Archives de catégorie : philosophie

L’accès à internet doit-il devenir un droit de l’Homme ?

Tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Potentiellement rien n’empêche tel ou tel homme d’accéder à internet. Mais nous voyons avec la censure de certains pays que la question ne se porte pas seulement sur le contenant mais également sur le contenu. Quelles sont les questions implicites soulevées par ce débat ? Doit-on fournir des I-phones à tous les enfants du tiers-monde qui meurent de faim pour qu’ils puissent avoir accès à la vision d’une société censée être meilleure mais qu’ils ne peuvent atteindre ? Croit-on naïvement qu’avec internet et les réseaux sociaux nous pourrons renverser toutes les dictatures et instaurer l’ère de la totale-démocratie ? Croit-on que la connaissance (ne) se trouve (que) sur internet ? Évidemment, fondamentalement nous sommes tous pour que chacun puisse avoir accès au savoir, à la culture, à l’éducation, à l’échange. Mais quel internet devons-nous considérer dans la question ? La toile créée comme un outil militaire est aujourd’hui hétérogène et polymorphe, touchant le domaine de l’éducation, le commerce, le social, la culture, la politique… elle tend à remplacer tous les autres médias, toutes les formes de communication indirectes.
Donner des ordinateurs à des peuples qui n’ont ni électricité ni à peine de quoi se nourrir c’est mettre la charrue avant les bœufs. L’époque technologique dans laquelle nous vivons nous fait croire que le « progrès » nous sauvera de tous les maux et nous destine à une vie parfaite pour tous. L’éducation et la connaissance ne se fait pas avec internet, c’est avant-tout une question sociale de liens et d’échanges entre générations. Acquérir des savoirs et des savoirs-faire nécessitera toujours du temps, du travail, de l’effort, de l’expérience. Et ces savoirs et savoirs-faire ne doivent en aucun cas être vus comme des finalités mais des outils qui permettent à tous et chacun de mieux vivre. Ce n’est pas internet qui a favorisé un certain « confort » chez les pays riches mais c’est ce certain « confort » des pays riches qui a favorisé internet, il ne faut donc pas se tromper de problème.

La convention de Genève pour les jeux vidéos ? Réalité, violence, jeu.

Alors que la Croix Rouge annonce qu’elle se penche sur la violence dans les jeux vidéos les nombreux gamers s’empressent de crier à la censure et au meurtre de leurs droits démocratiques. Aucun ne comprend en quoi un « jeu » pourrait-il être contre la convention de Genève étant donné le caractère entièrement virtuel des actes commis et tous revendiquent le droit d’être violent et de tuer, tant que cela reste dans le « jeu ».
Jouer. S’éveiller. Apprendre. Découvrir le monde. Si le jouet est le symbole de l’enfance, de la naïveté qu’en est-il du jeu ? Le jouet est l’objet et le jeu est la mise en situation. L’enfant apprend petit à petit à reconnaître les formes, les couleurs, il apprend à se déplacer et maîtrise l’espace et les objets. Par la découverte du monde, l’enfant grandit et se construit, il se découvre lui-même. Le jeu passe par les objets, les déguisements qui placent l’individu dans des rôles. Ces rôles ne sont pas anodins, ce sont ceux dont il fait l’expérience à travers les histoires qu’on lui raconte, les films qu’il voit, les scènes quotidiennes auxquelles il assiste. Le jeu de l’enfant est le jeu de l’acteur. Aujourd’hui avec la dimension virtuelle et numérique des jeux, les possibilités de situations sont multipliées à l’infini. C’est indéniable, les jeux vidéos sont de plus en plus réalistes et de plus en plus violents. Comment expliquer cet attrait de la violence dans les jeux vidéos ? Où le jeu s’arrête-t-il ? Quelles sont les limites du réel et du virtuel lorsque le jeu se rapproche dangereusement de la réalité ? La mise en scène de monstres ou zombies crée-t-elle suffisamment de recul pour le joueur ? Quelles sont les valeurs portées par ces jeux ? La violence à l’écran est-elle la même entre le simple spectateur et le joueur averti ?
Quelle réalité à l’écran ? Le réalisme. L’image n’est pas réelle mais elle est réaliste. Ce que signifie l’image que voit le joueur n’a jamais existé mais il peut y croire et une situation similaire peut avoir eu lieu. Seulement la fiction dépasse la réalité. Le réalisme dépasse le réel. La violence s’installe dans les esprits et perd de sa puissance, perd de son réalisme, il faut alors plus de sang, plus de bruit, plus de choquant. Les conséquences d’une telle escalade est la vulgarisation de la violence réelle. Plus les jeux sont virtuellement violents et moins la violence est réellement violente. Dans le jeu des enfants c’est eux qui posent le décor et font évoluer les personnages. Le jeu de guerre n’est pas le même à l’écran parce qu’il est imposé. La question qu’il faut se poser est le rapport entretenu avec la « réalité virtuelle » contre laquelle le joueur ne peut pas se protéger. Le rôle des parents est alors primordial pour maintenir les individus trop jeunes ou trop sensibles à l’écart de jeux trop violents. C’est paradoxalement ce qui renforce le désir d’être un adulte, d’être un homme en affrontant cette violence. 
La violence au plus haut point existe. C’est ce contre quoi se battent des ONG, des penseurs et ce contre quoi la Croix Rouge veut lutter. Doit-on vraiment tout savoir ? Veut-on connaître les côtés les plus sombres de l’humanité ? Il semblerait que oui, au non de quelle raison ? Le droit fondamental démocratique de savoir ? Certes et ensuite ? Doit-on croire que l’homme est par nature violent, dirigé par son instinct ? Nous pourrions voir dans la simulation l’exutoire de cette dimension animale, au même titre que le sport, l’alcool, le sexe ou la création artistique. A la seule différence que cette énergie primitive est transformée dans les activités sociales tandis qu’elle reste plus brute face à l’écran. Nous ne sommes pas tous des tueurs en série frustrés qui cherchent à affirmer leur virilité démesurée pourtant il y a dans les jeux vidéos une dimension très masculine. Le défi, la compétition, la victoire. Dans une société où nous sommes réduits à de simples forces de travail il n’y a plus d’espace pour montrer nos valeurs, les seuls interfaces avec le monde sont nos écrans. Quelles vertus intellectuelles ? Le monde veut de l’idiotie, de l’absurde, du trash. Les jeux vidéos sont la manière pour les joueurs de s’affronter dans le monde entier et faire preuve de leurs capacités à manier le fer par la souris.
Le jeu est dans la nature de l’homme. Nous avons tous un rôle social. La violence existe indéniablement. Peut-on encore appeler la simulation de violence un « jeu » ? C’est l’espace dans lequel nous pouvons transgresser les règles. Cloisonner cet espace reviendrait à pousser les joueurs à transgresser d’autres règles. Au delà de la violence pure et dure c’est le symbole de la justice que représente les actions virtuelles. Agir sans conséquences, sans entraves, sans contraintes en toute liberté d’une manière immortelle. Le jeu qu’il soit calme ou violent pose les normes du monde réel et c’est en cela qu’il doit être considéré avec la plus grande attention.

Jeu, jouet et jeu ?

Le vieux barbu existe encore

Vous aurez remarqué les sapins envahir les villes, les lumières se multiplier au moment où la publicité devient de plus en plus naïve et enfantine, les vitrines de plus en plus rouges et pseudo-enneigées. Les gens se ruent dans les magasins et dans les rues tout le monde est sollicité pour une cause ou une autre. Nous sommes en décembre et malgré la température encore relativement douce nous sommes en hiver. Comment un phénomène religieux tel que la célébration de la naissance du prophète chrétien peut-il susciter autant d’enthousiasme dans une société qui a tué Dieu depuis un moment déjà ? Parce que chacun de nous de manière cyclique cherche des repères pour avancer, et comme tous les ans, nous cherchons ces repères dans des valeurs symboliques inspirées par la saison. L’hiver est froid et nous invite à rentrer chez nous, dans nos chaumières, près de nos feux, nos foyers. En ce sens plus chaleureux que ménagele foyer représente la famille qui s’unit, se réunit en cercle pour lutter contre la rudesse de l’hiver. Dans l’épreuve, les liens les plus vrais étant alors censés se resserrer. Les journées étant plus courtes, la logique voudrait faire de l’hiver une période où nous travaillons un peu moins, et pendant laquelle nous privilégions le repos, l’échange avec les proches, le calme de la demeure. A ces longues nuits, les innombrables illuminations décorent les maisons et villages, villes et boulevards pour essayer d’insuffler le maximum de vie à la noirceur de la saison meurtrière. L’hiver est la fin de l’année, le bilan, l’ultime moment de racheter ses fautes et faire une bonne action et les œuvres caritatives n’hésitent pas à faire appel à notre générosité en l’opposant à la culpabilité de notre égoïsme. Mais au final, ne nous voilons pas la face, les belles décorations et le vin chaud ne changent pas la nature humaine, chacun ne pense qu’à sa gueule, la différence à l’approche des fêtes est d’ordre diplomatique seulement. Même si les conseils chrétiens n’atteignent plus beaucoup d’oreilles, chacun espère inconsciemment qu’une justice naturelle récompense nos bonnes actions et comme nos parents nous l’ont très bien appris : si je suis sage, le Père Noël m’apportera des beaux cadeaux. Alors certes, passés la dizaine nous affirmons ne plus croire au Père Noël, cela reste encore à prouver. On nous le dit : il ne faut plus croire en rien, si ce n’est en soi même. La subtilité est du même ordre que la nuance entre croyance en Dieu et croyance en une force divine, car si bien sûr la majorité d’entre nous rejette l’existence d’une entité physique anthropomorphique effective, notre comportement laisse croire que nous espérions malgré tout l’existence d’une bonté morale qui récompenserait les bons travailleurs. Le mérite n’existe pas, la valeur n’existe plus. La magie de Noël voudrait nous faire croire que nous sommes gentils seulement pendant la dernière semaine de l’année alors que nous ne faisons que rêver éveillés les 53 autres restantes. Nous sommes de ce point de vue le majestueux sapin, immuable. Alors que la végétation se meurt pour mieux renaître nous persistons, insistons tristement, déracinés et souvent abattus. Quand la fin annonce le renouveau, nous ne voyons dans le commencement que l’entêtement dans la même direction. Une fois de plus nous nous mentons avec de belles résolutions qui ne sont en soi jamais des solutions mais plutôt des désillusions. N’en déplaise, l’heure est à la fête, habillons ce sapin de couleurs et de lumières et noyons notre misère dans un torrent de festins sous une pluie d’ivresse. A qui ment-on ? Aux enfants ou à nous-mêmes ? Nous ne mentons pas quand nous leur disons que le vieux barbu existe, nous nous mentons quand nous nous disons que nous n’y croyons pas, car nous voulons y croire et il n’y a pas de honte à ça. Croire est une bonne chose, viser un idéal est ce qui nous fait avancer. Ne pas assumer nous dispense de tout engagement et de toute responsabilité, c’est juste plus simple.

De l’art du graffiti

Au delà de l’écriture les graffitis représentent, telle la calligraphie, un art qui dépasse la simple transcription des mots. Là où la poésie a comme support l’écrit et l’idée transparaît à travers le mot, c’est le mot qui est le support et l’écrit est l’idée. N’allez pas comprendre que les graffitis n’ont aucun sens, mais au contraire, comme en fait n’importe quel signe dans son contexte, ce sont plusieurs significations que nous devons voir à travers et au-delà des images elles-mêmes.
 Un graffiti est alors d’abord une véritable recherche esthétique dont les seules contraintes s’apparentent aux conventions alphabétiques. A travers une riche créativité sont apparus des styles divers et variés représentatifs de modes culturelles aussi bien influencées par l’architecture, le design, les arts plastiques et également la typographie, discipline étroitement liée. La matière première de l’artiste n’est pas la peinture, le mur ou le mot : c’est la lettre. Des traits fondamentaux suffisants et nécessaires à la reconnaissance d’un « A », triste, morne statue inexpressive nous pouvons dégager une dynamique, un déséquilibre, un mouvement, une profondeur, une force, une attirance, une vie. Sur le papier, les mains de l’artiste font glisser la pointe du feutre des milliers de fois jusqu’à obtenir la forme parfaite, originale, maîtrisée. Sur un carnet ce sont des centaines et des milliers de répétitions d’un même signe, une lettre ou même un simple point. Similaire à la pratique de la calligraphie chinoise c’est une véritable recherche disciplinaire, rigoureuse. Le crayon marque les feuilles les unes après les autres jusqu’à la forme « parfaite » harmonieuse, cohérente avec les autres, dont le mouvement original doit néanmoins disparaître derrière la qualité d’exécution. Puisque écrire est avant tout transmettre un mouvement, une dynamique à de l’espace c’est la persévérance du corps qui est visée. Travail d’équipe entre l’œil et la main, trouver le bon signe c’est chercher le bon geste. Face au mur, les lettres prennent des dimensions décuplées et les traits se courbes, se délient, s’épaississent ou s’affinent, se rejoignent en laissant naître des espaces et des volumes qui ne tardent pas à se remplir de couleurs et de motifs. La force d’un graffiti réside en partie dans ce paradoxe soulevé par les lettres. Elles qui doivent servirent le mot, le mot qui doit servir la phrase et la phrase le texte, les lettres n’ont a priori qu’un rôle figuratif. Avec le graff’ elles prennent les devants de la scène parées des plus beaux costumes, endossant le premier rôle et réclamant le titre de vedette ! Trop souvent dénigrée, cette pratique artistique acquiert de plus en plus de crédibilité à mesure que l’art moderne s’ouvre et que les artistes de rue passent les portes de certaines galeries tandis que d’autres artistes plus « classiques » prennent l’air. Ne faisons pas pour autant d’amalgame grossier entre deux mondes qui, bien qu’ils se répondent, ne se confondent pas.
Ce rapport à l’écriture est symboliquement très fort. Il manifeste d’une volonté créatrice déterminée à faire du beau de ce qui est commun et comment lui rejeter l’appartenance au genre « artistique » alors que ce moyen d’expression répond comme toute autre forme à des contraintes bien définies ?
Ce qui dérange évidemment est l’appropriation de l’espace public et ce qui s’apparente à de la dégradation. Il faut comprendre cette pratique dans son évolution historique liée à une critique de la société, notamment des ghettos et d’une urbanisation sans âme. L’art n’est-il pas surtout une protestation contre la société ? Sans quoi, la recherche esthétique serait une fin en soi. Par la manifestation de leur présence les communautés de graffeurs visent la reconnaissance de leur existence et l’affirmation de leur identité propre comme ce que cherche à faire chacun de nous à son échelle. Cette reconnaissance n’est sans doute effective que dans un milieu, mais exister n’est-ce pas forcément exister dans un monde ? Et comme dans n’importe quel domaine artistique il existe le monde des artistes de rue. En quoi la reconnaissance par des pairs est-elle différente dans la rue ? Il y a de toute évidence une provocation dans l’acte nécessaire à la production : à qui appartient la ville ? A-t-on choisi de se voir affligés de toutes ces panneaux publicitaires ? De toutes ces vitrines et ces enseignes ? Qu’est-ce qui dérange ? L’appropriation des conventions d’écriture, symbole des conventions sociales et culturelles ? A-t-on peur de ça ? C’est justement ce qui est revendiqué : sortons des sentiers battus ! Soyons imaginatifs, créatifs, actifs et maîtres de notre ville, de notre espace vital.
La rue est le meilleur endroit pour faire de l’art, si nous acceptons la définition de l’art comme une ouverture sur le monde, une rupture des conventions et des clichés. En quel autre endroit pourrait-il être mieux logé ? L’art est révolte silencieuse et pour être efficace elle doit se faire dans la rue, dehors, au grand jour et ne pas restée cloisonnée, enfermée, enchaînée. L’art d’aujourd’hui cherche à être spontané, accessible et populaire. L’œuvre n’est pas la même sans son contexte, son environnement. Certains artistes américains du mouvement Pop Art nous l’ont clairement montré avec leurs sculptures géantes (Oldenburg) qui n’auraient ni la place ni la force qu’elles ont maintenant si elles se trouvaient dans un musée. Comment enfin ne pas admirer l’humilité de ces artistes de rue qui inscrivent leurs travaux dans le moment. En effet, chaque production murale est amenée à être recouverte, parfois aussi rapidement qu’elle n’aura été découverte et le caractère éphémère d’un tel travail ne peut que renforcer l’estime que l’on peut avoir. L’art pour l’art ou simple marque de pragmatisme face au bruit incessant de la société dans lequel nous sommes noyés ? Avec les graffitis non seulement nous crions notre désir d’exister, mais nous le crions haut et fort, en formes et en couleurs !

Articles liés :
Poétique de la lettre
De la calligraphie chinoise

L’animal – Du mythe à l’absurde

Le rapport que l’homme entretient avec l’animal tel qu’il est aujourd’hui n’est certainement pas le même que celui qu’il avait quelques siècles plus tôt, encore moins celui qu’il avait au début de son humanité. L’homme s’est fait homme en même temps qu’il a fait l’animal, deux concepts qui n’existeraient pas l’un sans l’autre. L’homme est ce qu’il est, un être pensant qui n’est justement pas une roche, une plante ou un animal. Et pourtant, dans une société qui semblerait vouloir faire de l’homme une catégorie à part entière, les personnifications, allégories, analogies et autres métaphores confèrent aux animaux autant d’humanité qu’elles attribuent une animalité aux hommes. L’image de l’animal à travers l’humain et l’humain à travers l’animal est précisément ce sur quoi nous pouvons remarquer qu’au fil des âges c’est une complémentarité que nous proposons d’approfondir.
De l’Égypte ancienne à l’Inde, par delà l’océan Atlantique dans la tradition amérindienne les divinités sont animales. Le serpent à plumes Quetzalcoatl, Ganesh à la tête d’éléphant, Anubis la tête de chacal. Le symbole animal est très fort quelque soit la société, la culture. Très souvent ce sont des formes anthropomorphes qui mêlent l’allure de l’homme avec le visage d’un animal. Le visage, la tête est pour autant la partie pensante de l’homme celle qui lui permet de voir, d’entendre, de goûter, de parler c’est donc le siège de la plupart de ses qualités qui sont censées faire de lui un homme, différent de l’animal et pourtant c’est cette partie qui est animale dans la symbolique divine ou mythologique. Nous retrouvons de nombreuses chimères, tels les centaures ou minotaures qui associent les qualités de l’homme avec celles de l’animal, avec l’idée de la réincarnation dans certaines croyances l’animal ne devient sacré que parce qu’il renferme potentiellement l’âme d’un humain.
Avec le christianisme le dieu prend le visage de l’homme et l’homme prend le pouvoir sur le règle animal, Noé se pose comme sauveur de l’humanité et de la terre entière, et la mission de l’homme est de garder le jardin et protéger les animaux. L’homme s’élève peu à peu, il s’émancipe et se place au dessus de tout, et si à la Renaissance, les fables de La Fontaine sont connues pour leur mise en scène d’animaux qui représentent le genre humain, c’est avant tout pour accentuer des vices moraux que l’homme ne peut envier à l’animal si bien que beaucoup d’expressions dérivent de cette analogie… et la confusion avec le genre animal se développe quand cela arrange l’humain, ce qui nous fait arriver aux fantasmes de certaines créatures imaginaires comme les vampires, les loups-garous montrent l’animalité d’hommes qui n’en sont plus vraiment, à la fois des surhommes et des sous-hommes.
Nous retrouvons toujours la même symbolique chez Walt Disney avec une visée pédagogique, ludique mais malheureusement naïve. Quelle vérité se cache derrière la dialectique homme et animal que nous vendent les studios hollywoodiens ? Toujours cette même seule vérité hypocrite du chasseur sans cœur ou du citadin pollueur ignorant. Ce n’est pas faux. Mais ce n’est qu’une infime partie de la réalité et cette gigantesque hypocrisie prend toute son ampleur avec la nauséabonde publicité que l’on nous matraque à tout va. Les bêtes sont mises en scène sous des traits humains pour nous vendre des produits pour lesquels ils sont dominés, exploités, torturés. Tout ce que le commercial a à faire est mettre le visage souriant de l’animal sur son produit et voilà le consommateur rassuré ! Ce qui est absurde est cette décrédibilisation du règne animal. D’abord on lui donne les traits de l’homme en les exagérant un maximum, ce qui le ridiculise. Et cette image abaissante marque les esprits dans lesquels se forge petit à petit l’idée contraire par laquelle toute ressemblance de l’animal à l’homme n’est que pure fiction, absurde et simplement distrayante. Voilà la triste image que l’humanité construit aujourd’hui : l’animal est un produit de consommation, un objet de distraction. Plus l’homme maîtrise et domine et plus il réalise son fantasme de Dieu, car c’est dans sa nature, le roi est mort, vive le roi. Empressons-nous de le tuer pour prendre sa place. Le pire dans tout ça ? La soif de pouvoir tellement immense que l’homme en oublie sa propre condition et ironiquement ne se considère lui-même non plus comme un humain mais avec le reste du vivant comme de simples outils nécessaires à son propre désir : des bêtes.

La mesure de l’homme

Qu’on écoute Protagoras ou Pythagore et bien d’autres, l’observation de l’homme et son monde et la tentative de compréhension de celui-ci s’appuie sur sa mesure. Les nombres si anodins soient-ils sont les outils que l’homme a inventé pour cela. Que serait la technique sans les mathématiques et la géométrie qui nous permet de tracer points, lignes, courbes, surfaces et volumes ? Bien que les origines du compagnonnage soient quelque fois mises en doute, les dates importent peu. La maîtrise du trait, du geste n’a pu se faire qu’avec la maîtrise des nombres et l’évolution des techniques de calculs et de tracés. Les nombres ont toujours fasciné l’homme parce qu’ils sont cette impression d’être à la fois dans toutes les choses, comme entités régulatrices alors qu’ils n’ont aucune réalité propre. Les nombres et leurs pouvoirs sont souvent associés au divin sans l’être forcément, la trinité qui peut se rapporter aux pères fondateurs du compagnonnage, les éléments (trois chez les celtiques, quatre chez les grecs, cinq chez les chinois…) le chiffre sept encore que nous retrouvons dans beaucoup de mythes et contes, et qui a son importance chez les compagnons. Sans oublier les deux chiffres indéfinis grecs π et φ qui servent à tracer des figures géométriques et définir les proportions idéales.
Si l’homme est à la mesure de toute chose comme le disait Protagoras les œuvres qu’il laisse à travers le temps sont la preuve qu’il est malgré ça sans cesse en recherche de proportions dans la beauté, et chercher à dépasser sa finitude par la réalisation d’ouvrages dépassant sa taille et dépassant son époque. Les gratte-ciels d’aujourd’hui sont les cathédrales d’antan, manifestants le désir d’aller toujours plus loin, plus haut. Les pyramides restent aujourd’hui encore un mystère de construction, mais les Égyptiens ne détiennent pas le monopole d’ingéniosité dans ce domaine, d’impressionnants temples de sépultures taillés à flanc des montagnes témoignent dans la cordillère des Andes de techniques tout aussi remarquables, sans parler des patrimoines amérindiens, ou des temples et édifices de l’Antiquité…
Le compagnonnage se revendique des bâtisseurs, et c’est évidemment sur toute cette tradition que nous avons évoquée qu’il repose. Bien sûr la forme que cette institution ouvrière a aujourd’hui est trop récente pour pouvoir affirmer exister ainsi depuis des millénaires, mais l’esprit lui est resté dans la lignée des hommes qui cherchent à faire les choses selon les règles de l’art, selon les proportions justes avec une certaine foi dans les règles, les nombres qui sont les seuls repères invariants au cours des siècles. Car si les formes changent, s’aplatissent, s’affinent, se courbent ou s’effacent sous une matière qui semble devenir de plus en plus artificielle, morne et morte, froide derrière des machines sans âme, ce qui ne peut changer est cet œil humain qui distingue les moindres erreurs de grandeur, de longueur, de couleur… Cela peut paraître naïf mais tant qu’un triangle restera un polygone à trois côtés et que 2 et 2 feront 4, n’en déplaise à M. Descartes, alors l’homme aura toute sa place dans le travail de la matière, l’artisan peut faire confiance aux nombres.

Articles liés :
Main et humain

Dis moi ce que tu manges…

…et je te dirai qui tu es. Dans nos sociétés occidentales, alors que nous avons la chance de subvenir à nos besoins, nous avons la fâcheuse tendance à ne pas en avoir conscience, nous oublions toute l’importance du fait même de se nourrir comme processus vital, en sublimant l’aspect hédoniste de la nourriture. Prendre du plaisir à se ravitailler n’a rien de mauvais en soi, mais c’est la nature altérée de celui-ci qui est dérangeante. Considérer des plaisirs comme des biens en soi est différent de considérer des biens et les plaisirs qui y sont liés. Nous pouvons apprécier un repas, mais nous devons apprécier le fait même de manger. Nous ne devons pas oublier que la vie, le mouvement est énergie. Nos corps sont des générateurs chimiques tournant aux dérivés de photons, délivrés par la lumière du Soleil et assimilés par le règne végétal. Le cycle de la vie est le cycle de l’alimentation, de l’échange d’énergie, de la co-dépendance des êtres qui nous place dans un ensemble vivant, la biosphère. Nos gesticulations périphériques quotidiennes ne sont que des fioritures qui embellissent ce que chacun cherche avant toute chose : continuer à vivre. Et si nous acceptons certaines choses pénibles qui peuvent être le travail pour certains, les multiples contraintes de la société pour d’autres, c’est parce que nous devons tous nous nourrir et nous dépendons plus ou moins tous des uns et des autres pour ça. C’est pour manger que l’homme s’est sédentarisé, si il s’est installé près de l’eau c’est notamment car l’eau permet à la vie, aux plantes de pousser, et aux animaux de les manger.
Tous nos actes ont des conséquences, si celui de manger est le plus banal, le plus vulgaire, le plus commun, le plus nécessaire, cela n’en fait pas pour autant un acte innocent. Le monde dans lequel nous vivons, la société de production à laquelle nous appartenons reposent sur nos habitudes de consommation. Aujourd’hui plus que jamais, manger est non seulement un acte économique, politique mais aussi éthique et quelque peu philosophique. Manger implique des choix de produits, qui favorisent ou non des types de productions, de distribution, des modèles économiques et leurs structures commerciales et sociétales s’y rapportant. Car manger c’est acheter des denrées alimentaires et donc financer le modèle que l’on souhaite soutenir. C’est par conséquent un acte écologique quand on sait que les transports, l’agriculture, une partie de l’industrie et des services en dépendent directement. Manger est enfin un acte éthique quand il exclut certains aliments pour des raisons diverses, des conditions de travail, d’exploitation ou fondamentalement dans la prise de position morale contre la domination animale dans le cas du végétalisme.

Crise de foi

Derrière le menhir se cache la Vierge
contemplant le Golfe du Morbihan
Peut-on mêler politique, religion et émotion ? Inévitablement, ces trois aspects fondamentaux de l’organisation sociale de l’homme sont non seulement liés mais directement dépendants les uns aux autres. Au lendemain d’un pseudo débat sur la laïcité et dans une atmosphère mondiale toujours aussi marquée par la peur comme le souligne Dominique Moïsi dans La géopolitique de l’émotion, à qui ou à quoi pouvons-nous reprocher cette crainte de l’Autre, cette angoisse d’une menace qui arriverait de nos voisins méditerranéens fraîchement livrés à la démocratie.
Oubliez vos cours d’histoire qui datent du début du siècle, ceux qui nous apprenaient que l’Europe, les États-Unis et le Japon formaient le trio super puissant régnant en maître sur l’économie mondiale. N’allez pas croire non plus à cette idée outrageante d’une entité arabo-musulmane une et indivisible tout comme il est absurde de parler encore de « l’Occident » en assimilant deux cultures d’un bord à l’autre de l’Atlantique différentes en de nombreux points de vue. Mais maintenant que M. Bush est parti nous pouvons dépasser le stade des gentils et des méchants et de cette vision manichéenne d’un monde qui opposerait d’un côté la démocratie et de l’autre l’islam terroriste.
Ceci étant dit le problème qui nous concerne ici est ce que j’ai choisi d’appeler une crise de foi. Le capitalisme aurait-il comblé toutes nos espérances à tel point que nous ne puissions plus croire en quelque dieu que ce soit ? Ou serait-ce la quête du profit qui nous aurait détourné de toute spiritualité ? Les riches devenant de plus en plus riches n’ont plus besoin de fonder une croyance en un paradis qu’ils se trouvent déjà posséder et les plus pauvres, de plus en plus nombreux perdent la foi face à des gouvernements semblant les abandonner dans la misère, voir les y enfoncer pour mieux tenir debout le temps de la « crise économique ».
Mais qu’elle soit financière, sociale, industrielle ou même écologique, la véritable crise est avant-tout émotionnelle, culturelle et humaine. La vérité qui défend cette idée est très simpliste et pourtant indéniable : nos peuples, nos partis, nos états, nos nations sont constitués de femmes et d’hommes plus ou moins sujets aux émotions. Ces émotions qu’il faut observer avec attention déterminent les directions que prend l’humanité tout entière. La foi, qu’elle soit religieuse ou non, découle de ces mêmes émotions. Parfois quand elle est puissante, née du désespoir et de l’humiliation, la conviction religieuse mène des peuples entiers jusqu’à la démocratie ou la mort.
La modernité, les progrès scientifiques et technologiques nous ont donné une certaine confiance en l’avenir. Cette confiance collective a cependant freiné les convictions personnelles de chacun. Comme dans un train qu’on ne saurait arrêter, la plupart d’entre nous se contente de regarder le paysage défiler sans se soucier de la destination finale. Ce qui nous fait peur est cette foi beaucoup plus forte chez nos frères et sœurs venus en France pratiquer leurs religions. Ce qui nous fait peur c’est cette identité beaucoup plus affirmée qu’ils n’ont pas honte d’afficher. Ce qui nous effraie aussi et nous angoisse c’est ce modèle démocratique pas si infaillible que ça que l’on se félicite implicitement d’avoir propagé à nos amis Tunisiens ou Égyptiens en sachant très bien que ce n’est pas non plus une solution miracle et directe. Ce que nous craignons c’est que cette force toujours aussi jeune, vive et dynamique qui vient d’ailleurs ne vienne donner un coup de pied dans une culture française quelque peu stagnante ou du moins toujours en quête d’identité.
Car le français moyen qui ne va plus à la messe n’est guère passionnant. Il travaille, il s’achète une voiture, une maison, part en vacances dans les îles et voit le monde à travers des reportages « chocs » dans lesquels il pense toucher à la réalité. Il voit des personnes de couleur débarquer et leur reproche alors le chômage, l’insécurité et le trou de la sécu. Mais malgré ses plaintes et ses reproches, quels sont ses véritables idéaux ? Il est beau le trio qui triomphe sur les frontons des écoles : Liberté, Égalité, Fraternité. Dans un état de droit on en oublie presque que la fraternité est plus un devoir moral.
De l’ignorance naît la peur de l’autre. Essayer de comprendre, s’intéresser est un premier pas qui est nécessaire sans être suffisant. Le mieux pour découvrir l’autre est sûrement de l’accueillir avec une véritable intention d’intégration, pas seulement économique comme main d’œuvre facile, mais surtout socialement par des prises de décisions en faveur de véritables échanges culturels.

L’éloge du chaos

Dans une société où tout est réglé et ordonné, dans des paysages fractionnés mathématiquement en parcelles précisément équitables, perdure un ensemble d’événements, d’idées, de comportements qui peuvent se regrouper sous un concept général que l’on appelle « chaos ».
Ma définition du chaos est particulière. Elle oppose la nature véritable des choses à ce que l’homme en fait. Elle oppose l’aléatoire, le spontané, l’indéfini, le difforme, le morcelé à l’ordre, la linéarité, la composition, la régularité… Les physiciens, mathématiciens et autres scientifiques peuvent alors s’empresser de remarquer que les probabilités, les fractales ou les agencements octaédriques des molécules nous montrent un certain ordre dans la nature des choses. J’en conviens parfaitement mais ma réflexion ne se porte pas sur le nombre d’or. Considérons le chaos comme une opportunité, esthétique ou sociale !
Comme nous l’apprend très bien Tyler Durden, instigateur du projet chaos dans le film de David Fincher, à force de vouloir tout contrôler on passe à côté des choses essentielles, peut-être les plus primitives, mais celles qui nous touchent le plus.
Nous luttons jour après jour contre le chaos. Combien de fois nos parents nous ont-ils ordonné de ranger une chambre ô combien chaotique ? Quelles capacités faut-il pour réussir à tirer au crayon un trait parfaitement droit ? D’un côté nous tentons d’attendre ce que la pensée commune qualifie de perfection, d’un autre nous savons que les irrégularités témoignent d’une authenticité qui est gage d’une qualité intemporelle. Que dire face aux tomates trop parfaitement rondes et rouges qui poussent à toute heure du jour et de la nuit, quelle que soit la saison ? Que penser de ces blocs architecturaux qui délimitent nos banlieues ? Vous savez aussi bien que moi qu’une certaine part d’humanité, bien que tendant vers une certaine évolution, a besoin de cette part de chaos, d’authenticité.
Il nous faut du mouvement, de l’encombrement, du bruit. Il nous faut cette métaphore urbaine de la jungle primitive. Il nous faut des obstacles, de la rugosité où nous accrocher, des lianes pendantes pour nous déplacer, des rivières débordantes à franchir pour nous dépasser. L’homme malheureusement devient de plus en plus mauvaisement fainéant. Il trace des routes les plus rectilignes possibles pour gagner du temps en perdant de l’espace. Il nous faut de l’art brut, de la terre et de la poussière, des vieilles portes en bois qui vieillissent et qui travaillent en grinçant avec le soleil. Il nous faut des visages marqués, expressifs, n’ayant peur de montrer des rides. L’homme malheureusement est narcissique. Il ne voit que ses mannequins anorexiques et ses vieilles actrices dépassées botoxées jusqu’à la raie. Il nous faut l’improbable, l’inattendu, la surprise, l’espoir. Il nous faut cette part du hasard qui nous laisse encore croire qu’on peut en sortir… de ce chaos précisément !
Oui, qui peut me contredire quand j’affirme que nous sommes en plein dedans ? En sortirons-nous un jour ? Peut-être pour mieux y retomber ! Voyons les choses sous cet angle : l’ordre n’est qu’une combinaison de désordres et l’équilibre un passage d’un déséquilibre à un autre. Accepter le chaos est une manière d’accepter notre incapacité à maîtriser la nature. Accueillir le chaos en soi est une grande preuve d’humilité.

>>>LES CHRONIQUES DU CHAOS

Les réseaux sociaux

L’homme est un loup pour l’homme et les amis de mes amis sont mes amis. C’est un peu ce que veulent nous faire croire les réseaux sociaux dont le plus populaire ne cesse de me proposer de de « lier d’amitié » avec des personnes que je ne connais ni d’Ève, ni d’Adam… Si ! Justement il ne connaît que ceux que connaissent ceux que je connais… Et je ne déconne pas : je ne les connais simplement pas… et je m’en réjouis ! Je ne trouve que ce que je cherche, et je ne cherche que ce que je veux trouver. je pourrais aussi chercher à ne pas me faire trouver. Je suis bien content qu’il ne retrouve pas le nom des personnes que j’ai rencontrées le mois dernier ou le vieil ami perdu de vue dont je ne connais pas même le nom. Cela ne saurait tarder, bientôt nos téléphones seront tous reliés les uns avec les autres et je pourrai dire à mon boucher en rentrant chez moi que son steak était succulent. En rentrant quelques préférences ma machine me suggérera de flirter avec cette inconnue que j’aurai croisée précédemment dans la rue, inconnue qui ne l’aura été qu’un bref instant puisque j’aurai accès à son itinéraire quotidien, je saurai qu’elle va à tel ou tel endroit et qu’elle défend telle ou telle idéologie politique pour peu que les idéologies politiques existent encore !
Quelle est la véritable fonction de tels réseaux sociaux ? Quelle est la valeur de ce qui est nommé comme « amitié » ou « ami » ?
N’arrivons nous pas ici à l’apogée de ce qu’internet pouvait faire de pire : laisser à chacun un espace d’expression narcissique et grandissant d’inutilité.J’imagine déjà les défenseurs de la démocratie crier au blasphème ! Hou ! Hou ! Nous avons le droit de dire ce que l’on pense… Sur ce point je ne peux me rétracter car sans ça je n’écrirais pas ces lignes. Le problème philosophique qui est en train de se créer confronte deux sphères sociales anciennement bien distingues : l’espace public et l’espace privé.
Pour une princesse, une star du cinéma ou je ne sais quel riche flambeur con et célèbre, cette limite s’amincit du fait des médias. Et nous, pauvres travailleurs, désirons ce que Warhol nous avait implicitement promis : notre quart d’heure de gloire.
Se créer un réseau social peut répondre à plusieurs attentes. Une de celles-ci que l’on n’ose avouer à soi même reste l’image médiévale d’un vieux fantasme mélangeant orgueil et pseudo-pouvoir : avoir sa petite cours autour de soi. Avoir du monde qui nous regarde. Voir mais surtout être vu. C’est ça que l’on aime. Raconter sa vie, se donner de l’importance car nos quotidiens sont trop monotones on essaie de faire remonter à la surface les substrats les plus délicats.
Nous nous hâtons d’afficher les photos de vacances attestant d’un bonheur qui parait constant et un océan d’obséquiosité recouvre le triste continent de la réalité. Nous n’avons rien à dire mais nous le disons ! Et dans cette cacophonie abrutissante tout le monde est l’ami de tout le monde… et de personne.
Nous sommes des individualités en quête d’identité. En cherchant à nous construire celle-ci, à travers l’autre, focalisés sur le reflet du reflet, nous ne savons plus ou regarder. Qui ressemble à qui ?
Nous partageons les mêmes goûts, écoutons la même musique…c’est bien. Rien d’étonnant, après tout, nous mangeons les mêmes produits, nous portons les mêmes vêtements, nous regardons les mêmes conneries télévidées. Super, alors nous sommes vraiment tous amis ? J’aime rire, j’aime manger et ne rien faire, j’aime dormir, j’aime la paix dans le monde, j’aime la musique, j’aime le ciel bleu et le soleil, j’aime l’amour même ! Tout le monde est beau, tout le monde est gentil, tout le monde s’aime. Finalement, je ne vois pas où est le problème.
La négation d’une isolation intellectuelle nous formate. Plutôt que d’accepter la nature de vide de nos vies on préfère la remplir avec des conneries. Des images, des sons. Moins on réfléchit et moins on se rappelle la triste vérité qui nous entoure. Ne penser à rien. Telle est l’immense difficulté de la plupart des exercices de méditations asiatiques. Serait-ce là notre manière d’atteindre une forme de sagesse ? Plutôt paradoxal, non ? Si la folie est une forme de sagesse, la curiosité intellectuelle ne doit par contre pas faire l’objet d’un amalgame avec une curiosité malsaine, perverse ou tout simplement futile qui nous pousse à regarder des vidéos plus inutiles les unes que les autres.
Ce qui compte c’est de masquer le silence, masquer l’ignorance, faire des gestes et du bruit pour montrer qu’on est là, pour donner à notre corps des signes de vie, des signes d’un mouvement, même chaotique. Car notre peur inconsciente la plus présente est celle de la mort. L’homme moderne s’empresse d’ailleurs vite de dormir mais s’impatiente de rêver, et d’être à nouveau face à des tas d’images, amusant son esprit, lui laissant toute liberté d’oisiveté spirituelle.
Mais un jour, il se réveille. En prenant un peu de recul, juste assez pour se rendre compte du temps qu’il perd, ces activités qu’il croyait l’attirer se révèlent n’être qu’une longue attente sans fin devant une multitude de données sans valeur.