Les normes sociales – Université de Stanford – 4. Socialisation

Traduction de l’entrée de l’encyclopédie universitaire (4/9) :

http://plato.stanford.edu/entries/social-norms/

4. Socialisation

Dans la théorie de l’acteur socialisé (Parsons 1951), une action individuelle est assimilée à un choix parmi plusieurs options. L’action humaine est comprise avec un cadre de travail utilitariste comme orienté instrumentalement et maximisation de l’utilité. Bien qu’une position utilitariste n’implique pas nécessairement une vision des motivations humaines comme essentiellement égoïstes, c’est l’interprétation de l’utilitarisme préférée adoptée par Talcoot Parsons et une grande partie de la sociologie contemporaine. Il devient donc crucial d’expliquer par quels mécanismes l’ordre social et la stabilité sont atteintes dans une société qui serait naturellement dans un état de nature hobbesien permanent. L’ordre et la stabilité sont essentiellement des phénomènes socialement dérivés, amenés par un système de valeurs communes – le « ciment » de la société. Les valeurs communes d’une société sont incarnées dans les normes qui, quand on s’y conforme, garantissent le fonctionnement ordonné et la reproduction du système social. Dans le cadre de travail parsonien, les normes sont exogènes : comment un système de valeurs communes, et comment il pourrait changer et pourquoi, sont des problèmes laissés inexplorés. La question la plus importante est plutôt comment les normes sont suivies, et que provoque les égoïstes rationnels à durer grâce à elles. La réponse de la théorie de l’acteur socialisé est que les gens adhèrent volontairement au système de valeurs partagées parce qu’il est psychologiquement incorporé pour former un élément constitutif de la personnalité elle-même (Parsons 1951).
Selon les propres mots de Parsons, une norme est « une description verbale d’une catégorie (course) concrète d’actions […] estimée comme désirable, combinée avec l’injonction de faire certaines futures actions conformément à cette catégorie» (1937:75). Les normes jouent un rôle crucial dans le choix individuel puisque – en formant les préférences et les besoins individuels- elles servent de critère de sélection parmi différentes options. Les normes influent les comportements parce que, à travers un processus de socialisation qui commence à l’enfance, elles deviennent une partie des motivations de chacun : la conformité aux normes en place est une disposition acquise stable qui est indépendante des conséquences du conformisme. De telles dispositions persistantes sont formées au fil d’interactions à long terme avec d’autres personnes importantes (habituellement les parents) ; à travers une socialisation répétée, les individus en viennent à apprendre et assimiler les valeurs communes incarnées dans les normes. L’assimilation est conçue comme le processus par lequel les gens développent un besoin ou une motivation psychologique pour se conformer à un ensemble de normes partagées. Si les normes sont assimilées, les comportements de persistance de la norme (norm-abiding) seront perçus comme bons ou appropriés, et les gens se sentiront typiquement coupable ou honteux dans la perspective de se comporter d’une manière déviante. SI l’assimilation est réussie, les sanctions externes ne joueront aucun rôle pour susciter la conformité, et puisque les individus sont motivés à se conformer, il en suit que les croyances normatives et les actions seront cohérents.
Bien que l’analyse de Parsons des systèmes sociaux commence avec une théorie de l’action individuelle, il conçoit les acteurs sociaux comme agissant selon les rôles qui définissent – à travers l’assimilation et la socialisation – leurs propres identités et comportements. La fin des actions individuelles est d’atteindre un maximum de satisfaction, laquelle est définie en termes de recherche d’approbation et d’évitement de la réprobation. En faisant le système de valeurs communes précédent pour et contre l’acteur social, le conflit possible entre les désirs individuels et les buts collectifs est résolu. Le prix de cette solution est la disparition de l’acteur individuel comme entité de base de l’analyse. Jusque là puisque les individus sont des porteurs de rôle (role-bearers), dans la théorie de Parsons ce sont les entités sociales qui agissent, entités qui sont complètement détachées des actions individuelles qui les ont créées. Cette considération forme la base de la plupart des critiques levées contre la théorie de l’acteur socialisé (Wrong 1961). De telles critiques sont typiquement plutôt abstraites, car elles sont prises dans un cadre de la controverse holisme/individualisme. Autant que l’on sache, aucune des critiques n’a jamais essayé de contrôler si les conclusions empiriques principales à propos du comportement qui pouvait être tiré de la théorie de l’acteur social – en particulier, depuis la théorie de comment une orientation normative est acquise – sont en fait soutenus par des preuves.
La théorie de Parsons est toujours utilisée par des sociologiques pour expliquer les patterns récurrentsde comportements sociaux comme dus à la socialisation, qui produit des motivations ou des dispositions à agir de la manière observée. Étant donné l’usage explicatif largement répandu de la théorie, on est justifié de la traiter comme un ensemble d’énoncés empiriques testables. Il y a plusieurs déclarations comme tels que nous pouvons inférer d’après la théorie de l’acteur socialisé, à savoir (a) Les normes changeront très lentement et seulement à travers une interaction social intense ; (b) les croyances normatives sont positivement corrélésaux actions. Si de telles croyances changent, les comportements suivront ; (c)Si une norme est assimilée avec succès, la conformité avec les attentes des autres n’aura aucun effet sur le choix individuel de se conformer.
Quelques unes des déclarations précédentes ne sont pas soutenues par les preuves tirées de la psychologie sociale. Par exemple, des études de co-variation des attitudes/croyances normatives et comportement montre qu’il pourrait ne pas y avoir de relation entre ce que les gens disent qu’il devraient faire ou feraient, et ce qu’ils font réellement. En général, ces études ont examiné une large classe d’attitudes, où par « attitude » on veut dire « sentiments évaluatif de pour et contre, favorable ou non favorable, concernant des objets particuliers » ; les objets peuvent être « des représentations concrètes de choses ou d’actions, ou des concepts abstraits » (Insko et Schopler 1967 : 361-362). Le concept d’attitude est relativement large : il inclut les croyances normatives à propos de comment les gens devraient se comporter dans des situations données et ce qui compte comme comportement bon/acceptable, mais il comprend aussi les préférences et opinions personnelles. Le présupposé psychologique de beaucoup de ces études est que puisque les attitudes sont des prédispositions évaluatives, elles ont des conséquences sur la manière dont les gens agissent, spécifiquement dans des situations sociales.
Cependant, une série d’expériences de terrain connues, datant des années 1943, a fourni des preuves contraires aux présupposés disant que les attitudes et les comportements sont étroitement liés. LaPiere (1934) est célèbre pour avoir rapporté une divergence nette entre les attitudes répandues anti-Chinois aux États-Unis et les comportements tolérants dont il témoigna. Beaucoup d’autres études ont pointé des incohérences entre des croyances normatives formulées par des individus et leurs actions (Wicker 1969). Plusieurs raisons pourraient expliquer la contradiction. Par exemple, des études à propos de préjudices ethniques indiquent que les croyances normatives sont plus susceptibles de déterminer un comportement dans les relations proches et durables et moins susceptibles de déterminer des comportements dans les situations passagères typiques des études expérimentales (Harding 1969 ; Gaertner et Dovidio 1986). Warner et DeFleur (1969) rapportent que si des comportements déclarés impliquant des noirs étaient hautement visibles pour une communauté opposée à l’intégration, des sujets avec peu de préjugés seraient plus enclins à s’engager dans des comportements qui maintiennent les différences de statuts sociaux entre les blancs et les noirs plutôt que de s’engager dans des comportements qui réduisent les différences de status. Dans cette étude, il semble que la variable principale qui affecte le comportement n’est pas ce qu’un individu ressent qu’il devraient faire personnellement, mais plutôt sa croyance au sujet de ce que « la société » (c’est-à-dire la plupart des autres gens, son groupe de référence, etc.) dit qu’il devrait faire.
Quand les résultats des recherches des psychologues du social sur les attitudes et les comportements sont mis ensemble, nous sommes laissés à la faible preuve qui soutient l’affirmation que les croyances normatives d’un individu influence ses actions. De telles études, cependant, ne font pas de distinctions parmi les différents types de croyances normatives, tandis qu’une différenciation prudente pourrait aider à déterminer quelles croyances normatives – s’il y en a – présente une corrélation positive avec le comportement. Par exemple, quand une distinction est faite entre les croyances normatives personnelles et les croyances normatives sociales, cela devient apparent que seul le second groupe de croyances est positivement relié au comportement (Fishbein 1967). Dans les travaux empiriques sur la complaisance à la norme (Bicchieri et Xiao 2009, Bicchieri et Chavez 2010), il apparaît que les actions des individus paraissent plus probables avec ce qui est compris comme des normes partagées seulement quand (a) on n’attend pas des autres personnes qu’elles suivent les normes, et.ou (b) les croyances normatives ne sont pas perçues comme partagées collectivement dans la situation présente. Au contraire, quand les individus croient que le groupe (ou la société plus large) attend d’eux de se comporter selon un standard donné, et attend aussi que la norme soit suivie d’une manière générale, ils l’accomplissent habituellement. Seules les croyances normatives que les gens perçoivent comme partagées collectivement et mises en pratique semblent compter pour le comportement.
Notons que les études mentionnées avant présupposent que les normes, comme les croyances à propos des comportements qui devraient être suivis, peuvent être mesurés indépendamment de l’action en demande aux gens de formuler leurs croyances normatives. Cette idée son mérite, mais doit être nuancée. Pour estimer l’existence d’une norme, il est important de demande aux personnes non seulement ce que sont leurs croyances normatives personnelles, mais aussi ce qu’ils estiment être les croyances normatives des autres. Il y a en effet une différence entre les croyances normatives personnelles telle que « Jean croit qu’il doit partager la monnaie de manière égale », et les attentes normatives, telle que « Jean croit que les autres pensent qu’il doit partager la monnaie de manière égale et doivent le punir s’il ne le fait pas ». C’est seulement quand nous observons une convergence répandue des attentes normatives que nous pouvons dire qu’une norme est en place (Bicchieri et Chavez 2010). Mais le fait qu’une norme existe ne veut pas dire qu’elle sera suivie. Les attentes normatives, en soi, ne sont pas suffisantes pour induire une complaisance. Si l’on observe des transgressions répandues, la force des attentes normatives sera grandement diminuée, comme le démontre la preuve empirique (Bicchieri et Xiao 2009). Pour être efficaces, les attentes normatives doivent être accompagnées de la croyance que la plupart des gens obéirons de fait à la norme. Il y a une considérable preuve empirique selon laquelle les individus préfèrent se conformer à une norme à condition que les deux attentes, empiriques et normatives, soient rencontrées (Bicchieri 2006).
Ce que nous venons de dire représente une critique importante de la vision de la socialisation. Si les normes affectaient directementle comportements, comme Parsons le pensait, nous devrions observer une forte corrélation entre tous typesde croyances normatives et le comportement, indépendamment de savoir si l’on attend des autres membres du groupe de se conformer ou si la norme est perçue comme partagée collectivement. Selon Parsons, une fois que la norme est assimilée les gens sont motivés à s’y conformer par un système de sanctionsinterne, quel que soient les conséquences qu’un comportement conforme pourrait provoquer. Cependant, nous observons seulement une corrélationentre les choix des gens et (a) ce qu’ils pensent que les autres personnes pensent qu’il faut faire (attentes normatives) et (b) ce qu’ils attendent que les autres personnes fassent dans la même situation (attentes empiriques). En d’autres mots, une évaluation verbale des croyances normatives personnelles d’un individu a peu de valeur prédictive concernant ses choix. C’est seulement quand les croyances normatives personnelles coïncident avec ce qu’on pense que les autres feront et croient qu’il faudrait faire que nous avons une forte corrélation avec les choix réels.
Une autre interprétation des normes parsoniennes est, cependant, possible. On ne peut pas nier qu’il existe des normes que notre société a incorporées au point qu’il n’y ait pratiquement pas de différence dans les comportements induits par les normes. De telles normes sont typiquement proscriptives, et il est probable que comme telles elles peuvent être reliées avec un comportement observable. Par exemple, une norme contre le meurtre de quelqu’un qui marche sur le pied d’un autre dans un bus bondé n’est jamais observé précisément parce que les gens ne s’engagent habituellement pas dans cette sorte de comportement. De plus, un tel comportement n’est pas non plus conçu comme une option, et la seule idée de cela engendrerait des sentiments d’angoisse et de culpabilité pour la plupart de nous. Les normes parsoniennes sont incorporées au point que leur existence peut être obtenue seulement quand la norme est violée, et la conformité à de telles normes est clairement inconditionnelle. Dans ce sens, de telles normes semblent coïncider avec des normes morales, jusque là comme nous comprenons les normes morales comme des impératifs inconditionnels incorporés. Les normes sociales au contraire sont conditionnelles, et la complaisance dépend de manière décisive sur le fait d’avoir la bonne sorte d’attentes dans la situation appropriée.
Une autre indication que la théorie de la socialisation manque de généralité est l’observation que les normes peuvent changer plutôt rapidement, et que les nouvelles normes émergent souvent dans une courte période de temps parmi des étrangers complets (Mackie 1996). L’interaction à long terme, intensive et proche ne semble pas être nécessaire pour une personne pour acquérir une disposition normative donnée, comme il en témoigne l’aisance relative avec laquelle les individus apprennent les nouvelles normes quand ils changent de status ou de groupes sociaux (c’est-à-dire, de célibataire à marié, de lycéen à étudiant, etc.). De plus, les études de l’émergence sociale et politique des groupes montre que dans de tels groupes de nouvelles normes se forment plutôt rapidement et que la disparition des vieux modèles de comportement est souvent soudaine et inattendue. Les études aussi disparates que l’analyse du support d’interdiction (Robinson 1932), l »intégration raciale (O’Gorman 1986), la révolution sexuelle dans les années 1960 (Klassen et cie. 1989), la consommation d’alcool sur les campus (Prentice et Miller 1993) et le comportement des membres de gangs (Matza 1964) prêtent toutes une crédibilité au modèle de normes fondé sur les attentes empiriques et normatives des individus de ce que les autres feront et croient qu’il devrait être fait. Une fois que ces attentes ne sont plus satisfaites, la norme décroît rapidement (Mackie 1996 ; Bicchieri 1999, 2006). On est forcé de conclure qu’il y a un peu de support empirique pour la théorie de l’acteur socialisé et la vision des normes sociales qui l’accompagne, au moins si nous la tenons pour une théorie générale, englobante des normes.

Ni Dieu, Ni Maître : anarchisme ou laïcité ?

Il y a des mots qui sonnent comme des compliments dans certaines bouches et comme des insultes dans d’autres. Les adeptes du pouvoir et de l’ordre invoqueront facilement l’anarchie de manière péjorative pour désigner une situation chaotique, sur laquelle ils n’ont pas le contrôle. Moi, ça me va très bien l’anarchie, l’horizontalité, l’attention portée à la réduction des rapports de domination ou d’oppression. Parfois ce sont les mêmes fanatiques des institutions et des lois qui en appellent à un idéal, une valeur : la laïcité. On peut voir leurs yeux briller d’espoir dans l’idée que la laïcité est synonyme de progrès et d’unité. L’un comme l’autre me font gerber, et cette vue de la laïcité écorche mes oreilles. Pourquoi ? Au départ c’est une bonne idée : séparer le pouvoir d’État et le pouvoir religieux. En quoi alors la laïcité poserait-elle problème aujourd’hui ? En rien. Pourquoi la met-on en avant alors ? Pour la détourner d’une quelconque fonction originelle et s’en servir comme légitimation d’oppression sur des populations étrangères, marginales, anormales. C’est bien cela qui m’agace profondément. Les politiciens de droite humanistes qu’ils soient libéraux ou socialistes brandissent l’étendard de la morale laïque, de l’identité nationale, de l’esprit républicain ou que sais-je encore. Et même si, cachées sous les intérêts politico-financiers, on peut trouver un brin de sincérité et de bonne volonté, le terrain de la laïcité a été profondément labouré par l’extrême-droite qui y sème ses graines de haine de l’autre comme elle l’a toujours fait. Doit-on défendre la laïcité ? Si celle-ci se résume au respect de l’autre dans ses différences, alors oui. Mais cette défense d’un idéal n’ajouterait rien à la lutte sociale quotidienne nécessaire. C’est là qu’on pourrait me dire : « mais si tu es anarchiste, tu ne veux ni dieu, ni maître ? Et alors tu es contre les religions ? ». De la même manière on pourrait clore le débat dans toute la gauche marxiste avec la citation peut-être la plus célèbre de Marx : la religion c’est l’opium du peuple. C’est pour cette raison que j’aimerais revenir sur ces simplifications et proposer une critique de la religion comme politique et de la politique comme religion.
« La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. » On répète facilement cette dernière phrase pour critiquer la religion, faire des pratiques des croyants des manières de s’extirper d’une réalité pour entre dans une autre qui serait fausse. Mais dire que la religion est l’opium du peuple ne dit rien de plus que celle-ci assure une fonction : se donner les moyens sensibles, intellectuels et pratiques de faire face à une réalité sociale insupportable. Ce qui est critiquable de ce point de vue serait l’absence d’une volonté de changer cette réalité, et se contenter de la rendre supportable. Il faut ici ne pas oublier que si les religions jusqu’au siècle dernier sont critiquables ce n’est pas tant pour la fonction qu’elle affirmer remplir (le salut, le paradis, etc.) mais plutôt en raison de ses effets concrets sur la vie politique et sociale de laquelle elles n’étaient pas séparées. Aujourd’hui c’est LA différence fondamentale entre l’islam et l’islamisme. Si le premier est un ensemble de théories et croyances religieuses le second est un projet politique basé sur la religion.
De là s’opère une démarcation simple mais simplificatrice : en parallèle avec l’opposition Église/État s’institue dans les esprits un fossé entre le privé et le public, et plus tard entre le social et le politique. Cette vision est néfaste puisqu’elle contribue à réduire le champ d’action politique, qui aujourd’hui peine encore à dépasser le simple vote, et désengage chacun et chacune dans son quotidien. Ceci évidemment ne fait que renforcer les dominations institutionnelles comme privées. En tant qu’anarchiste, porté par le projet d’autonomie de la société et des individus, il est clair que je n’accepterai pas de politique qui tire ses principes d’une religion comme texte fondateur absolu, exempt de critiques et de modifications. Le projet d’autonomie et de révolution vise à la création continuelle des normes qui nous permettent de vivre ensemble. Cela n’exclut pas la liberté de conscience, le droit de culte, etc. Il serait bien naïf celui qui voudrait rabattre le « Ni Dieu, Ni Maître » de Blanqui sur des fantasmes totalitaires malheureusement incarnés par des régimes dits « communistes ». Mao, Staline, Poutine et leurs compères sont loin de la laïcité mais l’utilisent pour jus. Justifier l’athéisme, ce qui est différent.
Je suis athé. Je ne crois pas en un Dieu transcendant, créateur, démiurge. Suis-je agnostique ? Es-tu toi agnostique ? Ne crois-tu en rien ? Je ne te parle pas d’esprit, de divinité ou de choses de cet ordre-là. Sans réfuter la mystique je tiens à affirmer la foi. C’est quand la foi est trop grande ou trop faible que l’on est capable d’en finir. Les vivant.e.s croient au minimum à la vie. Alors certes notre système de valeurs est athée, ne comprend pas de référence à une entité extérieure au monde. Mais cette différence remarquée, en quoi un dogme théiste est-il plus dangereux d’un dogme athéiste ?
Le capitalisme est l’opium du peuple. La société de consommation est cette drogue nauséabonde qui maintient les masses non pas dans l’ignorance mais dans l’acceptation de la misère humaine. Quand on sait comment le monde est pourri, quand on sait la rage que cela nous donne, on ne peut s’empêcher de penser que si les gens savaient, ils bougeraient, ils changeraient. Ils savent. Ils ne bougent pas. Certains vont à l’église le dimanche. D’autres vont au supermarché. Steve Jobs, Zuckerberg, Bill Gates sont les nouveaux apôtres de la croyance en une toute puissance : le progrès scientifico-technique. La science et la raison (qui vont de pair avec le capitalisme) jouent le rôle de la religion d’antan. La question n’est pas de savoir si c’est Dieu qui a fait l’homme à son image, ou si c’est l’homme qui a fait Dieu à la sienne, mais de savoir dans quelle mesure le fantasme de toute-puissance incarnée en Dieu n’a-t-il pas été transféré à l’homme et sa science ? Les logiques de domination restent les mêmes. Le nucléaire comme les énergies vertes, les OGM et l’agriculture bio intensive, à l’école, à l’hôpital, etc. les technologies et les sciences vont sauver l’humanité ! Amen. La seule différence avec les autres religions c’est que ce culte s’impose de manière unique, indifférenciée, universellement. Le capitalisme on le sait est bien plus destructeur et totalitaire, car totalisant, que n’importe quelle religion. C’est même lui qui nourrit les extrémismes religieux. Comment pourrait-il en être autrement : puisqu’il ne laisse place à aucune alternative politique en tant que telle, la seule issue ne peut trouver sa place qu’à l’extérieur du champ politique et puiser dans les valeurs traditionnelles pour en faire la critique. Car il faut évidemment faire la critique de « nos » valeurs : liberté, égalité, fraternité, travail, famille, patrie. Il faut faire la critique de la technique et de la science toutes puissantes : elles ne dispensent pas l’humain d’agir, elles ne résolvent pas les questions politiques ou sociales : comment vivre ensemble, et vivre une « vie bonne » ?
Religion ou culture ? Les politiciens aiment bien les cultures : on peut les rabattre sur des identités nationales ou régionales, peu importe, ou à des populations déterminées. On peut en faire la promotion et mettre en avant le mélange des cultures et l’exotisme d’une colonisation réussie. De la même manière on peut dire que le capitalisme est une culture. Tant qu’il y a des frontières c’est mieux pour contrôler. C’est cela qui dérange avec les religions : elles ne coïncident nullement simplement avec les frontières géopolitiques. La faute à qui alors quand un français islamiste commet des crimes au nom de son dieu ? La politique diplomatique a besoin de coupables. Car malgré la divergence entre religions et états, il existe bien des communautés. Alors qu’en est-il vraiment de ces capitalistes ? Qui sont-ils ? Des méchants technocrates assis dans des fauteuils de bureaux de tours vitrées ? Pas seulement. Si l’on fait le rapprochement (certes limité) entre capitalisme et religion on peut se dire que nous ne sommes pas différents des « croyants » quand nous agissons au quotidien. Pourquoi poser la question du voile avec des (pseudo-)prétentions féministes sans faire la critique des normes esthétiques qui sont imposées au corps féminin ? Pourquoi s’indigner (hypocritement) de la question de la viande hallal sans remettre en cause l’exploitation et la souffrance animale dans son ensemble ? Les exemples ne manquent pas. Le capitalisme est un dogme comme un autre, mais plus que les autres il est méprisable car derrière son masque de tolérance libérale, il n’accepte aucune alternative.
C’est pourtant là que se situe la solution. Sortir du capitalisme. Car si Marx pouvait critiquer la religion ce n’est pas tant pour ses effets que pour sa cause : la misère sociale. Tant que nous n’aurons pas réglé les questions dites « sociales » et qui sont rien de moins que des questions politiques, s’occuper d’une quelconque laïcité n’aura pas de sens. Le seul sens qu’il pourra prendre sera celui-ci d’un fascisme unificateur. C’est parce qu’il y a des maîtres qu’il y a des dieux. C’est parce qu’il y a de la domination qu’il y a de la révolte, de l’indignation mais aussi parfois du retrait intérieur. On connaît les Gandhi, les Luther King et autres missionnaires pour une paix sociale. Il faut de la foi pour lutter, pour militer. Certain.e.s la puisent dans un au-delà, c’est leur choix. En ce sens penser l’anarchisme c’est penser ces différences de culte et de croyance sans les hiérarchiser, sans les (dé-)valoriser, tout en gardant comme horizon la lutte sociale. La lutte pour l’émancipation de toutes et de tous, inconditionnellement.

CASTORIADIS – Critique du capitalisme

L’époque critique (« moderne ») : autonomie et capitalisme.
Un tournant décisif s’opère au XVIIIème siècle ; il prend conscience de lui-même avec les Lumières, et continue jusqu’aux deux guerres mondiales du Xxième siècle. Le projet d’autonomie se radicalise, aussi bien dans le champ social et politique qu’intellectuel. Les formes politiques instituées sont mises en question ; des formes nouvelles, impliquant des ruptures radicales avec le passé, sont créées. Le mouvement se développant, la contestation envahit d’autres domaines, au-delà du domaine strictement politique : les formes de propriété, l’organisation de l’économie, la famille, la position des femmes et les relations entre sexes, l’éducation et le statut des jeunes. Pour la première fois dans l’ère chrétienne, la philosophie rompt définitivement avec la théologie (jusqu’à Leibniz, au moins, les philosophes non marginaux se sentent obligés de fournir des « preuves » de l’existence de Dieu, etc.à Une énorme accélération du travail et une expansion des champs de la science rationnelle ont lieu. En littérature, comme dans les arts, la création de nouvelles formes ne fait pas que proliférer, elle est consciemment poursuivie pour elle-même.
En même temps est créée une nouvelle réalité sociale-économique – en elle-même, un « fait social total » : le capitalisme. Le capitalisme n’est pas simplement l’interminable accumulation pour l’accumulation, mais la transformation implacable des conditions et des moyens de l’accumulation, la révolution perpétuelle de la production, du commerce, de la finance et de la consommation. Il incarne une signification imaginaire sociale nouvelle : l’expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle ». Après un temps, cette signification pénètre et tend à informer la totalité de la vie sociale (par exemple l’État, les armées, l’éducation, etc.). Moyennant la croissance de l’institution capitaliste nucléaire : l’entreprise, elle se matérialise dans un nouveau type d’organisation bureaucratique-hiréarchique ; graduellement, la bureaucratie mangériale-technique devient le porteur par excellence du projet capitaliste.
La période « moderne » (1750-1950, pour fixer les idées) peut être le mieux définie par la lutte, mais aussi la contamination mutuelle et l’enchevêtrement de ces deux significations imaginaires : autonomie d’un côté, expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle » de l’autre. Elles mènent une coexistence ambiguë sous le toit commun de la « Raison ». Dans son acception capitaliste, le sens de la « Raison » est clair : c’est l’« entendement » (le Verstandau sens de Kant et de Hegel), c’est-à-dire ce que j’appelle la logique ensembliste-identitaire, s’incarnant essentiellement dans la quantification et conduisant à la fétichisation de la « croissance » pour elle-même. À partir du postulat caché (et en apparence évident) que le seul objet de l’économie est de produire plus (d’outputs) avec moins (d’inputs), rien ne doit faire obstacle au processus de maximisation : ni la « nature » physique ou humaine, ni la tradition, ni d’autres « valeurs ». Tout est convoqué devant le tribunal de la Raison (productive) et doit démontrer son droit à l’existence à partir du critère de l’expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle ». Le capitalisme devient ainsi un mouvement perpétuel d’une auto-ré-institution de la société censément « rationnelle », mais essentiellement aveugle, par l’usage sans restriction de moyens (pseudo-)rationnels en vue d’une seule fin (pseudo-)rationnelle.
Extrait de « L’époque du conformisme généralisé » (1989) dans Le monde morcelé – Les carrefours du labyrinthe 3 (1990), éditions du Seuil, p.18-20.

Les normes sociales – Université de Stanford – 1. Introduction

Traduction de l’entrée de l’encyclopédie universitaire :

http://plato.stanford.edu/entries/social-norms/

1. Introduction

Les normes sociales, comme beaucoup d’autres phénomènes sociaux, sont les résultats imprévus, inattendus des interactions entre individus. Il a été soutenu (Bicchieri 2006) que les normes sociales doivent être comprises comme une sorte de grammaire des interactions sociales. Comme une grammaire, un système de normes spécifie ce qui, dans une société ou un groupe, est acceptable ou non. De manière analogique à la grammaire, ce n’est par le produit d’un plan ou d’un dessein humain. Cette vue suggère qu’une étude des conditions par lesquelles les normes sont créées, à l’opposé de celle qui met l’accent sur les fonctions remplies par les normes sociales, est importante dans le but de comprendre les différences entre les normes sociales et les autres types d’injonction, comme l’impératif hypothétique, les codes moraux et les règles juridiques.
Un autre problème important souvent confus dans la littérature des normes est la relation entre les croyances normatives et le comportement. Certains auteurs identifient les normes avec les patterns observables, récurrents de comportement. D’autres se focalisent sur les croyances et les attentes normatives. Tous trouvent ça difficile d’expliquer l’écart (variance) dans le comportement induit par la norme, et chacun propose une explication de la conformité qui est au mieux partiale. Bien qu’une explication purement comportementale des normes soit difficile à soutenir, il est aussi vrai que les croyances normatives seules ne peuvent soutenir une norme.
Il y a trois théories canoniques principales de la conformité : la socialisation, l’identité sociale et le choix rationnel. Puisque toutes ces théories produisent des affirmations vérifiables à propos du comportement conformiste (conforming behavior), ils devraient être évalués à la lumière d’une large masse de preuves expérimentales pour savoir si et comment les les croyances normatives affectent les comportements. Les visions alternatives adoptent une approche différente, en considérant les normes comme des faisceaux (cluster) d’attentes d’auto-accomplissement (Schelling 1966). De telles attentes provoquent un comportement qui les renforce, mais un élément crucial dans le maintien de la norme est la présence de préférences conditionnelles pour la conformité. Seule la présence conjointe de préférences conditionnelles pour la conformité et la croyance que les autres personnes vont se conformer produira un accord entre les croyances normatives et le comportement (Bicchieri 2006).
Puisque les normes qui sont intéressantes à étudier sont celles qui émergent sans plan ni dessein des interactions des individus (Schelling 1978), une tâche théorique importante est d’analyser les conditions par lesquelles de telles normes sont créées. Parce que les normes sont souvent censées représenter une solution au problème de la mise en place et du maintien de l’ordre social, et que ordre social requiert la coopération, l’intérêt principal des études qui tentent de modéliser l’émergence et les dynamiques des normes a été concentré sur les normes de coopération. Les normes de l’honneur, de loyauté, de réciprocité et de promesse, pour citer quelques normes coopératives, sont cruciales pour le bon fonctionnement des groupes sociaux. Une hypothèse est qu’elles émergent dans des groupes petits, soudés dans lesquels les gens entretiennent des relations quotidiennes les uns avec les autres (Hardin 1983, Bicchieri 1993). La théorie des jeux évolutionnistes rend possible une affirmation plus rigoureuse de cette hypothèse, depuis lors les jeux répétés sont utiles s’ils sont une approximation simpliste de la vie dans un groupe soudé (Axelrod 1984,1986 ; Skyrms 1996 ; Gintis 2000). Le cadre traditionnel de la théorie des jeux a été élargie par une explication de l’apprentissage dans les jeux répétés. Dans les rencontres répétées, les gens ont l’opportunité d’apprendre chacun du comportement de l’autre, et de s’assurer un pattern de réciprocité qui minimise la probabilité de mauvaise compréhension (misperception). Pour être efficaces, les normes de réciprocité, comme les autres normes coopératives, doivent être simples. La punition différée et disproportionnée, tout comme la récompense tardive, sont difficiles à comprendre et, pour cette seule raison, souvent inefficaces. Les normes coopératives qui sont possibles de développer dans les groupes soudés sont les plus simples, et cette prévision est facilement vérifiable (Alexander 2000, 2005, 2007).

Bien que les normes se développent dans des groupes petits et soudés, ils se répandent souvent au-delà des frontières étroites du groupe original. Le défi par conséquent devient celui de l’explication des dynamiques de propagation des normes des petits groupes jusqu’aux populations. Les modèles de l’évolution ont été introduits pour expliquer la propagation des normes (Skyrms 1996, 2004 ; Alexander 2007 ; Gintis 2000).

Si les normes peuvent prospérer et se répandre, elles peuvent aussi disparaître. Un phénomène mal compris est le changement soudain et inattendu de patterns de comportements bien établis (Mackie 1996). Par exemple, fumer en public sans demander la permission est rapidement devenu inacceptable, et il y a seulement quelques années personne ne se serait inquiété d’utiliser un langage genré. On pourrait attendre des normes inefficaces (comme les normes discriminatoires contre les femmes ou les minorités) qu’elles disparaissent plus rapidement et avec une fréquence accrue que les plus efficaces. Cependant, Bicchieri (2006) fait remarquer que l’inefficacité n’est pas une condition suffisante à la disparition d’une norme : en fait, c’est seulement une condition nécessaire. C’est ce qui peut se voir le mieux par l’étude de la corruption. Il y a beaucoup d’exemples, passés et présents, de sociétés uniformément corrompues. La corruption entretient des coûts sociaux immenses, mais les coûts – même quand ils tiennent une société au bord du gouffre – ne sont pas assez pour générer une révision du système. Bicchieri et Rovelli (1995) ont démontré que la corruption peut être un équilibre instable dans une population fixe. Dans des cadres plus réalistes, où la population est variable, Bicchieri et Duffy (1997) montrent qu’une société peut fluctuer entre des norme sociales « honnêtes » et corrompues, sans aucun état stable.

Les normes sociales – Université de Stanford – 3. Théories des normes et leur force

Traduction de l’entrée de l’encyclopédie universitaire :

http://plato.stanford.edu/entries/social-norms/

  3. Théories des normes et leur force

Dans la majorité de la littérature qui porte sur les normes, il est assumé indubitablement que les normes suscitent la conformité, et qu’il y a une forte corrélation entre les croyances normatives des personnes et leur comportement. Par croyances normatives est signifié en général des croyances individuelles ou collectives à propos de quelle sorte de comportement il est prescrit (ou interdit) dans un contexte social donné. Les croyances normatives sont habituellement accompagnées par l’attente que les autres personnes suivront le comportement prescrit et éviteront celui qui est interdit. Mais il n’est pas évident qu’avoir des croyances normatives fera que les personnes agiront d’une certaine manière qui leur soit cohérente. Qu’importe qu’il puisse y avoir des croyances normatives qui divergent de comportement, et si c’est le cas, pourquoi, c’est une question à laquelle nous devons répondre pour fournir une explication satisfaisante des normes.
Une norme ne peut simplement être identifiée à un patterncomportemental collectif récurrent. Si nous devions adopter une explication purement comportementale des normes, rien ne distinguerait le critère d’impartialité partagé de, disons, l’habitude matinale collective du brossage de dents. Éviter une définition purement comportementale veut dire se focaliser sur le rôle que les attentes jouent dans la légitimation de ces sortes de comportements collectifs qu’on considère être des normes. Après tout, une personne se lave les dents qu’elle attende ou non que les autres fassent de même, mais elle n’essaierait même pas de réclamer un salaire proportionnel à son éducation si elle attend de ses collègues qu’ils suivent la règle de l’ancienneté. De plus, il y a des comportements qui ne peuvent être expliqués que par l’existence de normes, même si le comportement prescrit par la norme en question n’est jamais observé. Dans son travail sur les Ik, Turnbull (1972) rapporte que ces chasseurs-cueilleurs affamés essayaient difficilement d’éviter des situations où leur conformité aux normes de réciprocité était attendue. Ainsi ils changeaient leurs manière pour ne pas être en position de donateur (gift-taker), et chassaient seul et en secret pour ne pas être forcés de partager leur proie avec quelqu’un qu’ils rencontreraient pendant qu’ils chassaient. La plupart des comportements des Ik pourrait s’expliquer comme une tentative réussie d’échapper aux normes de réciprocité existantes. Les normes peuvent contenir une grande quantité d’influence dans une population, même quand on ne voit jamais les comportements correspondants à la norme qui est censée les susciter.
Comme le montre l’exemple de Turnbull, le fait d’avoir des croyances normatives et d’attendre des autres de se comporter selon une norme donnée n’entraîne pas toujours un comportement de norme durable (norm-abiding). Simplement focalisé sur les normes comme un faisceau d’attentes devrait par conséquent être trompeur, puisqu’il y a beaucoup d’exemples de divergences entre les attentes normatives et les comportements. Prenons la norme largement reconnue de l’intérêt personnel (Miller et Ratner 1996) ; il est remarquable d’observer comment les personnes supposent souvent des autres qu’ils agissent de manière égoïste, même s’ils sont préparés à agir de manière altruiste eux-mêmes. Par exemple, des études montrent que la bonne volonté des gens à donner leur sang n’est pas changée par des incitations monétaires, mais typiquement les seules personnes qui veulent leur sang gratuitement attendent des autres de donner le leur seulement en contrepartie d’une récompense monétaire suffisante. De manière similaire, quand on leur demande s’ils loueraient leur appartement à un couple non marié, tous les propriétaires interrogés répondent positivement, mais ils estiment que seulement 50 % des autres propriétaires acceptent un couple non marié comme locataires (Dawes 1974). De tels cas d’ignorance pluraliste sont plutôt communs ; ce qui est déconcertant c’est que les gens peuvent attendre d’une norme donnée d’être soutenue en l’absence d’information à propos des comportements de conformité des autres personnes et malgré une évidence personnelle pour le contraire (Bichierri et Fukui 1999). On pourrait soupçonner que dans tous les cas mentionnés les individus impliqués – bien que croyant en l’existence d’une norme – n’étaient pas eux-même « sous sa prise ». Cependant, il y a plus de preuves montrant que les personnes qui donnent leur sang, laissent un pourboire à l’étranger, donnent de l’argent aux mendiants ou renvoient un porte-feuille plein d’argent essayent souvent de minimiser leur comportement altruiste en fournissant des motifs égoïstes qui rendent leurs actions acceptables en étant conforme à la norme de l’intérêt personnel (Wuthnow 1991).
Si une définition purement comportementale des normes est insuffisantes, et si une telle définition seulement basée sur des attentes est à mettre en question, où allons-nous ? Nous devons réaliser que l’ambiguïté sémantique qui entoure le concept de norme est commun à tous les construits sociaux. Il n’y a pas de nécessité ni de condition suffisant pour être une norme, juste un faisceau de caractéristiques que toute norme peut afficher sur une étendue plus ou moins grande. Les normes réfèrent aux comportements, aux actions sur lesquelles les gens ont le contrôle, et sont supportées par des attentes partagées à propos de ce qui devrait ou ne devrait pas être fait dans différents types de situations sociales. Les normes, cependant, ne peuvent être simplement identifiées aux comportements observables, ni ne peuvent être assimilés à des croyances normatives, puisque les croyances normatives peuvent ou non provoquer des actions appropriées.
Les degrés variables de corrélation entre les attentes normatives et les actions sont un facteur important pour faire la différence parmi les types variés de normes, et pour évaluer de manière critique les trois théories majeures à propos des relations entre les attentes normatives et les actions. Ces théories sont : (1) la théorie de l’acteur socialisé, (2) la théorie de l’identité sociale, et (3) le modèle de conformité au choix rationnel.