorité des gens sinon devraient au moins pourraient faire comme moi. Il n’y aurait donc aucun mode de vie qui ne reposerait pas sur une éthique.
3) En tant qu’il est porteur de certaines valeurs, un mode de vie clairement affirmé est donc en soi une revendication de ces valeurs. Il est alors une critique ouverte, sinon exprimée dumoins toujours sous-entendue d’autres modes de vie. Toute action, tout mode de vie alternatif est donc en cela une critique du système dominant qui fonde la norme.
4) Pour défendre une efficacité politique d’un mode de vie dans ce monde capitaliste il faut accepter plusieurs prémisses : a.nous vivons dans une société où c’est la loi du marché qui gourverne. b.le marché ne fonctionne que parce que nous sommes la base libredu système sur lequel il repose. La conclusion doit être pessimiste pour le présent et optimiste pour le futur. On peut en effet se dire que si nous en sommes arrivés là c’est de notre faute, mais cela nous laisse aussi la possibilité de changer la donne.
5) Au contraire on peut aussi se dire que la situation économique, écologique dans laquelle nous sommes est due à la structure du système capitaliste et nous en sommes que les victimes, de là la question est de savoir comment agir pour changer cette structure. Bien sûr il est possible d’envisager un diagnostic qui soit entre ces deux positions précédentes.
6) Comprendre l’idée d’écologie au sens large c’est se dire que partageons un écosystème au sein duquel nous avons des responsabilités, au sein duquel nos actions ont un poids. De toute évidence l’écologie est la prise en compte à la fois de l’humain, de l’animal et du reste du « vivant ». Il est donc absurde de vouloir ne prôner une habitude alimentaire qui ne viserait qu’une seule de ces dimensions.
7) Nous pouvons nous interroger d’un point de vue global sur la question en philosophie et en politique de la cohérence entre le discours et la pratique. Il ne s’agit pas de classer graduellement du plus vertueux au moins vertueux tel ou tel régime alimentaire ou mode de consommation, mais nous devons nous interroger sur la différence pratique d’un discours qui peut être le même entre un végétarien et un végan. Oubien doit-on directement conclure que deux modes de vie différents sont forcéments représentatifs de deux pensées différentes ? Inversement, deux pratiques identiques peuvent représenter des pensées distinctes.
8) D’un autre côté pour dévaloriser un mode de vie, une attaque simpliste consiste non pas à interroger le contenu mais à critiquer la forme au travers de la cohérence et particulièrement dans ce qui peut être perçu comme un manque de rigueur. L’exigence à l’égard de celles et ceux qui sortent de la norme est toujours plus grande que pour soi-même à quoi l’on se défend toujours en disant que personne n’est parfait. En effet…

Éthique et radicalité. La rigueur instigatrice de normes.

La rigueur n’est pas l’ascèse. La rigueur n’est pas l’austérité.
La rigueur est choisie comme l’est l’ascèse, mais s’il y a un manque voire une souffrance parfois dans la rigueur, celle-ci n’est jamais la fin, contrairement à ce que se donne l’ascèse comme but.
Le but de l’ascèse est la souffrance, cette souffrance étant elle-même un moyen pour accéder à une autre fin comme la connaissance de soi, d’une réalité ou que sais-je…
La rigueur est souvent vue de l’extérieur comme une forme d’effort et de souffrance. C’est toujours parce qu’on voit dans l’autre, celui qui est plus rigoureux que soi, un effort qui nous semble impossible ou indésirable pour soi qu’on qualifie cette rigueur de souffrance involontaire et finalement d’ascèse.
L’éthique a indéniablement à voir avec la peine et le plaisir et cherche à demander dans quel cas est-il préférable de renoncer à un plaisir pour éviter une peine ou dans quel cas est-il envisageable de subir une peine pour pouvoir profiter d’un plaisir. Qu’est-ce qui en vaut la peine ? Voilà la question.
Mais la rigueur bien qu’elle puisse s’accompagner, surtout au début quand on change ses habitudes, d’une certaine souffrance, ou plutôt d’un certain manque, d’un désir ou d’une frustration, celle-ci ne vise en aucun cas ces dernières.
L’ascèse est-elle un sacrifice ? La rigueur pousse à mettre en avant des valeurs et effectivement à renoncer à certains biens ou plaisir au nom justement de ces valeurs. Mais il ne faut pas confondre et croire que la rigueur est le refus de tous les biens et tous les plaisirs. Car l’idéal acétique (très bien critiqué par le plus grand de tous les philosophes nihilistes) est exclusivement porté vers la peine et la souffrance tandis que la rigueur est un moyen, une méthode, une règle.
Pour autant cette règle si sévère puisse-t-elle être n’est pas l’austérité, car il peut y avoir de la rigueur sans austérité. La rigueur en soi est plus qu’une valeur, elle serait presque une vertu, encore que cela ne nous soit d’une grande importance.
La rigueur comme méthode éthique vise au contraire comme toute pratique éthique à éviter la souffrance, et si elle doit passer par une douleur ou un manque c’est pour éviter une douleur ou un manque plus grand. C’est ce que ne voit pas l’hédonisme contemporain que rien n’arrête. Tout, tout de suite et ici. La rigueur au contraire se fait mesure.
Il faut distinguer la souffrance (un mal profond, continu, croissant, s’inscrivant dans une certaine durée) des peines ou frustrations passagères, légères, possiblement liées au manque ou au désir mais qui s’estompent facilement. Ainsi si l’acèse vise une certaine souffrance, la rigueur l’évite en acceptant des moindres maux.
Là encore le désir ne se conçoit que dans une comparaison, dans une mise en perspective entre l’actuel et le possible. Mais la rigueur est aussi une manière de rejeter des possibles. C’est une façon de dire « si je suis rigoureux alors je dois considérer cette situation comme inacceptable ».
L’ascèse est personnelle. La rigueur éthique est tournée vers le groupe, elle ne concerne pas que l’individu car elle le pose aussi comme modèle. On peut être rigoureux pour soi seulement mais comment dans un tel mode de vie cette rigueur ne s’apparenterait-elle pas à une forme d’ascèse ? C’est au fond le risque et la peur que suscite toute rigueur.
On peut facilement parler de fascisme de la rigueur, mais en nous situant à une échelle politique il faut parler d’austérité. L’austérité est une forme de rigueur institutionnalisée et donc imposée par le groupe sur l’individu. La rigueur au contraire part de l’individu et vise non pas à l’imposer mais à la proposer au groupe comme mode de vie, comme modèle, comme possible.
Végétarien-ne, décroissant-e, féministe, etc… dès que l’on se situe sur un plan éthique et politique en affirmant une position à travers un mode de vie, à travers des habitudes et un changement de comportement on est facilement décrit comme radical-e. Et l’argument souvent avancé qui ne tient pas deux secondes est celui de la mesure, du juste milieu, de l’évitement des extrêmes.
Pourtant si l’on veut être un minimum cohérent dans la vie quotidienne entre nos gestes et nos paroles, si par exemple on se dit être contre le sexisme, le capitalisme, l’industrie du nucléaire, l’industrie de la viande, le consummérisme, etc, etc… cela demande une certaine rigueur. La rigueur n’exclut pas les écarts, car la rigueur conçue comme règle est un guide de conduite, qui doit nous aider à nous repérer. Cependant si toute règle accepte plus ou moins des exceptions, pour que la règle continue d’être la règle il faut que ces exceptions se fassent rares et justifiées. Et puisque toute éthique vise sinon la perfection du moins le perfectionnement de soi, alors la rigueur doit pousser chacun-e à réduire encore davantage ces écarts.
Si je me dis écolo, comment justifier le fait par exemple d’utiliser autant ma voiture, de prendre l’avion, d’utiliser des appareils énergivores, de produire tant de déchets, etc… il semble alors cohérent d’adopter une règle d’amélioration de mes comportements. Seulement, si nous avons facilement tendance à qualifier un changement de comportement avec l’idée d’une attitude rigoureuse, cela n’est possible qu’à partir d’une certaine norme.
En effet la rigueur est toujours une norme qui se pose comme supérieure à la norme en place. C’est ainsi qu’il faut comprendre les comportements éthiques, notamment avec le végétarisme, qui cherchent à mettre en avant leur caractère normatif. Ainsi entendue, la notion de rigueur devient quelque chose de beaucoup moins contraignant, car elle ne fait que refléter un écart entre différentes habitudes, différents comportements.
De cette remarque il est à nouveau possible de différencier la rigueur de l’austérité, là où cette dernière a toujours un caractère temporaire et délimité. La rigueur se veut novatrice, elle cherche à instaurer un nouvel ordre.
Y a-t-il donc encore à sens à dire de quelqu’un qu’il est « trop » rigoureux ? Ou ne veut-on pas ainsi manifester du trop grand écart qui sépare la norme confortable et partagée par la majorité du comportement vertueux et reconnu comme tel mais tellement exigeant…

Le visible et l’invisible

On ne croit que ce que l’on voit. Il y a dans cet dicton l’idée d’une force inégalable de l’expérience visuelle, de ce qui est perceptible par nos sens. Si on en reste à cela, nous sommes empiristes. Pourtant, l’imagination et la connaissance nous apprend à voir au-delà des apparences.
Le visible est ce que l’on voit, l’invisible ce que l’on ne voit pas, qui est caché.
Mais on peut apprendre à voir ce qui est caché, non pas le percevoir directement mais tout en sachant qu’il reste caché, en avoir pleinement conscience. N’est-ce pas alors cela « voir » ? C’est-à-dire avoir conscience de la présence d’une chose. Vous voyez ce que je veux dire ? L’expression fait sens alors qu’exclusivement utilisée à l’oral elle ne renvoie à aucun symbole visuel. Cela confirme donc l’idée que le visible n’est pas seulement ce qui nous est donné par les sens, comme un chaos sensible brut, pur auquel nous aurions accès ou non. Il s’agit en effet déjà de créer du sens, d’interpréter. Ainsi le visible n’est pas seulement le matériel et l’invisible n’est pas simplement l’immatériel.
Aujourd’hui ce qui m’apparaît comme le problème principal dans l’écologie politique et la prise de conscience touche précisément à cela. Nous ne voyons pas, non pas parce que nous ne savons pas où regarder, mais parce que nous ne voulons pas savoir, nous ne voulons pas voir. Et quand je dis nous évidemment je pense plutôt « vous » et vous pensez « eux ».
Le nucléaire est un bien triste exemple de cette conscience qui se refuse de voir. Les effets sont matériels, palpables, ils sont physiques, ils existent. Pourtant ils ne sont pas complètement visibles. La radioactivité ne se voit pas, elle peut se matérialiser par des détecteurs, qui la rendent alors visibles mais puisqu’on ne peut jamais voir la radioactivité elle-même que par ses effets, on peut toujours se mentir et se dire que ces effets ne sont pas ses effets.
Les produits que nous achetons sont un autre exemple. Que ce soient les traitements chimiques, les conditions de vie ou de mort des animaux exploités industriellement ou artisanalement, les conditions de vie des ouvriers, etc… tout cela n’est pas visible mais bel et bien matériel, purement matériel. Seulement nous ne voulons pas voir, et il nous suffit de croire que tout va bien pour éviter des problèmes de mauvaise conscience.
Qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce que la bonne ou la mauvaise conscience ? Être conscient de quelque chose c’est faire une action, sentir une chose et en même temps ressentir un certain effet personnel, subjectif. Avoir bonne conscience serait alors ressentir un certain plaisir au moment de l’accomplissement d’une action tandis qu’avoir mauvaise conscience serait ressentir une gêne ou pourquoi pas même de la peine au moment d’une action. C’est pour cela qu’on préfère ne pas savoir. Car une fois que l’on sait, on n’est pas obligé de changer ses habitudes, seulement nous avons notre conscience qui nous travaille, cela veut simplement dire qu’à chaque fois que l’on fait quelque chose dont on sait des conséquences néfastes, alors qu’avant on préférait ne pas se poser la question de ces conséquences, notre conscience nous rappelle par un sentiment désagréable que nous avons la possibilité d’agir, et avec cette possibilité une certain devoir de changer.
Cette réflexion sur le visible et l’invisible n’est pas du tout métaphysique, vous l’aurez compris. Il ne s’agit pas d’atteindre un absolu, une transcendance… mais simplement de prendre conscience que tout phénomène qui existe est précédé et suivi d’autres phénomènes. Toute action a une cause et est la cause d’autres événements. Rien n’émerge, rien ne surgit, rien ne tombe du ciel.
Les nouvelles technologies sont ainsi ce qu’il y a de plus effarant dans ce mythe de l’apparence, du visible et de l’immatériel. Puisque l’on a accès à un contenu qui est similaire matériellement et potentiellement à des milliards et des milliards de livres avec un simple écran et quelques centimètres cubes d’électronique, l’on s’imagine que ce contenu numérique est immatériel. Je sais que les gens ne sont pas naïfs et se doutent que le contenu du web ne flotte pas dans les nuages mais il faut avouer que l’idée la plus séduisante du moment est bien celle d’un internet propre, écologique, démocratique, etc… parfait en somme. Pour faire simple il faut rappeler que les données stockées pour le web nécessitent d’énormes machineries qui elles-mêmes nécessitent énormément d’énergie, sans compter toute l’énergie qu’il faut pour la fabrication de tous ces ordinateurs, tablettes et téléphones, ni les matériaux, ni la main d’œuvre, etc… alors oui cela sonne comme un discours écologiste redondant, déjà entendu, sur la pollution, la consommation et l’éthique du travail des enfants du tiers-monde. Pourtant si le discours se répète c’est bel et bien que la réalité reste la même. Derrière ces apparences de plus en plus sophistiquées, édulcorées, mirobolantes persistent les inégalités, la domination, la faim, la misère, les maladies, etc… là encore on me dira soit que tout le monde le sait et en a conscience, soit que le tableau n’est pas si noir que ça. Seulement je pense que c’est justement parce que ces injustices restent invisibles qu’elles persistent, et elles restent invisibles parce qu’on ne veut pas les voir et parce qu’on se justifie toujours par le fait qu’elles diminuent, ce qui est logiquement insuffisant, inacceptable, et pratiquement faux.
Prendre conscience de l’invisible, c’est voir au-delà du visible. C’est arrêter de croire à l’immatériel, car tout ce qui est, est matériel. Cela veut également dire que s’engager c’est agir, et qu’agir c’est s’engager. Changer ses idées ne change rien si on ne change que ses idées, il faut changer ses actes. Pour autant les idées sont le fondement même du changement. Les idées se transmettent, elles sont les fondements des projets. Mais les idées bien que semblant immatérielles sont toujours incarnées, portées par des actes et des actrices ou des acteurs, et toujours visibles. C’est aussi cela ne croire que ce que l’on voit, car si tu me dis : je suis ceci ou je suis cela, qu’est-ce qui me le prouve sinon si je te vois être ceci ou être cela ? Et comment ne pas alors comprendre qu’être quelqu’un c’est toujours agir ?