Mode de vie : éthique ou politique ?

Les réflexions postées sur le thème du végétalisme, de l’éthique, de l’écologie, de la politique… se suivent, se ressemblent, et peuvent se répéter. Une autre tentative sur ce sujet manifeste certainement d’une persévérance à vouloir faire changer les choses. Si l’éthique concerne la recherche de l’action bonne ; si la politique concerne la recherche d’une vie commune alors il est évident que le message porté par un mode de vie qui se veut conscient, responsable inclut à la fois l’éthique et la politique.
Tout est social, tout est politique
D’une manière précise, ce que je tiens à défendre ici et maintenant c’est le caractère absolu, radical (et non pas extrême) du refus du système dominant. En tant que mode de vie généralisé, le capitalisme génère et légitime des inégalités, des injustices. Un mode de vie est un mode de production et de consommation. En tant qu’individus nous ne faisons pas que consommer, nous produisons. La société que l’on aime tant à critiquer comme l’enfer de la consommation est à blamer pour la production qu’elle génère. Consommer n’est pas un crime en soi, mais l’est toujours quand c’est un acte qui dépend d’une production, d’une industrie, d’une logique meurtrière contre laquelle une part trop peu nombreuse de la population tente de résister.
L’écologie est toujours politique et social. Le féminisme est toujours politique et social. Le véganisme est toujours politique et social. Ce que nous faisons aux animaux, à la planète, c’est ce que nous nous faisons entre nous, humains, trop humains.
Manger des produits issus de l’agriculture biologique c’est simplement refuser un certain mode de production, conventionnel, qui utilise des produits chimiques toxiques, des procédés qui visent la quantité au dépend de la qualité. Ce qui arrive dans notre assiette est certes meilleur en bio, mais là n’est pas la question. Les enseignes des supermarchés savent comment faire passer la pilule tranquillement tout en tendant vers le bio. Elles font l’amalgame entre le bio et le diéthétique, le naturel, l’écologique de sorte d’en occulter toute la dimension socio-politique. Car le véritable désastre de l’agriculture est déjà perceptible dans la destruction des sols, dans la précarisation des agriculteurs et leur dépendance aux aides gouvernementales, dans leurs cancers. La mort n’est pas dans l’assiette, elle est déjà dans la terre, dans la mer, dans l’air, elle est partout. C’est tout notre environnement qui est contaminé, souillé. Là où il faut vraiment prendre conscience des enjeux sociaux c’est évidemment dans la compréhension d’une globalisation des dégâts écologiques ou économiques, en prenant exemple sur le réchauffement climatique. Les premiers impactés sont toujours les plus démunis. D’une part car ils ont moins accès à des produits de qualité, et ensuite car lorsqu’ils sont malades de toute la merde que le capitalisme chie dans la nature, ils n’ont que très peu accès aux soins, luxe des riches.
Dans une même logique, la consommation de produits électro-ménagers ou de haute technologie répond à la même problématique. La consommation est générée et génère une production effrenée de déchets toxiques (métaux lourds notamment), sans parler de la main-d’œuvre esclavagisée qui est nécessaire.
Pour la question du végétarisme ou du véganisme écologique, il faut comprendre que c’est encore et toujours une logique de production de masse qui dépend d’une agriculture intensive (soja brésilien par exemple pour nourrir les porcs bretons ou les steacks de chez McDo). Ainsi, refuser de manger de la viande et des produits issus de l’exploitation animale c’est déjà refuser ce dont on parle : les expulsions des paysans des pays émergents ou du tiers-monde si ce n’est pas leur éxecution, leur précarisation, leurs maladies liées aux engrais, pesticides, etc…
Le capitalisme et le libéralisme prônent la liberté individuelle, non pas simplement dans le droit mais dans le fait. Cela veut dire qu’à force nous nous détachons de la capacité à nous reconnaître comme faisant partie d’un tout et préférons croire que nous ne sommes pas nuisibles aux autres, dans la mesure où nous ne voyons ni la misère ni la souffrance qu’ils endurent.
L’injustice sociale normale
Toute la culture de la justice qui est développée à travers le fait divers et la haute fiction à l’américaine va dans ce sens. Je m’explique. Nos notions du bien et du mal tendent à se concentrer sur l’extra-ordinaire, sur ce qui dépasse l’ordinaire. Ainsi nous sommes choqués par le meurtre d’un psychopathe, par un accident d’avion, par un suicide, la guerre, la mafia… parce que tous ces faits relèvent de l’anormal. Mais quand les inégalités sont ancrées profondément dans le quotidien, dans la normalité, quand par exemple une femme meurt de violence conjugale tous les cinq jours en France, cela devient banal. Les animaux sont traités comme de la matière première, c’est normal. Tout va bien. Un incident nucléaire ? Ce n’est pas le premier, ce ne sera pas le dernier, il ne faut pas s’inquiéter, tout va bien.
C’est pourtant tout le système qu’il faut changer, c’est le quotidien. C’est ça qui est dur à comprendre mais c’est là le vrai premier pas politique. Il ne sert à rien d’aller voter et d’attendre que le monde change. Le monde ne changera pas si personne ne change, car nous sommes le monde, nous sommes la communauté politique, éthique et écologique. C’est ça qui est dur à avaler. Comment faire comprendre sans paraître alarmiste que le mal est partout ? Comment tout remettre en cause sans passer pour un pessimiste ? C’est pourtant tout l’enjeu de ce que j’appelle un mode de vie « radical ». Un mode de vie alternatif se veut en rupture avec la norme instituée jugée néfaste. Un tel mode de vie est donc « radical » car il appelle à un retour à des valeurs racines. Il est radical car il pose une alternative : soit tu es contre le système, soit tu le perpétues. Bien sûr, le début d’une prise de conscience politique s’effectue dans la découverte de ce mécanisme global, mais une fois que l’on sait de quoi il retourne on ne peut plus dire qu’on ne sait pas, on ne peut plus fermer les yeux, on ne peut plus dire qu’on ne peut rien faire ou que ce n’est pas efficace car c’est de notre devoir d’essayer. Ainsi l’alternative s’amplifie, se radicalise et oppose celui ou celle qui est contre le système à celui ou celle qui le légitime.
Une fois que tu sais que le monde est injuste, tu te dois de vouloir qu’il change. Mais vouloir qu’il change n’est possible que si tu veux le changer, toi : en somme cela signifie agir. Agir dans un tel monde c’est changer sa manière d’être et d’avoir, de voir et de penser. Mais agir c’est toujours agir, faire des actes. Le monde ne changera pas par la bonne volonté du saint esprit. Ainsi, si tu ne changes pas ta manière d’agir, c’est que tu ne veux pas vraiment que le monde change. Ainsi, c’est que ta confortable petite existence égoïste satisfait tes besoins et tes désirs primitifs de possession, de plaisir et de luxe, avec un peu de charité et de solidarité à Noël pour faire bien.
Tous les rapports interindividuels relèvent de l’éthique et de la politique. Ils sont abordés dans une perspective de recherche du bien « absolu » en éthique et d’un certain bien relatif ou pragmatique en politique mais puisqu’il ne saurait y avoir d’éthique désincarnée, celle-ci est toujours portée par des individus porteurs d’intérêts à l’intérieur de communautés instituées ou organisées politiquement. Ces rapports interindividuels sont toujours des rapports de pouvoir et de domination. Ces rapports sont la base même de toute l’économie la plus mondiale et la plus locale. Si on oublie facilement cette dimension de nos modes de vie, elle reste la plus significative et donc celle qu’il est premièrement nécessaire de prendre en compte dans nos choix quotidiens.