Utile, futile, nécessaire, nuisible

Qu’est-ce que le luxe ?

Face à une critique de l’industrie nucléaire, des OGM, de la voiture, de la ligne LGV, de beaucoup de formes de transport, des smartphones ou toute forme de technologie comme plein de choses d’autres le crédule moyen qui veut défendre une certaine idée du progrès sortira facilement l’argument de « l’utile ». Dans la dénonciation d’un mode de vie, d’un mode de pensée dominant il s’agit donc de rejeter cette valeur d’utilité qui est tout simplement non pertinente mais d’en pointer la dimension de luxe qui renferme les concepts d’inégalité, de nuisance, d’injustice.
Besoin et utilité
La question que l’on commence toujours par se poser face à un objet, un outil, une machine, un service c’est : en a-t-on besoin ? Mais une manière biaisée de questionner le besoin nous incite souvent à retourner le problème pour nous pousser à trouver en quoi telle ou telle chose peut nous être utile. Ainsi bien que nous n’ayons pas forcément besoin d’un objet en particulier, on peut lui trouver a fortiori une utilité.
S’il est possible de différencier des besoins d’un point de vue qualitatif, c’est-à-dire de classer les besoins par priorité, du besoin le plus vital comme celui de boire, de manger, de dormir, à d’autres besoins plus superficiels comme celui de se couper les cheveux ; la hiérarchie des objets en fonction de leur utilité n’est pas pertinente. Tout artefact en tant que tel répond à une fonction, à une utilité. L’humain ne fabrique pas une chose par hasard, il suit toujours une finalité. L’utilité d’une chose est donc fixée dès sa création. C’est le concepteur qui fait le lien entre le besoin de l’utilisateur et l’utilité de l’objet. L’utilité se mesure alors ensuite en fonction du besoin auquel l’objet est censé répondre. Si un couteau est conçu pour couper, plus il sera coupant et plus il sera utile.
Ainsi dire qu’un objet est utile nous apparaît comme un pléonasme, un truisme. Cela reviendrait à dire qu’un objet répond à ce pour quoi il a été créé. Si on interprète cette idée de cette manière cela n’apporte rien à un débat politique de dire d’une voiture qu’elle est utile si c’est pour signifier qu’elle permet de se déplacer, puisque c’est précisémment sa fonction. Ce premier niveau d’interprétation est alors simplement une marque de l’interlocuteur qui veut dire que si une chose existe c’est qu’elle a un but et qu’elle n’a pas été créée pour rien. Mais dire une telle chose, comme nous l’avons déjà dit, c’est ne rien dire sinon qu’une chose est une chose.
Un deuxième niveau d’interprétation plus fort consisterait à interpréter l’idée qu’un objet est utile s’il est efficace. Ainsi une voiture est utile car elle est efficace dans sa fonction de déplacer des personnes ou des objets. Pourtant dans un débat sur l’utilité d’un projet ou d’un autre, dire qu’il est ou non efficace est toujours problématique, notamment concernant les fins déterminées et ensuite il s’agit de comparer l’efficacité d’une proposition à une alternative, sans quoi cela n’a pas de sens (et ne serait être une implication plus forte que la première interprétation). Ainsi dire d’une chose qu’elle est utile au sens d’efficace c’est dire en substance qu’elle est la meilleure, la plus efficace comparée aux autres choses existantes ou non-existantes concurrentes à remplir une même fonction. Pour le cas du nucléaire, les technocrates ne manquent pas de vanter la supériorité de rendement du plutonium face au charbon ou aux énergies renouvelables. Mais toute chose conçue n’est-elle pas non plus conçue pour être la meilleure ? Ainsi, y a-t-il vraiment un sens à continuer de défendre l’utilité en tant que telle ?
Est-il possible de considérer l’utilité générale d’une chose en fonction du seul besoin auquel elle réponde ? Si nous prenons l’exemple de la voiture, elle est utile car elle permet de me déplacer avec moins d’effort, plus de rapidité certes. Mais doit-on occulter la pollution qu’elle génère, les coûts d’entretien, le stress et les risques qui y sont liés ? Peut-on réduire la critique de l’utilité à la seule fonction ? Non, c’est bien là qu’est l’erreur.
Les contraires de l’utile
Ce qui n’est pas utile peut-être l’inutile, le superflu, le futile. Quand peut-on dire d’une chose qu’elle est inutile, futile ? Quand elle ne remplit plus sa fonction ? Ou quand elle ne remplit plus aucune fonction ? En effet, une chose peut échouer à satisfaire ce pour quoi elle aurait été créée tout en restant utile. C’est ce qu’on appelle le recyclage ou la récupération et c’est à la mode. Certains jettent alors des tonnes d’objets qui sont considérés comme inutiles et qui peuvent encore servir, et assurer oubien la ou les fonctions pour lesquelles ils ont été conçus, ou une ou d’autres fonctions différentes. Ainsi encore c’est l’utilisateur qui choisit l’utilité ou l’inutilité de telle ou telle chose, en fonction de son ou ses besoins.
Celles et ceux qui font l’éloge d’un mode de vie plus simple, sans être rétrograde peuvent alors argumenter dans le sens d’une futilité des choses refusées. La question n’est pas de savoir si on gagne ou on perd en confort ou en plaisir. On pourrait naïvement se dire : « si une chose existe, si la technologie existe, pourquoi m’en passer ? », bien qu’il faudrait approfondir et critiquer cette position on pourrait d’ores et déjà poser le raisonnement inverse : « si je peux me passer d’une chose, pourquoi existe-t-elle ? « .
Ainsi quelqu’un peut trouver quelque chose d’inutile pour soi, parce qu’il sait qu’il peut se passer de son usage. A-t-on toutes et tous besoin d’une brosse à dents électrique ? Nous dirons tous que c’est utile, mais nous nous accorderons aussi sur l’idée que l’on peut facilement s’en passer.
Ce qui n’est pas seulement utile mais qui pourrait être son opposé c’est ce qui est alors nuisible. De la même manière est nuisible une chose relativement à un utilisateur ou à une victime. Une brosse à dents peut être considérée comme nuisible pour quelqu’un qui n’en apprécie pas le bruit. Mais bien que cet exemple soit trivial, il s’agit ici de l’enjeu majeur de l’argumentation trop légère des technocrates en faveur de tous leurs projets néfastes et mortifères.
Pourtant puisque nous avons vu que tout objet poursuit un but, remplit une fonction, il ne s’agit pas de dénoncer la fonction des objets comme étant intrasèquement, essentiellement, fondamentalement mauvais. Ces objets existent sous la catégorie d’armes mais ne constituent par le centre de notre critique mais que tout soit lié. Il s’agit de démontrer comment tout est lié et en quoi il n’est pas possible de dissocier les dimensions d’un même objet. Il n’est pas possible de dissocier la fonction que remplit un téléphone et les conditions misérables du travailleur qui l’a fabriqué. Il n’est pas possible, c’est-à-dire qu’il n’est pas acceptable d’un point de vue intellectuel, logique, politique, de ne considérer qu’un aspect d’une chose, d’un projet, d’autant quand cet aspect renvoie majoritairement aux dimensions techniques et scientifiques en rendant invisibles toutes les injustices sociales et politiques qui y sont liées.
Le luxe
Nous vivons dans le luxe. « Nous » c’est les occidentaux, les Européens, les Français, mais évidemment pas exclusivement. Les dominants vivent dans le luxe. Notre pays domine les pays du « sud économique ». Nous vivons dans le luxe avec le nucléaire, les avions, la consommation de viande, l’agriculture chimique, … la liste serait trop longue. Nous vivons dans le luxe quand nous partageons un mode de vie qui n’est pas viable, qu’il n’est pas possible d’étendre à toutes et tous sur notre planète. Nous vivons dans le luxe parce que ce qui nous paraît utile est non seulement pas indispensable mais surtout nuisible.
Nous aspirons à vivre dans le confort, et la politique est une question non simplement du vivre-ensemble mais du bien-vivre et encore du mieux-vivre. Mais que penser de notre confort quand il dépend de la misère du reste du monde ? La consommation de viande est un luxe. C’est un luxe de riches blancs qui s’étend idéologiquement et pratiquement aux habitants et consommateurs des pays émergents tels que la Chine. C’est un luxe car l’on sait que l’on produit suffisamment de nourriture sur Terre pour nourrir la population mondiale mais que la moitié sert à nourrir le bétail, laissant encore trop de pauvres crever de faim. Le nucléaire est un luxe quand on sait ne serait qu’à la production l’extraction du minerai de plutonium est néfaste voire mortelle pour les petits africains qui font le sale boulot pour faire tourner nos belles voitures électriques de bobos et tout le matériel high-tech qui va avec.
J’aimerais ne plus entendre quelqu’un me dire que son smartphone est utile, ça n’a aucun sens, ce n’est qu’un argument de bourgeois bien installé dans un mode de vie luxueux. Un revolver est utile également. Certes il est difficile de prendre conscience de ce qu’implique la production et l’utilisation de tout ce qui nous entoure. Il est plus facile de voir ce que l’on gagne que ce que l’on perd, et il est encore plus facile de fermer les yeux sur le mal que les autres subissent plutôt que le nôtre.
Il existe des systèmes de production, des projets qui sont non seulement inutiles car ils ne répondent pas à nos besoins, mais qui sont en plus de cela nuisibles et néfastes, mortifères et dangereux. Et même quand ceux-ci s’avèrent être réellement utiles comme une centrale nucléaire (oui, dans l’absolu une centrale nucléaire est utile), cela ne justifie en rien non seulement les risques potentiels mais surtout les effets réels négatifs qu’ils engendrent. Pourquoi continuer alors ? Parce que le partage entre les effets désirés positifs et les effets secondaires négatifs est toujours à l’avantage des dominants et à l’encontre des intérêts des dominés. Les premiers vivant dans le luxe, les autres dans la misère.

Rationnel, raisonné, raisonnable

Nous opposons souvent sensibilité et raison et associons des qualités différentes à chacune de ces facultés selon les contextes et les situations. Ainsi il est plus souvent fait l’éloge du caractère rationnel quand il faut prendre des décisions dans l’urgence, où il est demandé de faire preuve d’un sang froid. Que veut dire alors être rationnel, être raisonnable, être raisonné ? Si nous voyons qu’il est toujours fait appel à la raison, nous pouvons déjà distinguer un champ scientifique (rationnel) et un champ moral (raisonnable).
J’aimerais aller vers l’idée qu’il faut défendre une certaine sensibilité en éthique et en politique qui doit aller de paire avec le raisonnable, tout en s’opposant à la rationalité instrumentale. En effet le rationnel n’est pas automatiquement raisonnable et c’est même dans le calcul que l’on perd la raison, à entendre ici comme une faculté morale.
Ce qui est agaçant c’est l’argumentaire qui prône l’usage de la raison. Je suppose que c’est parce que nous sommes dans une société technocratique que la norme de la réflexion s’appuie sur une raison instrumentale. Le problème se pose quand on cherche à applique au domaine de l’éthique ou de la politique une méthode ou un modèle mathématique ou scientifique. Il ne s’agit évidemment pas ici de réfuter la logique, puisque c’est certainement plutôt son manque qui est à regretter dans les discours qui se veulent argumentatifs. Seulement, même si celle-ci devait montrer son plus beau jour, elle ne suffirait pas.
En fait l’hyper-rationalisation des situations de misère et de déchéance sociale ou politique ne sert qu’à nous protéger émotionnellement. Quand une situation nous est insupportable, plutôt que de nous indigner et de faire preuve de sensibilité, même si c’est parfois le cas, la plupart du temps et dans la majorité des cas, il est alors plus facile de rationaliser le problème, c’est-à-dire de le justifier par un certain savoir obscur qui n’est souvent qu’une accumulation de donnés, d’informations (par exemple au lieu de se révolter contre la misère d’une personne que l’on va croiser dans la rue, pour se donner bonne conscience peut-être, on va s’interroger sur le pourcentage de pauvres pour « coller » un chiffre, une donnée sur l’expérience vécue, de sorte à la rendre plus abstraite) qui, au lieu de chercher à résoudre le problème, ne va faire que le justifier. Ainsi l’expérience vécue sensiblement va être théorisée et son abstraction permettre d’éviter un malaise, une culpabilité. Au fond, nous pouvons nous demander si nous ne faisons pas ça tous les jours même avec notre propre situation, pour la rendre acceptable.
Le socle de toute argumentation éthique est notre capacité en tant qu’humain à ressentir des émotions telle que l’empathie, la compassion, l’amour, la solidarité, etc… et par extension je persiste à croire que toute politique doit s’ancrer également sur ces émotions, lesquelles entretiennent des sentiments qui eux-mêmes légitiment certaines valeurs et celles-ci enfin s’instituent en normes par la volonté politique d’un groupe d’individus. Pour des questions d’éthique animale (et en pratique le végétalisme) ou des enjeux d’écologie, aucune argumentation dite « rationnelle » ne peut suffire si elle ne s’appuie pas sur la sensibilité des interlocuteurs. Le désastre écologique dont il n’est plus besoin d’en présenter l’étendue ou l’horreur des hangars de l’industrie animalière est injustifiable. L’argument ironique souvent répandu pour justifier la consommation de viande est celui qui met en avant notre côté animal, sensible et la dimension esthétique (relative aux sensations) de l’alimentation. Pourquoi alors cet aspect est-il nié quand il s’agit de considérer le sort des animaux ? En prenant un point de vue différent, comment justifier un système politique mondial qui génère tant de misère et de pauvreté, de maladies, de mort, etc… par la raison ? Une fois encore mon intuition me pousse à dire que c’est la rationalisation de l’expérience inacceptable qui permet de voiler ce que notre sensibilité ne peut supporter. Mais cela nous conduit à accepter tout un système comme norme bien que celui-ci soit loin d’être parfait.
On pourrait terminer ici en proposant une séparation selon la fin et les moyens. La sensibilité, le cœur nous aiderait à déterminer la fin que nous visons, et la rationalité nous permettrait d’ajuster les moyens nécessaires à cette fin. Mais ces considérations appellent à définir plus longuement les fondations de ce que serait une éthique.

Pragmatisme(s) et (mauvaise) foi

Le pragmatisme se concentre sur les faits, en grec pragmata, les choses telles qu’elles sont, brutes. La doctrine épistémique (qui traite de la connaissance) pragmatique nous dit qu’est vrai ce qui marche, ce qui fonctionne. En politique on peut alors se demander ce qu’est une attitude ou une position, une idéologie pragmatique. Ce qu’on va vite comprendre c’est que chacun peut se revendiquer du pragmatisme qui apparaît de plus en plus comme relever du bon sens, du retour aux choses simples, aux faits. Le pragmatisme se veut ainsi combattre un idéalisme et fermer le bec aux utopies. En politique il n’est pas rare d’entendre vanter la nécessité d’être pragmatique, de garder les pieds sur terre. Pourtant, il convient de combattre une certaine vision du pragmatisme qui se veut fataliste tout en nous revendiquant d’un autre pragmatisme plus audacieux et plus incertain, qui laisse la place à la création, au doute, à l’expérimentation, à l’utopie.
Le problème apparaît quand deux groupes ou personnes défendant des points de vue radicalement opposés se réclament d’un pragmatisme. Entre alors en jeu la foi. Si le pragmatisme consiste à définir le bien, le vrai comme ce qui marche, ce qui fonctionne, ce qui est efficace, alors le diagnostic que l’on porte sur un système politique donné peut différer du tout au tout. Le capitaliste qui y croit et qui n’a cure des inégalités sociales en ne les considérant simplement comme des effets collatéraux irrémédiables pourra défendre corps et âme le système capitaliste au nom d’un pragmatisme : pour lui ça fonctionne. Au contraire, quelqu’un de sensé et de sensible verra bien que ces inégalités font partie du système et démontrent de l’inefficacité du système en son fond.
De la même manière, dans la suite d’une démarche de critique de la politique, même si le diagnostic pessimiste devait faire l’unanimité, comme c’est le cas dans une situation de crise dite financière telle qu’elle est présentée actuellement, les moyens à mettre en œuvre pour y remédier peuvent être sujets de débat. Toujours au nom du pragmatisme on peut rejeter n’importe quelle pratique isolée en pointant son manque de résultat. Ainsi si une réforme ne produit pas de changements positifs il suffit d’invoquer la simple constatation des faits pour dire que celle-ci n’était pas la bonne. Se pose alors la question de savoir combien de temps une décision politique doit-elle bénéficier pour montrer des signes, et surtout à partir de quel contexte, dans quelles conditions une simple décision fait-elle sens ?
Tout ça pour dire, finalement, qu’invoquer le sens pragmatique de l’observation des faits ne suffit pas. Il faut être fou, avoir une foi démesurée ou une très mauvaise foi pour affirmer d’un système politique tel qu’il existe et est répandu aujourd’hui qu’il fonctionne. De ce point de départ on voit que le pragmatisme se développe et se dissimule en une sorte de fatalisme : les choses sont comme elles sont, on ne peut les changer. Ainsi, même si le diagnostic qui voudrait suivre l’idéal pragmatique n’est pas positif : si le bien est ce qui fonctionne et que notre système politique ne fonctionne, alors ce n’est pas le bon ; la logique inverse fige les esprits les plus conformistes et les installe dans une inertie intellectuelle justifiée par l’idée que même si le système n’est pas le meilleur, c’est le moins pire, et s’il « est » c’est qu’il fonctionne.
Le nœud du problème qui lie pragmatisme et mauvaise foi se situe précisément dans la supposée fonction attribue au système politique qui est défendu par le capitalisme. Cette mauvaise foi ne réside pas simplement dans le déni de reconnaissance des inégalités, de la misère, de l’exploitation, du mépris, de la domination, etc… elle fait surtout reposer une idéologie sournoise qui masque les véritables intentions d’un système et d’une classe dirigeante qui tire profit de toutes ces situations et relations dénoncées. Celles-ci ne sont alors pas à prendre en compte comme des anomalies, comme des effets marginaux, des dommages collatéraux qu’il conviendrait certes de prendre en compte et d’améliorer mais qui ne constituent pas de traits systématiques ; bien au contraire ce sont des phénomènes bien définis qui font partie d’un équilibre économique ou politique qui ne sert les intérêts que des dominants. Comme le montrait Foucault dans Surveiller et punir en prenant exemple sur la prison, si celle-ci est maintenue malgré son supposé échec apparent c’est qu’elle remplit une fonction (maintenir des inégalités) cachée. Alors de leur point de vue, évidemment ça marche ! Si les dominants et les dominés sont pragmatiques et constatent les faits, leurs verdicts diffèrent car leurs attentes diffèrent également. La mauvaise foi des dirigeants s’entend dans le discours unificateur : nos intérêts sont vos intérêts, bla bla bla. Non, nous n’avons jamais les mêmes intérêts et la politique est une histoire de lutte, de confrontations des intérêts.
Par suite nous l’avons compris, si les fins ne sont pas semblables, les moyens ne le seront pas non plus. D’une façon générale, avant de parler de réformes, de lois, de moyens et surtout de leur efficacité ou non, la question est de débattre politiquement sur la véritable intention politique portée par tout système. On comprend alors pourquoi certaines lois, bien qu’elles soient efficaces en vue des objectifs qu’elles se sont fixées, peuvent nous apparaître complètement inutiles ou nuisibles selon nos critères politiques. C’est alors que se tisse le lien solide entre pragmatisme et foi. Celui qui a la foi est celui qui croit, et qui prie envers telle ou telle entité. Quelqu’un qui prie projette des attentes, et espère un résultat. Mais là où la foi est vicieuse c’est quand elle ne fait que faire s’enfoncer le fidèle. Si le résultat escompté n’apparaît pas, la foi n’est pas amoindrie, elle se renforce au contraire en remettant en cause la persévérance du croyant. Si le résultat attendu se faire sentir, alors le mérite revient à cette foi. Le capitalisme est la nouvelle religion du peuple. Il ne faut alors pas seulement craindre celles et ceux qui penseraient le capitalisme comme n’étant pas complètement efficace, et leur laisser la possibilité de le faire « évoluer » par des réformes, mais plus encore il faut rejeter la fausse idée d’un système qui serait dysfonctionnel alors qu’il remplit entièrement sa mission. Le capitaliste qui en veut toujours plus dira que le capitalisme a quelques défauts mais qu’il faut les accepter (rien ni personne ne peut être parfait), ce qu’on appelle aujourd’hui un social-démocrate dira qu’il ne fonctionne pas parfaitement et qu’il faut en changer la forme alors que c’est justement parce que le capitalisme fonctionne qu’il faut le combattre.
Doit-on alors abandonner l’argument pragmatique ? Non, mais il ne faut pas oublier que l’observation des faits dépend toujours d’objectifs et d’une conception préalable des choses, des événements à observer. En somme, et cela fera consensus (mais sonne aller à l’encontre d’une conception pragmatique) : les faits ne sont jamais neutres (que ce soit moralement on le sait déjà avec Nietzsche, ou politiquement).
Une autre interprétation du pragmatisme populaire pourrait se traduire ainsi : « si on pouvait faire autrement, on ferait autrement ». Une fois encore c’est une manière de justifier l’inaction et le conservatisme. Il convient alors de penser le pragmatisme comme une incitation à l’expérimentation. En politique cela se traduit par la multiplication des initiatives à toutes les échelles, par la prise en considération des propositions et des actions menées par toute la population. La politique se vit, il suffit et il est nécessaire d’essayer. C’est une idéologie qui pousse à la création et à la critique permanente. Tant que cela ne fonctionne pas, il faut persévérer et expérimenter de nouvelles formes d’organisation politique. C’est donc une vision complètement opposée au fatalisme décrit plus avant.
Enfin, s’il faut retenir une chose de ce qui serait une critique d’un pragmatisme et l’éloge d’un autre c’est le rejet du simple discours politique ou des décisions abstraites ou simplement symboliques. Le changement du système, la réduction des inégalités et l’anéantissement de toutes les formes de dominations ne pourra passer que par la pratique. Si on veut que les choses changent, il faut se changer et changer les choses. Agir.