Bricolage et décroissance (3/4) : Bricolage de la pensée

IIème Partie : Le bricolage comme forme

Il s’agit dans ce second mouvement d’inverser l’analyse avec son objet ou plus exactement d’approfondir cette même analyse en prenant la philosophie et la politique comme objets bricolés. C’est une démarche premièrement méthodique qui doit permettre de fournir des outils critiques. Nous essaierons de prendre comme points de départ les mêmes positions qui ont été prises dans la première partie afin d’en discuter la pertinence. Bien que l’on s’intéresse à l’époque qui est à la nôtre, nous ne saurions affirmer la volonté de mettre à jour une thèse, un dogme qui fera de l’ère moderne une ère du bricolage. La philosophie comme pratique d’un bricolage intellectuel doit donc être comprise en deux sens opposés : une création positive dans la pensée spéculative ou pragmatique qui ne tient rien pour acquis et une pirouette technique qui fait de la politique institutionnelle une reine de l’hypocrisie et de l’illusion.

A/Bricolage de la philosophie

1.Qu’est-ce qu’une philosophie bricolée ?

La philosophie est un système de pensée qui se construit à l’aide de la langue. Une philosophie bricolée serait une philosophie qui utilise des éléments déjà existants dans d’autres formes de pensée. Selon cette définition toute philosophie serait bricolée. Elle utiliserait des mythes, des concepts déjà utilisés et usés. Elle reprendrait des images antiques pour servir le même but qu’elle a toujours poursuivi jusqu’ici. Comment ne pourrait-elle pas être alors une philosophie bancale, poussiéreuse ? Si on s’en tient à une simple analogie on peut croire que la philosophie doit sans cesse créer. Doit-elle pour autant être dans la production continue ? On pourrait en suivant notre procédé faire l’hypothèse de deux types de philosophie : une philosophie comme objet industriel, produite à grande échelle, flambant neuve et une philosophie du particulier, personnelle car fabriquée par chacun avec des éléments issus de cette autre philosophie. Jusqu’où peut-on tenir la comparaison ? Peut-on faire ainsi une critique de la philosophie systématique qui a toujours eut l’ambition de porter en un seul discours toutes les réponses aux questions que l’on se pose ?
Il est naturel de vouloir également critiquer les pensées toutes faites, définies et en un sens finies, achevées. Que dire alors de ces discours conservateurs qui semblent restés coincés dans un autre espace-temps et qui confondent l’artisanal et le traditionnel ? Que dire alors de l’appauvrissement des discours en général qui se laissent enfermer, cadrer par les médias, ces nouveaux chiens de garde. Avec eux la pensée a laissé place à l’opinion. L’opinion c’est la pensée toute faite, le prêt-à-porter du raisonnement, le prêt-à-penser ; l’opinion c’est la pensée industrielle qui devient vérité et norme à mesure qu’elle s’étend et qu’elle se popularise ; l’opinion c’est le fast-food de la réflexion : le fast-think qui propose des solutions à faible valeur intellectuellement nutritive pour des problèmes superficiels en contrepartie d’un plaisir accru ; l’opinion c’est alors la pensée gelée, surgelée, figée, édulcorée, sophistiquée, synthétisée.
Le sujet consommateur de pensée qui n’en est plus, comme ces conserves de légumes qui n’ayant vu ni la terre ni le soleil n’en sont plus vraiment, renonce à cuisiner (avec tout le plaisir qui s’y rattache) et préfère seulement réchauffer. Il n’a plus besoin de cahier ni de crayon puisqu’il n’écrit plus, à peine a-t-il besoin de sa langue sinon pour répéter comme un perroquet, il lui faut simplent un écran et son doigt. La barquette est gelée, surgelée, chauffée, réchauffée, refroidie. L’opinion est éditée, distribuée, reprise, commentée, twittée, oubliée. Mais comme ces légumes industriels sans saveur il faut user et abuser de sel, d’exhausteur de goût si goût il y a encore. L’opinion s’inscrit alors toujours dans une polémique, un « buzz », une info « choc ». L’opinion doit être instrumentalisée et clairement marquée politiquement. On comprend bien alors que le problème n’est pas de se positionner sur l’échiquier politique, mais c’est de s’y trouver pour s’y trouver ; l’erreur c’est de croire qu’il suffit de faire vibrer l’air qu’il y a devant sa bouche en annonçant une couleur pour faire de la politique. Effectivement c’est une certaine manière d’agir politiquement, c’est brasser de l’air, remuer la poussière. Mais c’est réduire la réflexion politique au vote. C’est réduire l’action politique au choix cornélien. C’est réduire la politique à ce qu’elle n’est pas. C’est ne voir que des alternatives gauche/droite ; nucléaire/bougie ; croissance/austérité, immigration/frontières, etc…

2.Fétichisme

On peut collectionner les philosophies comme les livres qui les expriment. On aurait alors une grande bibliothèque et une grande érudition dans laquelle on pourrait piocher les plus belles citations pour faire bonne impression. On viserait alors la philosophie en tant que telle, comme la preuve de notre intellectualité supérieure. On peut développer le syndrome du fétichisme avec un seul livre, un seul auteur, un seul courant. En politique cela revient à continuer de se dire socialiste, démocrate ou que sais-je, pour garder l’étiquette, le nom, l’apparence. Il est séduisant de se rapprocher d’un courant de pensée dans une démarche de recherche d’identité mais le risque est de s’attacher à cette identité par crainte de changement. Le fétiche c’est l’objet qui est à la place de ce qu’il représente. La philosophie, la politique d’apparence et d’apparat s’appuie en ce sens sur des belles citations, se revendiquant de certains auteurs qui fondent une caution politique et intellectuelle mais les discours bien enflés ne cessent d’être vides. Pour continuer l’analogie du bricoleur et du politique il faudrait parler de l’artiste créateur, celui qui récupère de beaux objets et qui les mets ensemble, celui qui compose en reprenant des slogans de mai 68 pour en faire des toiles d’art moderne, des t-shirts, des meubles faussement usés ou des draps de lit.

3.Accumulation

Le capitalisme n’est pas seulement l’accumulation de valeurs financières. Tout se capitalise : on le voit bien avec les réseaux sociaux où les amis acquièrent de la valeur ajoutée. En entreprise on fait des bilans pour gérer toutes sortes de capitaux : humain, émotionnel, symbolique, etc… Il faut alors accumuler des compétences, des connaissances, de l’énergie. Que faire alors de toute cette collecte ? À force d’intérioriser ne va-t-on pas tout simplement dégueuler ? C’est en tout cas principalement ce que m’inspire cette société de l’hypercapitalisation où l’injonction de plaisir et de bonheur doit passer par la consommation et la surenchère. Tel est le nouvel impératif catégorique : il faut le dernier smartphone trop pratique, il faut la dernière voiture trop rapide, il faut le dernier pull trop joli et cela à n’en plus finir. Les publicités nous crachent au visage leur innocente violence à tous les coins de rue et nous enjoignent à prendre la pilule, celle qui nous laissera dans le monde des illusions.
La difficulté à faire de la philosophie est peut être dans la capacité exigeante de tri et d’ordre. Pour éviter une accumulation sans fin il faut créer. La lecture est l’acquisition d’une matière qu’il convient ensuite de remettre en forme. Parfois on s’aperçoit qu’un bel objet, une belle idée philosophique en tant qu’élément ne trouve cependant pas sa place dans le projet qui est le nôtre. Il faut alors le mettre de côté pour plus tard, pour un autre travail ou carrément l’oublier, le jeter en sachant qu’on en retrouvera des similaires lors de prochaines lectures. De plus la métaphore s’arrête ici car si on peut jeter des choses matérielles, les idées et les concepts sont plus difficilement effaçables. Il est aisé de retourner se plonger dans un livre pour retrouver un ancien concept et la mémoire agit plus par sédimentation, par recouvrement que par remplacement : l’expression « se creuser la tête » prend alors tout son sens !

4.Fonctionnalisme

Quelle serait la fonction de la philosophie ? La philosophie doit-elle remplir sa fonction pour être philosophie ? Doit-elle correspondre et se conformer à des normes ? Les biens pensants sont alors là pour nous borner voire nous border, éviter nos débordements et nous materner. Les intellectuels nous disent comment agir mais c’est bien là leur seule action. Il ne faut pas oublier que si la philosophie doit être un outil, elle n’est pas un outil quelconque. Elle est un metaorganon, l’outil qui dépasse l’outil. La philosophie dans cette métaphore est un outil de mesure, d’évaluation. Sa fonction est alors de définir la fonction des autres disciplines et doit veiller à ce que cette fonction soit respectée. Les intellectuels qui brassent de l’air sont tels ces agents des travaux publics qui s’appuient sur leurs outils pour mieux regarder le temps passer. Soit ils s’appuient sur leurs philosophies pour mieux être médiatisés, soit ils arborent fièrement celles-ci sans en faire vraiment usage. Et finalement ces penseurs ou ces politiques qui gardent précieusement leurs idées dans le monde des possibles craignent peut-être de déchirer l’emballage pour se rendre compte que le paquet est vide.

5.Pragmatisme et relativisme

La philosophie c’est ce qui marche. Chacun peut alors construire sa propre pensée à partir de son vécu, des événements et des rencontres du passé. Si l’on veut sortir de l’industrie de la philosophie et de la pensée unique il ne faut plus apprendre telle ou telle pensée, il faut apprendre à penser pour que chacun-e puisse ensuite construire sa réflexion propre. Mais l’illusion serait de croire que cela suffirait à faire de chacun-e de nous des individus atomisés, indépendants, autonomes, incapables de nous entendre. Cela n’est ni possible, ni souhaitable dans une certaine mesure. Même si nous ne manipulons pas les outils intellectuels qui sont à notre portée de la même façon, dès que nous employons les mêmes outils nous agissons toutes et tous dans le même champ de possible. Une première chose est de penser que ce champ a des limites qu’il convient de repousser avec le matériel, les techniques et les méthodes actuellement disponibles ; une seconde idée est de vouloir créer d’autres techniques et d’autres méthodes, à la fois pour élargir les domaines déjà existants mais surtout pour en ouvrir de nouveaux.

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