L’assiette de l’ascète

Le végétarisme n’est pas un idéal ascétique
Qu’est-ce que l’ascèse et que lui reproche-t-on ? Les détracteurs du végétarisme et les ignorants peuvent entretenir une image de cette pratique comme un sacrifice mortifère. Le cadre dans lequel la question du végétarisme s’inscrit qu’il soit motivé par des raisons éthiques ou écologiques est celui de l’hédonisme, qui se veut une philosophie, une éthique, un art de vivre basé sur la jouissance, et mettant sur le premier plan la capacité à profiter des plaisirs. Depuis cette société on condamne alors ce qui apparaît comme une ascèse et on discrimine celles et ceux qu’on considère comme ascétiques.
Il existe de telles pratiques affirmées et reconnues comme anormales ou pathologiques. On pourrait longuement remettre en question premièrement l’idée de norme mais cela fera l’objet de réflexions ultérieures. La boulimie, l’anorexie, l’orthorexie, etc… sont des comportements alimentaires qui relèvent d’un équilibre psychologique différent de la norme. Là où l’on pourrait croire que le végétarisme est anormal du point de vue du cadre que nous nous sommes fixés, c’est-à-dire l’hédonisme, il ne faut pas se tromper. D’une manière beaucoup plus simple on peut dire que devenir végétarien ne veut pas dire renoncer au plaisir.
La rhétorique simpliste qui ferait qu’avec l’hédoniste le plaisir serait la valeur suprême et donc celle sur laquelle nos comportements devraient trouver leur norme est simplement absurde. C’est pourtant un argument de ce genre qui est souvent repris par celles ou ceux qui ne veulent pas remettre en cause leur comportement alimentaire. Cet argument est le plaisir à manger de la viande, plaisir qui n’est pas nié en tant que tel par les végétariens mais qui est refusé comme seul critère. Si on devait en rester là, pour les omnivores il suffirait de nous laisser guider par nos instincts pour nous dire ce qui est bien ou pas. Le bon serait le bien. Mais l’on sait facilement réfuter un tel argument. En effet tout le monde s’accordera à dire qu’une chose peut être à la fois bonne, sans être bien. Un fumeur, un drogué, un violeur prennent du plaisir dans ce qu’ils font, mais chacun sait également qu’il agit mal d’une certaine manière.
Le végétarien en refusant de prendre un certain plaisir à manger de la viande ne refuse donc pas le plaisir en tant que tel, ce qui ferait de lui un ascète. Ce qu’il refuse c’est de faire passer son propre plaisir devant d’autres valeurs, d’autres intérêts comme la dignité de l’animal ou son intérêt à vivre, ou encore la sauvegarde de la planète, la cohérence d’un système mondial, etc… Il serait absurde de dire que le végétarien refuse de prendre du plaisir, comme il serait absurde de dire qu’un fumeur qui arrête de fumer renonce à toutes formes de plaisir. Pourquoi félicite-t-on un ancien fumeur alors que l’on brocarde un ancien mangeur de viande ? Du point de vue qui nous intéresse, l’intérêt pour un individu à prendre du plaisir et à faire passer ce plaisir égoïste, instantané devant d’autres critères est exactement du même type. On comprend alors en prenant l’exemple du fumeur pour mieux comprendre le cas du végétarisme que si on renonce à un certain plaisir ce n’est que pour mieux en apprécier d’autres.
Mais les plus hypocrites pourront encore avancer l’argument d’une hiérarchie des plaisirs et dire que des plaisirs gustatifs celui de la viande figure au sommet. Il faudrait alors effectuer une étude très poussée pour montrer ce qu’est le goût, et comment celui-ci indépendamment de nos représentations mentales et sociales s’organise. Ne dit-on pas qu’on ne discute pas des goûts et des couleurs ? Cela ne veut-il ainsi pas affirmer la relativité des sensations, que ce soit la cuisine ou la peinture ? Ainsi nous retrouvons le problème de norme laissé un peu plus haut et pouvons nous dire que s’il y a des modes et des courants en art, pourquoi en serait-il autrement en ce qui concerne la norme culinaire ? Pour un végétarien c’est une évidence. Nos goûts ne sont que des habitudes. Les habitudes changent et je ne connais personne qui n’ait jamais changé une seule de ses habitudes alimentaires. Nous avons chacun aimé des aliments étant petits que l’on aura laissé plus tard et détesté d’autres avant qui aujourd’hui font notre plaisir quotidien. Le plaisir de manger, le plaisir du goût s’éduque.
Ainsi, le plaisir de la bonne chaire et non pas de la chair comme les mauvais pourraient l’orthographier est une histoire d’habitudes. Les habitudes sont faites pour changer. Le végétarien alors n’a aucun regret à délaisser ce qui pouvait être pour lui le plaisir de la viande puisqu’il se régale en découvrant une infinité d’autres saveurs. Ceci est également important à noter. L’hédoniste de base pourrait être celui qui se sentirait obligé de goûter à tous les plaisirs, pour ne pas mourir idiot… mais cette logique trouve aussi vite ses limites. Partant du principe qu’il existe une infinité de plaisirs, et qu’il n’y a pas assez d’une vie pour tous les goûter, il faudrait n’en privilégier aucun et prendre tous ceux qui viennent. Mais, aussi absurde cela soit-il, si l’on devait s’intéresser à la quantité de plaisirs plutôt qu’à la qualité, en quoi un végétarien s’abstenant de manger de la viande serait-il défavorisé ? S’il existe cette infinité de plaisirs alors le retrait de produits carnés, et de tout produit d’origine animale n’enlève en rien la possibilité de découvrir et d’apprécier de multiples saveurs.
Enfin, en ce qui concerne le plaisir comment ne pas rendre compte de ce qui paraît également évident pour un végétarien qui s’assume à savoir que : associé au bien, le bon n’est que meilleur. Ce que je veux dire par là c’est que si le plaisir est physique, chimique, c’est-à-dire lié à notre corps ; la conscience que l’on a de ce qu’on mange est importante dans le plaisir que l’on peut prendre ou non à consommer tel ou tel aliment. Les sens dépendent de nos dispositions psychologiques. Si on se sent bien dans sa tête, on pourra prendre plus de plaisir. Si on sait que la nourriture que l’on mange est plus éthique, quand on sait que l’on réduit son impact sur la planète, sur la vie des autres humains et êtres vivants, alors le plaisir que l’on prend ne peut être que plus authentique, entièrement dépourvu de mauvaise conscience. Refuser la mauvaise conscience, avoir peur de s’engager, ne pas accepter ses responsabilités sont autant de choses qui seraient les véritables raisons de ne pas changer d’habitude alimentaire alors que l’on sait que celle-ci nous est néfaste, et non pas l’excuse de l’idéal ascétique et de la privation de plaisir que l’on impute trop facilement et naïvement aux végétariens, végétaliens et vegans qui sortent de la norme, sans nécessairement sortir de l’hédonisme.

Chroniques du chaos : le naturel et l’immuable.

Il y a des entités et des concepts que l’on convoque au tribunal de la vérité, que l’on invoque comme des vérités absolues, divines. L’enjeu de la réflexion est simple et large, il est éthique et politique, c’est-à-dire réellement pratique. Combien de fois la nature revient-elle sous forme d’argument massif pour clore une discussion ? Combien de fois le naturel que l’on dit avoir chassé revient-il au galop pour trancher un débat et les idées qui vont avec ?
Parmi de telles solutions miracles à toutes nos questions trône l’illusion très répandue de l’idée de nature comme réponse à tout. Il suffirait de l’interroger pour trouver la vérité. La Nature avec un grand « N ». Quelle est-elle ? Certain-e-s iraient jusqu’à soutenir que ce n’est qu’une idée avec laquelle il faut en finir. Là n’est pas mon propos, bien que je sois plutôt enclin à suivre une telle injonction au moins d’un point de vue méthodologique. 
« Il faut manger de la viande parce que c’est dans l’ordre des choses », et « les relations homosexuelles sont contre-nature« . Pas besoin d’aller chercher bien loin, nous trouvons des exemples grotesques à profusion pour peu qu’on tende l’oreille ou que l’on jette un œil autour de soi. D’un autre côté, il semble nécessaire si l’on se dit écologiste de vouloir défendre l’écosystème, le vivant, et une certaine idée de la dite nature. Comment alors tenir un discours qui soit cohérent sans recourir à des absurdités rhétoriques ?
Une fois de plus, ce que je propose dans les lignes qui suivent est simple, banal, classique. Il s’agit d’aller piocher dans notre langage des mots qui renvoient à des idées pour les opposer et montrer des nuances. La philosophie de cette manière s’oppose au langage, mais la soutient, elle cherche à l’affiner. Ce qui nous intéresse est donc d’affiner notre vision du monde, et ici plus particulièrement notre vision de ce qu’on appelle la nature, dans son rapport à l’immuable, dans son rapport à ce que, les philosophes en jubilent à chaque énonciation, le jargon appelle le transcendant, pour interroger ce qui semble s’opposer à elle également : la culture, le social, le construit.
La méthode de base pourrait se dire analytique : il faut décomposer, séparer et opposer les termes les uns aux autres pour mieux en saisir leurs essences : le naturel est-il l’immuable ? le naturel est-il le transcendant ? le naturel s’oppose-t-il au construit ? 
Pour tous les défenseurs d’un mode de vie qui serait plus naturel, que faire alors de l’artificiel ? On voit très vite et clairement que l’opposition naturel/artificiel ne tient pas debout deux secondes. Le discours anti-écologiste qui s’appuie sur cet antagonisme primaire entre le nucléaire et la bougie est la preuve manifeste du manque de profondeur de ses partisans faussement sceptiques. Le plus ironique se trouve dans l’inertie conservatrice de tous ces partis politiques qui fait de la situation actuelle, en ce qui concerne le nucléaire, une certaine nature qu’il faudrait respecter, et conserver. « La nature fait bien les choses » c’est que ce l’on aime à penser. Ainsi quand les choses vont bien, elles sont naturelles ou s’y rapportent indirectement mais quand les choses vont mal, en Ukraine ou au Japon, il ne s’agit tout au plus que d’une accumulation d’erreurs humaines. Et là, comment dire… il faudrait m’expliquer où se situe alors l’humain ? On aime le situer au-dessus de la nature quand c’est pour la dominer, mais quand il ne se domine pas lui-même c’est parce qu’il a toujours un pied dedans… et finalement on ne sort jamais de l’opposition antique entre la raison et les passions, l’une serait surnaturelle, le propre de l’homme tandis que le reste serait le résidu de nature…
On invoque toujours la nature pour ce qu’elle semble avoir d’immuable. C’est pour cela que l’on entend facilement qu’il faut respecter l’ordre des choses. Mais cet ordre n’existe pas. Il n’est toujours qu’une image de la nature qui nous arrange et dont nous nous servons à un moment donné pour justifier nos actes humains. La nature est chaotique en ce sens qu’elle n’a aucun ordre immuable, aucune finalité entièrement définie. Cela fait maintenant un sacré paquet d’années que Darwin a fait ses preuves, il serait en cela temps de prendre conscience que l’idée d’évolution n’est pas compatible avec le désir de constance. Il faut s’adapter. Cela n’est pas un jugement moral, c’est une réalité nécessaire, biologique et géologique. Les apologues du changement en ce sens s’ils ne font que répéter qu’il faut du changement ne déclament que des tautologies puisque la vie, la nature est mutation permanente. Cela n’enlève en rien l’existence et la pertinence de certaines lois de la nature, qui sont des lois physiques. Mais ce qui nous intéresse ici d’un point de vue pratique c’est la triste analogie qui est faite entre la nature sauvage d’un côté et la société politique de l’autre, qui toutes deux parce qu’elles sont visées comme des entités figées, ne peuvent jamais se correspondre en théorie ou en pratique.
Ce qui nous empêche de concevoir ce mouvement du monde, interne et nécessaire, c’est peut-être notre relent d’idéalisme concernant la nature et la nature des choses. En ce sens, je me ferai le porte parole de ce qu’on peut appeler l’existentialisme. En effet, il peut sembler plus rassurant de s’attacher à l’idée que l’homme a une nature définie et d’une manière plus large que les choses ont des essences définies, déterminées. Ainsi, qu’est-ce qui nous détermine ? La découverte de l’ADN nous pousserait à croire que certaines conditions physiologiques nous précèdent, mais nous savons à quel point il est dangereux de s’aventurer sur ce chemin déterministe. Y a-t-il une nature transcendante des choses ? Répondre négativement pourrait choquer plus d’un philosophe étant donné la tâche première que certains se sont donné : trouver la nature des choses. Mais des penseurs grecs nous apprenaient déjà que la seule chose qui ne change jamais, c’est le changement. Si on accepte cela, il n’y a donc rien qui nous dépasse, qui nous transcende, et tout ce qui peut nous déterminer, nous définir se situe dans notre monde terrien, quotidien.
De cette idée nous approchons de la nouvelle tâche de la philosophie : la déconstruction. Que doit-on déconstruire alors ? Nos comportements sont-ils naturels ou purement construits ? Mais s’ils ne sont pas naturels et s’il n’y a rien de vraiment naturel, quelle raison devons-nous trouver pour les déconstruire ? On voit ici aussi qu’il y a un certain risque à éviter, il ne faudrait pas tomber dans le vice opposé au naturalisme qui ferait de tout comportement un mal à mettre à bas. Ce qu’il faut comprendre c’est que ce qu’on appelle nature n’est qu’un prétexte pour asseoir tel ou tel comportement, ce n’est qu’une fiction qui instaure ou perpétue des normes. Autrement dit on pourrait se défaire de cet argument de la nature puisqu’il n’a aucune valeur : il peut servir n’importe quel intérêt et son contraire. S’il y a du travail pour déconstruire les concepts qui figent notre société, celui-ci ne peut donc s’appuyer sur l’idée de nature immuable ou transcendante.
Ne faudrait-il pas finalement nous détacher de notre langage ? Si nous parlons de la nature, de l’humanité, de l’animal, de la société, de la famille, etc… nous oublions peu à peu toute la richesse qui est le fondement de tout cela, des relations multiples et infinies qui existent entre les différentes natures, les humanités, les animaux de toutes espèces et de tous genres, les sociétés passées, présentes et futures, occidentales ou orientales, les individus qu’importent leurs âges, leurs sexes, leurs genres, leurs origines, leurs croyances, leurs coutumes… qui forment au final un tout ou des touts, qui font un monde ou des mondes indifférenciés à l’intérieur d’un magnifique chaos multiforme.

Trouver le bon geste

Réflexion sur la pratique de l’Aïkiryu Taïso. Avril 2014

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Calligraphier, peindre, méditer, tout comme se soigner par la médecine chinoise ou pratiquer le tai-chi-chuan, consiste donc à entrer en relation avec le Souffle qui est à l’œuvre dans tout ce qui est. Selon le taoïsme, l’homme peut écouter par l’oreille de la chair, il entendra le bruit du monde ; il peut également écouter par l’oreille du Souffle, il participera au processus de la transformation universelle. À l’instar de ceux qui ont atteint la vacuité du cœur, il entrera en résonance avec la pulsation du monde.
François Cheng, Et le souffle devient signe

Qu’est-ce que je recherche dans une pratique corporelle, et en particulier dans ce qu’on appelle un art martial ? Je cherche entre autres à me sentir bien, et ce but final se conçoit par la connaissance de son corps. Dans toute pratique sportive, qu’elle soit individuelle ou collective il y a la recherche de la bonne posture, de la bonne position, du bon geste, du bon mouvement. Et celui ou celle qui veut se perfectionner cherche à maîtriser le moindre des gestes. L’idée d’art martial se rapproche en ce sens de l’idée d’art en général, et peut-être d’artisanat. Mais il ne s’agit pas ici de nous intéresser au perfectionnement d’une technique, mais plutôt de décrire l’expérience d’une sensation. Quand je dis que je m’entends bien avec une personne ou un lieu je peux utiliser l’image d’avoir de bonnes vibrations, et un nombre incalculable d’œuvresmusicales font l’éloge des good vibrations. Mais ce qui peut s’apparenter ici comme une finalité est aussi un moyen. Ainsi le regard que je porte sur l’expérience de l’harmonie à travers la vibration n’est pas seulement la recherche d’un but qui ferait de la vibration une fin en soi pour la sensation qu’elle procure mais aussi et pourquoi pas avant tout un moyen par lequel j’ai accès à mon corps depuis l’intérieur. J’ai voulu ainsi interroger l’expérience de l’équilibre, du mouvement et de la vibration. Ma réflexion fait le chemin suivant : qu’est-ce qu’un bon geste, une bonne position ? Un mouvement ou une posture qui sont équilibrés. Mais qu’est-ce alors que l’équilibre ? Est-ce l’inertie ou l’harmonie ? Il s’agit ici d’harmonie. Qu’est-ce alors que l’harmonie sinon l’idée de vibrations coordonnées, unies ? Je ne pensais pas parler autant de vibration quand j’ai commencé ce travail mais j’ai décidé de garder le titre, qui est le point de départ.
Du mouvement à l’harmonie…
Chercher le bon geste. La première séance est sûrement la plus déroutante. Je me place face au senseï qui enchaîne des mouvements et tente de les reproduire par simple mimétisme. Mais comment savoir que mes mouvements sont les bons ? Je dois observer les autres, m’observer et chercher des différences. Je dois surtout apprendre à ressentir mon corps, c’est-à-dire à l’observer depuis l’intérieur. Que se passe-t-il si je bouge mon pied vers l’avant ? Et si je lève ou si je descend un peu plus mon bras ? Quelle influence aurait une variation de l’angle de mon coude, de mon bassin ? Autant de détails sur lesquels je m’exerce et m’efforce tranquillement séance après séance afin de trouver le bon geste. Si je sais comment chercher, comment saurai-je quand je l’aurai trouvé ?
Position ou mouvement ?Doit-on chercher les bonnes postures pour construire un bon mouvement ou aller dans le mouvement chercher les bonnes postures ? Pour apprendre un mouvement de judo ou de danse on a tendance à l’analyser, le décomposer pour en apprendre ses composantes, maisexiste-t-il une véritable différence entre la posture et le mouvement ? Il y a de toute évidence beaucoup plus dans un mouvement que la simple somme des positions qui le composent et ne peuvent être que des repères, des abstractions à certains moments donnés qui nous guident. Mais même au-delà de ça il semblerait que l’idée même de posture soit une illusion. La position n’est également qu’un repère, elle nous dit comment nous tenir, dans quelles limites nous devons nous mouvoir mais nous ne sommes jamais tenus à l’inertie. L’efficacité d’une posture semble êtreson équilibre. La bonne posture n’est pas une posture figée absolument, car cela voudrait signifier la mort, et l’équilibre n’est pas la recherche de la mort qui serait l’arrêt, car c’est la recherche de la constance dans l’inconstance.
De l’équilibre à l’harmonie. L’équilibre n’est doncpas un état statique. L’équilibriste est celui ou celle qui sait se balancer, on retrouve balancecomme traduction d’équilibre en anglais. Et l’idée de balance me fait penser à cet objet de mesure qui fait s’opposer deux poids, deux forces. Cet équilibre sera finalement l’opposition du faire et du laisser faire. L’équilibre est une succession de déséquilibres. Ainsi entenduela position n’est qu’une abstraction d’un mouvement lent. Je pense que c’est à l’intérieur du mouvement qu’on trouve l’équilibre, qu’on trouve le bon geste, la bonne posture. Car la bonne posture n’est pas “en soi” dans un absolu, elle est justement le bon passage, le bon chemin (do), la voie par laquelle le mouvement est le mieux.
de l’harmonie à la vibration
Prise de conscience. Lors d‘uneséance, il m’est arrivé quelque chose de particulier. Les conditions étaient différentes, nous étions dans un autre lieu, je me sentais un peu plus faible, un peu plus affamé, et donc moins concentré, moins relâché. J’ai eu du mal à effectuer certaines positions statiques du fait de mon corps qui semblait manifester un certain refus, un blocage par sa vibration. Ce n’était en effet pas un tremblement mais bien une vibration, c’est-à-dire purement mécanique. Et face à cette vibration de mes muscles la seule manière de retrouver un repos, c’était soit de détendre la position pour revenir à quelque chose de plus simple, de plus relâché, soit de pousser l’exercice au delà du blocage pour le débloquer. J’ai depuis pris conscience de cette idée de vibration comme la manifestation d’une énergie qui traverserait le corps (et la matière?). La prise de conscience du corps et donc sa connaissance n’est en fait possible que parce que celui-ci me fait obstacle par moments.
L’harmonie ou l’harmonisation est la mise en adéquation des vibrations. Deux vibrations sont harmonieuses ou en harmonie quand elles vibrent ensemble, sur un même rythme. L’équilibre, l’harmonie est donc aussi une question de rythme. Et nous comprenons en quoi il s’agit toujours de nous questionner sur le rapport entre la posture et le mouvement car il ne saurait y avoir d’équilibre absolu mais seulement un équilibre à travers le mouvement .Si nous entendons simplement équilibre comme ce qui ne bouge pas, alors nous pouvons comprendre l’idée d’équilibre comme ce qui ne varie pas dans le mouvement, c’est-à-dire l’harmonie ou la grâce qui fait qu’un mouvement est cohérent,esthétique harmonieux. Mais si la question de l’esthétique se pose davantage pour la pratique artistique pure que serait par exemple la danse, dans le contexte de l’art martial il convient de montrer que cet équilibre et cette harmonie a des vertus plus larges que la simple beauté visuelle. Le bon geste est le geste harmonieux, constant, celui à travers lequel la vibration peut continuer.
Le cœur qui bat, les muscles qui fléchissent, l’air qui rentre et qui sort de notre corps. Tous ces micro mouvements forment les vibrations perceptibles du corps, elles sont multiples. Elles varient en nature et en degré. Le corps vibre, cette vibration est la résonance du microscopique. C’est la vie. La respiration, le sang qui coule dans nos veines. Le mouvement du corps en lui-même. En ce sens l’harmonie, l’équilibre est une recherche permanente, consciente et inconsciente. Le geste, le mouvement est lui même une vibration. La position est une abstraction du mouvement. La position statique est une réduction de la vitesse mais peut se concevoir comme une tentative d’atteindre la vibration du corps à ne pas enfermer la vibration, l’énergie du corps, mais la canaliser. De même, un bon mouvement serait un mouvement à travers lequel la vibration du corps serait continue, et la difficulté de l’équilibre dans le mouvement consiste à éviter les discontinuités, ces coupures. Pour autant cela n’empêche pas l’accélération ou la décélération, mais à une certaine allure.
Il n’y a aucun intérêt sinon méthodologique à vouloir figer la vibration. L’équilibre, la vibration est en cela le mouvement perpétuel qui pourrait se retrouver même jusqu’au fond de la matière. Je pense alors à la vague et au mouvement de la mer, de l’eau. La vague est une abstraction du mouvement général de l’ensemble de l’océan, de l’étendue de liquide qui ne forme qu’une seule entité mais dont nous ne remarquons que les crêtes individuelles formées par l’écume des vagues. Comme le point ou la ligne sont des abstractions de l’esprit, car notre regard ne se porte jamais absolument sur un unique point ou sur une ligne absolument droite, ceux-ci constituent des horizons, des repères pour agir.
La vibration est mouvement. La vibration est l’opposition et la composition. Le vide et le plein. Il n’y aurait pas de vide sans plein, il n’y aurait pas de plein sans vide. L’être et le néant. La vibration est dynamique et statique. L’un et l’autre. Le yin et le yang. Le féminin et le masculin. Le jour et la nuit. La vibration est cette tension perpétuelle et nécessaire entre les opposés.
La pulsion de vie et la pulsion de mort. Nous sommes à la fois attirés par le mouvement car nous avons peur de mourir, nous avons peur de ne plus pouvoir nous mouvoir, comme nous sommes attirés par la quiétude, l’apaisement, le repos car nous savons que trop de mouvement nous fatigue. Si c’est la mort que nous fuyons, c’est l’amour que nous recherchons dans l’idée d’harmonie propre à la fusion. L’acte sexuel serait ainsi le moment suprême pendant lequel notre corps serait abandonné à ses vibrations les plus brutes, les plus intenses. Si le plaisir charnel est l’image type du plaisir, sans que la pratique de l’art martial ne vise l’orgasme elle recherche évidemment un confort, un plaisir. On peut penser qu’une posture difficile devient de plus en plus douloureuse, or avec le temps on peut perfectionner celle-ci pour la rendre plus agréable.
Lâcher prise !
Furitama. Dans l’exercice de Furitama où l’on cherche à secouer son âme nous sommes soumis à la recherche d’un équilibre, d’une harmonie. Nous devons trouver un juste rapport entre maîtrise et lâcher-prise. Un contrôle trop sévère nous rend trop rigides et incapables de laisser les vibrations se déplacer à l’intérieur de notre corps tout comme un trop grand relâchement. Chaque mouvement que j’effectue avec mes bras doit être mesuré et s’adapte aux sensations que j’ai comme réponses de mon corps entier. Il y a une limite entre mon corps passif et mon corps actif bien que ces deux se confondent. J’essaie de contracter certains muscles pour pouvoir en relâcher certains, j’essaie de faire varier la force de ces contractions. Je me concentre sur ce que je ressens et je fais varier l’amplitude du mouvement, le rythme ou l’intensité de manière à créer des différences. De ces différences de sensation je prends conscience de mon corps de manière presque indirecte puisque celui-ci étantdétendu et soumis aux vibrations que je lui envoie, semble se détacher de ma perception subjective. Je sens des blocages, des muscles, des tendons, des os qui résistent qui freinent le mouvement.
Faire et laisser-faire. L’agir et le non-agir. Laisser vibrer c’est agir pour laisser agir, agir le mieux pour agir le moins. J’aimerais terminer par la calligraphie pour illustrer l’idée principale qui se résumerait au laisser-faire. Laisser faire s’apprend. Un bon calligraphe et un bon pratiquant ne doit pas chercher à maîtriser les techniques comme des objets qu’il faudrait s’approprier pour les dominer : la maîtrise n’est pas la domination (on pourrait aussi s’intéresser au rapport maîtreet élève). Le corps est un outil, un moyen pour l’aïkiryuka comme le pinceau pour le calligraphe. La finalité de la pratique serait alors de connaître suffisamment le pinceau pour le laisser faire, le laisser peindre tout en disparaissant derrière la volonté de l’artiste. La recherche d’harmonie doit viser la disparition, ou du moins son retrait,du support, du corps pour laisser apparaître directement l’âme, l’esprit de l’artiste. La maîtrise se remarque quand l’outil n’est plus un obstacle ou une contrainte, quand il devient neutre. Toute cette réflexion appliquée à l’art martial et la pratique particulière de l’Aïkiryu taïso se veut également plus générale, et peut se penser comme une philosophie, comme une réflexion sur le monde et le rapport qu’on entretient avec lui.