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« En finir avec l’idée de culture »

Lectures croisées de Pourquoi un féminisme matérialiste est (encore) possible – et nécessaire ?

Stevi Jackson (2001) article traduit de l’anglais par Françoise Armengaud paru en 2009 dans « Les nouvelles questions féministes »

En regard avec Un féminisme matérialiste est possible de Christine Delphy (1980) ; et

« Merely cultural » de Judith Butler (1997)

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De quoi le genre est-il la traduction ?

De quoi le genre est-il la traduction ?

Notes de recherche suite à la journée d’études « Le genre en traduction » du 12 Octobre 2015

Être féministe se dit en une multitude de sens. L’histoire de la lutte des femmes pour l’égalité a pris des formes différentes et donné lieu à plusieurs courants au fil des combats, selon les contextes et les intérêts qui en émergeaient. Aujourd’hui, si on laisse de côté les féministes essentialistes, les libérales et les pseudo-féministes de tous bords (du PS par exemple) on trouve plusieurs courants théoriques et militants qui s’opposent en plusieurs points et qui trouvent leur origine dans le rejet d’un féminisme socialiste ou marxiste des années 19701. Ainsi post-modernisme, théorie queer et matérialisme s’opposent sur de nombreux points alors que l’on peut aussi chercher à les faire converger. Judith Butler, philosophe féministe américaine s’inscrit dans cette perspective. Réputée pour la parution de Trouble dans le genre elle fournit aux différents courants un apport théorique considérable. Une journée d’études lui a été consacrée le 12 Octobre 2015 à l’université de Paris VIII sous l’intitulé « Le genre en traduction ».

Eric Fassin faisant remarquer que le genre est une invention française nous invite alors à penser que le genre est traduction autant qu’il est toujours en traduction. C’est en suivant cette invitation et en jouant sur la polysémie du terme de traduction que je souhaite m’inspirer des différentes interventions du colloque et du corpus féministe pour répondre à cette question : de quoi le genre est-il la traduction ? Cette formulation vise à dépasser la pensée essentialiste sur laquelle repose les préjugés sexistes : il n’existe pas une manière d’être femme ou homme qui soit plus authentique qu’une autre. Pour autant on ne saurait fermer les yeux sur la réalité sociale qui institue ces différences au nom du genre ou du sexe. Car si le genre est construit, sur quoi se construit-il et pourquoi le construit-on ? Ainsi dire que le genre est construit ne répond pas à grand chose si on ne se demande pas ce que traduit le genre et ce qu’il trahit : le rôle social, l’identité, la sexualité ?

L’enjeu n’est donc pas de savoir comment se traduit le genre car on sait qu’il se traduit de multiples manières mais il faut regarder en quoi la difficulté à le traduire, c’est à dire à lui donner du sens en dehors des normes propres à l’intérieur d’une langue, d’un corps, d’une discipline données, exprime tout ce qui dépasse, ce qui déborde, ce qui ne passe pas dans les cases.

D’une langue à l’autre : que nous dit le genre ?

Dépasser l’opposition entre le symbolique et le matériel

« Tout ce qui se présente à nous, dans le monde social-historique, est indissociablement tissé au symbolique. Non pas qu’il s’y épuise. Les actes réels, individuels ou collectifs – le travail, la consommation, la guerre, l’amour, l’enfantement –, les innombrables produits matériels sans lesquels aucune société ne saurait vivre un instant, ne sont pas (pas toujours, pas directement) des symboles. Mais les uns et les autres sont impossibles en dehors d’un réseau symbolique. »2

Il serait donc absurde de séparer les conditions matérielles d’existence du symbolique, de l’idéologique, de la représentation. En termes marxiens et matérialistes on rappelle donc ici avec le philosophe marxiste Castoriadis la dépendance de la superstructure sur l’infrastructure. J’ajoute que tout système symbolique socialement institué implique des sanctions. C’est à dire qu’il associe à des actes, des conséquences, des significations et des valeurs. Cela se traduit dans le quotidien à l’obligation de bien parler français pour être intégré.

Il convient également d’invoquer le structuralisme de Saussure3 qui peut se résumer ainsi : chaque langue est un système ordonné de sons qui ne font sens (comme phonèmes) et se déterminent donc seulement les uns par rapport aux autres. Autrement dit le sens attribué aux sons ne peut exister indépendamment de la structure qui les porte. Cela s’illustre assez bien avec l’exemple suivant : pour un francophone les mots anglais « chip » ; « cheap » ; « sheep » et « ship » ont la même valeur de sens puisque la différence de longueur de la voyelle et l’alvéolo-palatale n’apportent pas de distinction de sens. Les conséquences sont plus larges car cela affecte la perception du monde. Si une langue ne fait pas la différence entre le vert et le bleu (comme en breton) alors les locuteurs n’ont pas besoin de faire la différence dans leur champ perceptuel.

Quelques exemples. En slovène le pluriel est pluriel : dire « nous » dépend de si on est deux ou plus et si on est deux il faut préciser si ce « nous deux » concerne l’interlocuteur (inclusif) ou une tierce personne. Si je dis que j’ai « des oranges » dans mon sac, le déterminant et le substantif n’auront pas la même terminaison si j’en ai 2, 3 ou plus. En vietnamien c’est hiérarchie sociale qui transparaît à travers un usage des pronoms personnels très varié et précis et rendant compte du genre, de l’âge, de la position sociale relative et des liens de parenté. Un énoncé n’est donc pas traduisible en dehors de son contexte. Dire « je vous remercie » en vietnamien pourra donc se dire d’une trentaine de façons différentes, chacune précisant une multitude d’informations.

Chaque langue oblige donc à porter son attention sur des détails qui ne font pas forcément sens dans une autre et cet écart entre chaque langue traduit cet espace de significations intraduisible, et traduit le fait que la réalité n’est pertinente qu’à travers un langage qui la traduit. La réalité du nombre est présente en France mais n’importe pas autant qu’en slovène. La réalité de la hiérarchie sociale et des liens de parenté existe aussi en France mais n’apparaît pas autant qu’en vietnamien. Ceci étant dit, quelle pouvoir peut-on accorder au langage ? Il révèle les structures sociales et est aussi pour ça le moyen privilégié de leur maintien. En même temps on pourrait ne pas s’inquiéter de ce qui n’est « que » verbal. Jusqu’où alors peut-on accorder de l’importance aux mots dans le maintien comme dans l’évolution de l’ordre social ?

Il ne faut pas séparer l’histoire des langues à travers le temps avec l’Histoire politique et sociale. C’est le danger du logicisme qui cherche à formaliser un langage qui serait dépourvu d’ambiguïté car simplement logique et neutre et capable de recouvrir toute la réalité. Ce que n’ont pas compris ces logiciens c’est que la richesse des langues vient de son imperfection, de son imprécision, dans cette capacité à créer du sens à partir de symboles dont le sens est défini mais jamais entièrement fini. Le genre répond à cette règle : il semble à la fois clairement défini mais aussi indéfinissable ou infini dans la mesure où rien n’oblige ou n’empêche au genre de s’exprimer d’une manière ou d’une autre.

Ce qui est clairement défini et qui soulève une tension réside entre le rejet par certaines féministes (matérialistes) de l’injonction à signifier le genre, quel qu’il soit et quel que soit sa multiplicité face à la nécessité selon d’autres à la fois de dépasser cette injonction tout en ré-investissant le genre à une échelle individuelle, tout en souhaitant le signifier davantage bien que différemment.

Castoriadis critiquait l’idée d’une tabula rasa que confirmerait Butler. On ne peut pas se défaire entièrement des normes qui nous précèdent et on ne peut pas inventer ex nihilo des manières d’être déjà reconnues socialement. Bien que le genre soit construit, cette construction n’est jamais achevée, c’est un processus permanent. Alors si le genre dans la langue traduit un héritage patriarcal, la question est de savoir jusqu’où peut-on détacher les sanctions des significations, comment peut-on arrêter de reproduire un langage et dans le langage, ou plus largement des normes qui légitiment le patriarcat sans se couper du sens que portent parfois ces normes qui est nécessaire à la vie sociale. C’est bien le projet de Butler quand elle parle de resignification. En somme parfois la question n’est même pas de savoir comment traduire le genre dans la mesure où l’on cherche à se séparer de son emprise, mais comment traduire autre chose que le genre à partir de ce que nous fait dire le genre et ses multiples injonctions.

Interroger le genre et la traduction c’est pointer du doigt ces zones d’ombre, ces significations sociales qui n’apparaissent pas directement dans une langue mais qui transparaissent quand les conditions et les normes changent. Le genre aurait trait à un ensemble de normes, de codes, de comportements socialement sanctionnés. Un garçon pas assez viril est moqué. Une fille est dévalorisée pour certaines activités et empêchée d’accéder à certaines espaces. Cet ensemble de « sanctions sociales » défini de manière neutre peut aussi s’exprimer par l’idée de privilèges accordés socialement au groupe dominant.

Christine Detrez4 explique que le genre des objets influe sur la perception des attributs de ceux-ci. Ainsi les Allemands se représentent et représentent le soleil (Die Sonne) de manière plus féminine que la lune (Der Mond). En anglais le genre n’apparaît pas autant qu’en français, peut-on dire pour autant qu’une langue est plus sexiste que l’autre ? Qu’une culture est plus sexiste que l’autre ? Comme nous l’avons dit, le social excède le culturel ou le langage purement formel. Il y a des choses qui transparaissent et d’autres qui restent invisibles. Même si le genre n’était que la traduction d’une catégorie grammaticale, on comprend le rapport étroit entre la manière de signifier le monde et la manière d’agir sur lui.

Le langage est enjeu de pouvoir

La féminisation du langage

La féminisation du langage est un bel exemple du pouvoir des mots. On ne peut pas dire que le langage est neutre pour légitimer le fait de ne pas féminiser la langue, puisque lorsqu’on fait cet effort cela choque, cela demande un effort réel et montre donc bien que ça a des effets.

L’utilisation politique de la langue

L’opposition grossière qui existe entre langue et patois est une manipulation politique qui vise à masquer le caractère délibérément hégémonique des langues étatiques sur les idiomes régionaux. L’imposition du français national au dépens des langues régionales est un exemple des enjeux politiques en terme de domination bureaucratique d’un État sur une région ou une colonie. Aujourd’hui on retrouve ces mêmes enjeux avec l’injonction à bien parler pour être bien intégré. De même si tout le monde partage ce qui serait une même langue officielle, de nombreuses différences sociales transparaissent à travers le registre, la syntaxe et ce qui forme les habitus5.

On connaît la puissance créatrice du verbe dans la religion catholique et le pouvoir que Dieu aurait donné à l’homme de nommer les choses, et celle-ci résonne encore aujourd’hui dans le tabou et le juron associés au sacré ou à l’abject. Les insultes constituent ainsi un enjeu important de la lutte contre la discrimination puisqu’elles sont le vecteur d’une dévalorisation de certains groupes de la population, de certaines pratiques. Récemment un coiffeur ayant porté plainte pour propos homophobe s’est vu répondre par la justice que c’était un fait avéré que beaucoup de coiffeurs étaient homosexuels. Or la question n’est pas de savoir à quelle réalité renvoie l’insulte, mais quels sont les effets en terme de signification de valeur qui sont visés.

Le mouvement Queer apparaît dans les années 90 aux États-Unis par la réappropriation de l’insulte adressée à des personnes littéralement « bizarres » et désignant les homosexuel.le.s. En s’appropriant le stigmate les personnes visées entendent montrer qu’elles seules déterminent qui elles sont et prétendent endosser une identité dont le propre est de se définir à sa guise. Cela pose question pour les personnes qui au contraire voudraient être « normales ». Il est aussi légitime de reprocher l’injonction à être normal que celle à ne l’être pas. De ce point de vue émanent des critiques à la théorie Queer en quoi l’on voit un individualisme incapable de réfléchir au changement des normes à l’échelle structurelle. La question qu’on pose est de savoir à quel point peut-on s’affranchir de certaines conditions sociales pour accéder à une reconnaissance sociale ?

On reproche à Butler de faire reposer le genre sur de simples procédés discursifs. Mais comme elle l’écrit en 1997, ce n’est pas simplement culturel6 car le langage a des effets sociaux comme on le présentait plus tôt avec Castoriadis. Dont étudier le langage c’est étudier les effets des rapports sociaux révélés à travers lui. Dire par exemple des Queer qui s’intéressent seulement aux identités sexuelles qu’elles ne luttent pas contre les rapports d’exploitation c’est nier que les discriminations liées à ces identités contribuent à maintenir le rapport d’exploitation qui en est la base.

Austin7 avait déjà montré le caractère perlocutoire de certains énoncés, c’est-à-dire que le fait d’énoncer des mots a des effets et que parfois le sens des mots coïncide avec ses effets, ou pour le dire autrement un énoncé performatif n’a de sens que s’il est suivi par certains effets qu’il est censé produire. Quand un maire proclame une union maritale, il est investi d’un pouvoir qui permet à son énoncé d’être suivi de certains effets (ici juridiques et sociaux). Mais cette autorité dépend de conditions. Tout le monde n’a pas ce pouvoir des mots. Judith Butler s’intéresse fortement à cette capacité du langage en tant que tel et comme modèle. Les corps et les actes disent des choses et sont lus autant que des mots.

Comme on peut le comprendre en ce qui concerne la race avec M. Bessone8, le fait de se rendre indifférent à la race dans la constitution amène à taire son existence sociale et les effets qu’on voudrait condamner. Si la race n’a pas de fondement biologique, l’usage social qui consiste à traiter et considérer de manière différentielle des groupes sociaux d’après des caractéristiques physiques rend pertinent l’usage du terme race pour rendre compte du racisme. On est confronté en ce qui concerne le genre à deux questions : a -t-il un fondement biologique qui serait le sexe ? Et si non, que faire du genre dans ses usages sociaux ? Car même si on conçoit le genre comme un ensemble d’effets discursifs, et même s’il est construit, sa construction trouve des justifications qui la dépassent. C’est la question qui est soulevée plus loin du lien entre sexe, genre et sexualité. Thierry Hocquet dans une fiction ambitieuse tente d’imaginer un monde sans cette obligation juridique de mentionner le sexe9. Les enjeux sont-ils les mêmes que ceux que traduisent l’idée de race ? Dire le genre est-il obligatoirement synonyme d’inégalité ?

La traduction est-elle toujours trahison ?

En France, le retard de traduction d’une œuvre comme Gender Trouble nous en apprend sur les conditions d’importation d’une théorie d’un contexte politique vers un autre. Cette frilosité trahit en un sens le manque d’intérêt au mieux ou pis la volonté de laisser des théories concurrentes dans l’ombre. De plus l’absence relative de traductions du corpus Queer en France amène à réduire ce courant à l’œuvre de Butler, laissant dans l’ombre d’autres travaux significatifs. Le défaut étant alors de faire porter à Judith Butler les défauts qu’on voit dans le mouvement Queer autant que l’uniformisation d’un champ de recherche qui ne fait que s’étendre (on parle aujourd’hui de Queer studies).

À l’inverse Delphy10 montre que ce qu’on appelle le French Feminism n’est rien de plus qu’une invention américaine visant à caricaturer et essentialiser des pratiques et des positions théoriques de féministes françaises. C’est regrouper sous une même étiquette un ensemble varié dans le but d’en invisibiliser la dynamique.

Lors de sa présentation, Nacira Guénif-Souilamas a voulu montrer comme le langage est un point fort de résistance et parler en langue étrangère face à un pouvoir étatique qui ordonne l’unité est une manière de s’opposer. S’opposer à la traduction conduit à importer comme cela a toujours été fait des mots ou expressions étrangères dans la langue courante.

De même que porter le voile peut être un signe de non soumission à l’injonction d’intégration. Résister aux normes c’est refuser de s’adapter pour ressembler à l’autre puisque on sera toujours différents. La nuance est bien là : l’égalité n’est pas l’indifférence ou l’indifférenciation. Il n’y a d’égalité ou inégalité que sur fond de différence. Là encore les féministes ne sont pas d’accord. Certaines revendiquent l’égalité sur fond d’unité d’un sujet féminin opprimé qui serait universel. D’autres critiquent le caractère universel au profit d’une mise en avant des différences au sein même du sujet féminin11. Les hommes peuvent aussi refuser de traduire dans leur comportement l’injonction à se comporter comme des mâles. Ainsi refuser d’être un homme12 c’est refuser de perpétuer des pratiques sociales rendues possibles par le genre en tant que principe différencié de sanctions et privilèges. Cela veut dire prendre conscience du genre pour le réduire, d’où la nécessité du genre comme concept.

D’une discipline à l’autre : que faire du genre ?

Si le genre est polémique c’est aussi parce qu’il est polysémique. Ceci peut expliquer que certaines théoriciennes Queer rejettent son usage tandis que les féministes comme la sociologue matérialiste Delphy en revendique la pertinence comme concept venant visibiliser la division de la société en deux, notamment en ce qui concerne son terrain d’études qui est le travail domestique et agricole. Cette polysémie traduit l’apparition historique de courants disciplinaires distincts des polarités de la recherche, qui sont apparues successivement dans son histoire13.

Si le genre était l‘expression du sexe, il faudrait pouvoir définir clairement ce qu’est le sexe. Or que l’on invoque le critère anatomique (les attributs génitaux) ; génétique (les chromosomes) ou encore hormonal il apparaît davantage un continuum de caractéristiques physiques au sein duquel a été arbitrairement choisi un découpage. Les intersexes de plus en plus reconnus montrent la porosité de ces catégories prétendument objectives. Pourtant le genre exprime bien quelque chose, non ? Car s’il était complètement détaché du sexe, comment rendre compte de l’incapacité à le penser de manière indépendante ? Cela ne veut pas dire que le lien de dépendance est naturel ou essentiel, il peut être construit, et il l’est autant que toute signification sociale. Cela ne rend pas nécessaire le fait de fonder l’origine du genre dans une nature biologique ou dans une nature psychologique, mais doit pousser à définir l’écart relatif en sexe et genre.

Julia Serano raconte comment des mêmes gestes et attitudes ont entraîné des effets différents avant et après sa transition. Cela veut dire que l’interprétation de normes dépend en partie du genre comme corps lisible. Que le genre est une donnée de sens qui affecte la traduction des signes émanant ensuite de ce corps. Le genre n’est pas simplement un rôle social mais ce qui définit quel rôle social est pertinent. Il faut rappeler la distinction alors pertinente ici de Delphy entre le genre comme principe de division et le sexe qui est le résultat de cette division.

La prise en compte de la sexualité. Les attentes normatives révèlent le lien entre genre et sexualité. C’est ainsi qu’on superpose le désir d’être un homme avec le désir de sexualité avec une femme, ou inversement. Comme le montre Butler dans Défaire le genre, l’acceptation des personnes transsexuelles aux états-unis fait face à deux questions révélatrices : la nécessité d’un suivi médical et psychologique ainsi que l’obligation de se conformer à une sexualité hétéro. Cela révèle à la fois le caractère patriarcal mais aussi hétéronormatif auxquels s’opposeront par exemple Monique Wittig en défendant un lesbianisme dit « radical » ou « politique ». Cela montre que le genre est la traduction de rapports sociaux mais aussi de rapports sexuels et d’identité. Quand le genre est traduction, il est la traduction d’un système total.

Des gender studies à la peur de la « djender théorie »

Si le refus de traduction peut servir la résistance aux normes il contribue aussi à sa conservation. L’utilisation du terme « gender » pour désigner l’ensemble des féministes, qu’elles soient française ou étrangères manifeste de la part des groupes contre le mariage gay la volonté d’extérioriser l’ennemi. La caricature de mouvements souvent catholiques intégristes consiste en un scénario de complot animé par des féministes lesbiennes souhaitant que les humains deviennent tous hermaphrodites. Cette peur d’une uniformisation des genres et l’association de la perte des genres avec l’homosexualité est éloquente. En refusant l’idée que le genre serait construit, et que celui-ci serait lié à la sexualité, s’affirme la crainte et le désir de conserver ces clichés hétéronormés.

De la même manière que le French Feminism est une invention américaine, la Gender Theory est une invention française. Il existe des Gender studies mais dont les thèses sont trop variées pour être groupées sous une seule théorie. Cela traduit pour autant une fois encore l’imbrication complexe entre genre et sexualité. Les fanatiques religieux ont bien compris que si on s’attaquait à l’éducation différenciée selon le genre cela pourrait avoir un impact sur la sexualité et sur la famille. Au lieu d’accepter la conclusion qui serait de dire que le genre, le sexe et la sexualité sont des constructions sociales, ils préfèrent rejeter ce qui serait une théorie dans son ensemble alors même que le rôle de l’éducation dans le développement du genre est aujourd’hui largement attestée.

D’un corps à l’autre : l’expérience transgenre et du passing

Si le genre est la traduction d’un ensemble de normes sociales jusqu’où ces normes sont-elles indépendantes des corps ou des sexes qui les portent ? Le monde social oblige donc à rendre compte du genre, du sexe et de la sexualité. Une monographie sur un groupe de lesbiennes de la campagne américaine des années 60 nous montre en quoi le désir du corps de la femme se traduisait à l’époque dans le cadre d’une virilité très normée. Aujourd’hui l’enjeu du courant Queer est bien de dépasser (dans quelle mesure ?) ces interdépendances. Ainsi des personnes peuvent s’affirmer lesbiennes féminines comme masculines, attirées par des femmes elles-mêmes viriles ou non. Il y a un enjeu considérable à sortir des normes même à l’intérieur de ce qui semble être déjà à côté de la norme. Cela veut dire que le genre se transmet même là où l’on cherche à lui échapper. Pourquoi ? Si le genre est un ensemble d’attitudes et d’attributs plus ou moins déterminé servant à classer un individu dans un rôle social, la signification qu’on donne à ce rôle et les conditions à travers lesquelles on exprime ou on cherche à s’échapper de celui-ci constitue aussi une partie de l’identité subjective. La tension est toujours la même : peut-on se construire une subjectivité en dehors d’un genre ?

Bien sûr le genre ne peut se réduire à ce par quoi il s’exprime puisque la féminité dépasse le rouge à lèvres, la jupe ou l’instinct maternel. Or, jusqu’où peut-on brouiller les limites de ce qu’est le genre tout en affirmant son emprise ou sa nécessité ? Car le besoin qu’éprouvent certaines personnes de vivre avec un genre ou d’assumer une identité de genre différente de l’assignation de sexe vient remettre en question également la prétention à ce que serait la bonne féminité ou l’authentique masculinité.

On doit pouvoir affirmer qu’une femme trans est autant femme qu’une autre, sans quoi on serait obligé d’affirmer l’impossibilité pour un corps masculin d’exprimer le genre féminin. Pour autant l’expérience de transition14 de femmes trans montre que le genre est lié au corps et à la reconnaissance sociale. Malgré le souhait de ne pas avoir à justifier d’être soi-même femme, il ne suffit pas de le dire pour être reconnue comme telle autant qu’il est difficile d’établir des critères nécessaires ou suffisants qui détermineraient ce qu’est l’authentique féminité. C’est pour cette raison qu’en en revient systématique à deux choses : le sexe et la sexualité. La capacité à passer pour une personne et la volonté malveillante d’outer les trans démontre l’emprise des normes sur la manière de catégoriser les individus.

Julia Serano raconte comment des mêmes gestes et attitudes ont entraîné des effets différents avant et après sa transition. Cela veut dire que l’interprétation de normes dépend en partie du genre comme corps lisible. Que le genre est une donnée de sens qui affecte la traduction des signes émanant ensuite de ce corps. Le genre n’est pas simplement un rôle social mais ce qui définit quel rôle social est pertinent. Il faut rappeler la distinction alors pertinente ici de Delphy entre le genre comme principe de division et le sexe qui est le résultat de cette division.

Les attentes normatives davantage exigeantes devant des corps « anormaux » révèlent le lien entre genre et sexualité. C’est ainsi qu’on superpose le désir d’être un homme avec le désir de sexualité avec une femme, ou inversement. Cela révèle à la fois le caractère patriarcal mais aussi hétéronormatif auxquels s’opposeront par exemple Monique Wittig en défendant un lesbianisme dit « radical » ou « politique ».

Différence d’intérêts ou différences de méthode ?

Le sujet du féminisme est-il forcément une femme ?

Butler en tant que philosophe étudie surtout la subjectivité et les matérialistes sont des juristes et des sociologues travaillant sur le travail notamment, cela n’a-t-il pas d’effets sur les résultats de leurs recherches et leurs théories ?

Intersection entre le rôle social du genre (matérialisme) et l’identité sexuelle (queer)…

« L’articulation entre Queer et approche matérialiste ne peut néanmoins s’opérer que dans une tension : si la focalisation sur les normes et les identités n’est pas nécessairement contradictoire avec une analyse en termes de groupes sociaux et de rapport social, il ne va pas de soi de cumuler les approches. Elles sont à certains égards antagoniques. Théorique, l’antagonisme se joue aussi ailleurs : dans les institutions qui les ont incluses ou exclues, dans l’histoire des idées et des personnes qui les ont soutenues, dans les contextes politiques qui les ont fait émerger. »15

On ne peut réduire le genre à une seule de ses dimensions, puisqu’en tant que concept théorique polysémique il recouvre plusieurs disciplines et plusieurs dimensions d’un rapport social. Ainsi le genre sous toutes ses facettes traduit le caractère omniprésent de la division sociale en deux castes.

D’un point de vue à l’autre : intersections

L’intraduisibilité de la domination

À la suite du rejet d’un féminisme marxiste orthodoxe qui ne voyait pas que l’émancipation des femmes n’était pas une conséquence logique de la chute du capitalisme, d’autres femmes ont rejeté des mouvements féministes majoritaires pour mettre à jour la spécificité de leurs oppressions en tant que femmes ne correspondant pas à la norme d’un féminisme accusé d’essentialiste et défendant les intérêts des seules blanches bourgeoises.

On ne peut pas savoir ce que les autres ressentent et on ne peut donc parler à la place des opprimées quand celles-ci n’ont pas droit à la parole. Cet accaparement de la parole des femmes est un énième symptôme de la phallocratie en place. Heureusement certaines luttent pour faire porter leurs voix16. Pour autant cela ne veut pas dire que le vécu des personnes opprimées demeure à jamais inaccessible. L’enjeu est bien de traduire les expériences personnelles vers une analyse des structures sociales à l’intérieur desquelles arrivent ces vécus.

Elsa Dorlin a présenté une phénoménologie de la domination, invoquant un héritage philosophique de l’interprétation pour en proposer un usage nouveau. Il s’agit donc de rester à l’intérieur de deux limites :

  • ne pas croire que les signes sont porteurs de sens en dehors d’une interprétation et d’un point de vue situé (et se prémunir de la prétention à l’objectivité universelle)
  • ne pas croire que les signes sont interprétables à l’infini (pour se prémunir du relativisme absolu)

Il n’y a pas une domination uniforme, mais le genre comme ensemble de normes et discours regroupe différentes manières d’être dominée. Cela doit orienter la recherche vers l’expérience personnelle des sujets victimes des rapports sociaux. Cela a fait émergé la spécificité de chacun des des minorités raciales et sexuelles prises en compte depuis le constat que lutte pour l’égalité des individus face aux questions de genre concerne plusieurs publics autres que le seul public de femmes blanches hétérosexuelles.

Pour autant cela ne peut se traduire par un relativisme ou un subjectivisme de l’oppression vécue. La difficulté est de pouvoir reconnaître pour dénoncer les signes de l’oppression quand celle-ci prend des formes différentes que celles qui sont déjà connues et/ou reconnues. Et la prise en compte de rapports sociaux venant troubler. Butler écrit dans l’introduction de 1999 à Trouble dans le genre que si elle devait réécrire ce livre elle y ajouterait « une discussion sur la sexualité racialisée17 ». En effet la perspective d’une multiplicité de rapports de domination a mis au jour ce qu’on appelle l’intersectionnalité.

L’intersectionnalité des rapports de domination

Loin de pouvoir ici présenter tous les enjeux de ce concept récent18 il s’agit de comprendre que tout ce qu’on peut dire de la manière dont se traduit le genre pour une personne blanche n’est pas forcément adéquat lorsqu’il s’agit d’une personne noire, mexicaine, asiatique… selon le contexte dans lequel on se trouve. Cela oblige donc à étudier racisme, sexisme et autres systèmes ensemble pour mieux les comprendre. Ainsi il faut voir qu’une femme noire au moment où l’esclavage existait encore aux États-Unis ne pouvait avoir les mêmes intérêts qu’une femme blanche. La revendication du droit au travail des unes ne pouvait coïncider avec l’émancipation du travail forcé des autres. L’exotisation du corps féminin noir et son érotisation a fait des descendantes de la traite des cibles particulières de la violence sexuelle de la part des hommes blancs.

En ayant cette exigence de prendre en compte les femmes réelles et la réalité de l’oppression qu’elles subissent la recherche féministe ne peut faire l’impasse sur cette dimension intersectionnelle des rapports sociaux de domination. Pour autant on peut chercher à définir ce qui serait une forme type de la domination, en essayant de montrer quels mécanismes structurels traduisent dans chaque cas un antagonisme de classes. C’est ce qu’a fait Christine Delphy19 en interrogeant l’idée de l’Autre. Pourrait-on faire du genre un modèle théorique qui permettrait de mettre à jour le fonctionnement de n’importe quelle domination ? Ce qu’il faut surtout comprendre c’est l’impossibilité de séparer théoriquement et empiriquement le racisme, le sexisme et toutes les autres formes d’oppression qui reposent toujours sur une division des individus en groupes, avec des dominants et des dominé.e.s, dont le ressort principal est l’exploitation économique (c’est la thèse matérialiste qui est soutenue par Delphy).

Aujourd’hui on prend en compte de nombreux critères tout aussi arbitraires mais solidement ancrés dans nos sociétés pour dénoncer d’autres systèmes d’oppression : le validisme qui sépare les individus selon leurs capacités physiques, l’âgisme qui trace une limite morale discutable selon l’âge20.

De l’intersectionnalité des dominations à la convergence des luttes

Autant polémique qu’il est polysémique le genre recouvre à la fois un processus et le résultat de ce processus, tout comme les marques qui permettent de signifier ce processus de division de la société. On peut donc dire du genre qu’il traduit un ensemble varié de rapports sociaux, de normes et de significations nombreuses. Les études de genre ont montré qu’il semblait être partout (dans le travail, l’éducation, l’accès aux biens, la sexualité, la famille, etc.) sans qu’il ne repose véritablement sur une chose en particulier. Le genre n’est pas qu’un concept ou une catégorie grammaticale. S’il fallait ne garder qu’une chose du genre ce serait son usage théorique pour désigner et dénoncer la réalité que les féministes cherchent à combattre et dont le genre est la traduction.

Il faut penser comme l’invite Elsa Dorlin que le courant Queer peut reposer sur des bases matérialistes21. Il faut penser comment sont liés le genre comme rôle social, comme identité sexuelle, comme principe de division de la société en deux, comme différenciation dans les sanctions sociales et les privilèges liés à des positions dans les structures familiales et institutionnelles, etc. Cela traduit donc d’autant plus la nécessité de penser conjointement l’émancipation des femmes blanches, racisées, riches, pauvres, des pédés, des gouines, des lesbiennes, des butch, des fem, des queer, des trans, des intersexes, etc. Car l’émancipation des un.e.s ne pourra se faire sans celle des autres.

 

 

1Voir Christine Delphy, « Pourquoi un féminisme matérialiste est possible et nécessaire » 1980 ; Stevi Jackson « Pourquoi un féminisme matérialiste est encore possible et nécessaire » ; que j’ai étudié dans un travail en décembre 2015.

2Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, p174 « l’institution et le symbolique »

3Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, 1916

4Conférence d’introduction au colloque sur le genre « Qu’est-ce que le genre ? » à Nantes, le 30 janvier 2016

5Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Seuil, 2001

6En référence à l’article de Judith Butler « Merely cultural » 1997 dans lequel elle relie son travail à des questions marxistes ou matérialistes

7John L. Austin, Quand dire c’est faire, Seuil 1970

8Magali Bessone, Sans distinction de race ? Vrin 2013

9Thierry Hoquet, Sexus nullus ou l’égalité, iXe, 2015

10Christine Delphy, L’ennemi principal, t.2 Penser le genre, Syllepse, 2009 ; « L’invention du French Feminism, une démarche essentielle » Publié dans les Nouvelles Questions féministes en 1996, n°1

11Cette question reste toujours très délicate même pour des femmes racisées comme en témoigne l’ouvrage collectif Le sujet du féminisme est-il blanc ? Femmes racisées et recherche féministe de Naïma Hamrouni et Chantal Maillé (dir.) aux éditions du Remue-ménage 2015

12John Stoltenberg, Refuser d’être un homme, pour en finir avec la virilité, Syllepse 2013

13Isabelle Clair, Sociologie du genre

14Julia Serano, Manifeste d’une femme trans et autres textes, Tahin Party, 2007

15Isabelle Clair, op. cit.

16Collectif, Les filles voilées parlent, La Fabrique 2008

17p. 49

18Concept formé par Kimberle Creenshaw dans les années 1990

19Christine Delphy, Classer, dominer : qui sont les autres ? La Fabrique, 2008

20Yves Bonnardel, La domination adulte L’oppression des mineurs, Myriadis 2015

21Elsa Dorlin, « Le Queer est un matérialisme », dans Femmes, genre et féminisme, Les Cahiers de critique communiste, 2007

Les normes sociales – Université de Stanford – 4. Socialisation

Traduction de l’entrée de l’encyclopédie universitaire (4/9) :

http://plato.stanford.edu/entries/social-norms/

4. Socialisation

Dans la théorie de l’acteur socialisé (Parsons 1951), une action individuelle est assimilée à un choix parmi plusieurs options. L’action humaine est comprise avec un cadre de travail utilitariste comme orienté instrumentalement et maximisation de l’utilité. Bien qu’une position utilitariste n’implique pas nécessairement une vision des motivations humaines comme essentiellement égoïstes, c’est l’interprétation de l’utilitarisme préférée adoptée par Talcoot Parsons et une grande partie de la sociologie contemporaine. Il devient donc crucial d’expliquer par quels mécanismes l’ordre social et la stabilité sont atteintes dans une société qui serait naturellement dans un état de nature hobbesien permanent. L’ordre et la stabilité sont essentiellement des phénomènes socialement dérivés, amenés par un système de valeurs communes – le « ciment » de la société. Les valeurs communes d’une société sont incarnées dans les normes qui, quand on s’y conforme, garantissent le fonctionnement ordonné et la reproduction du système social. Dans le cadre de travail parsonien, les normes sont exogènes : comment un système de valeurs communes, et comment il pourrait changer et pourquoi, sont des problèmes laissés inexplorés. La question la plus importante est plutôt comment les normes sont suivies, et que provoque les égoïstes rationnels à durer grâce à elles. La réponse de la théorie de l’acteur socialisé est que les gens adhèrent volontairement au système de valeurs partagées parce qu’il est psychologiquement incorporé pour former un élément constitutif de la personnalité elle-même (Parsons 1951).
Selon les propres mots de Parsons, une norme est « une description verbale d’une catégorie (course) concrète d’actions […] estimée comme désirable, combinée avec l’injonction de faire certaines futures actions conformément à cette catégorie» (1937:75). Les normes jouent un rôle crucial dans le choix individuel puisque – en formant les préférences et les besoins individuels- elles servent de critère de sélection parmi différentes options. Les normes influent les comportements parce que, à travers un processus de socialisation qui commence à l’enfance, elles deviennent une partie des motivations de chacun : la conformité aux normes en place est une disposition acquise stable qui est indépendante des conséquences du conformisme. De telles dispositions persistantes sont formées au fil d’interactions à long terme avec d’autres personnes importantes (habituellement les parents) ; à travers une socialisation répétée, les individus en viennent à apprendre et assimiler les valeurs communes incarnées dans les normes. L’assimilation est conçue comme le processus par lequel les gens développent un besoin ou une motivation psychologique pour se conformer à un ensemble de normes partagées. Si les normes sont assimilées, les comportements de persistance de la norme (norm-abiding) seront perçus comme bons ou appropriés, et les gens se sentiront typiquement coupable ou honteux dans la perspective de se comporter d’une manière déviante. SI l’assimilation est réussie, les sanctions externes ne joueront aucun rôle pour susciter la conformité, et puisque les individus sont motivés à se conformer, il en suit que les croyances normatives et les actions seront cohérents.
Bien que l’analyse de Parsons des systèmes sociaux commence avec une théorie de l’action individuelle, il conçoit les acteurs sociaux comme agissant selon les rôles qui définissent – à travers l’assimilation et la socialisation – leurs propres identités et comportements. La fin des actions individuelles est d’atteindre un maximum de satisfaction, laquelle est définie en termes de recherche d’approbation et d’évitement de la réprobation. En faisant le système de valeurs communes précédent pour et contre l’acteur social, le conflit possible entre les désirs individuels et les buts collectifs est résolu. Le prix de cette solution est la disparition de l’acteur individuel comme entité de base de l’analyse. Jusque là puisque les individus sont des porteurs de rôle (role-bearers), dans la théorie de Parsons ce sont les entités sociales qui agissent, entités qui sont complètement détachées des actions individuelles qui les ont créées. Cette considération forme la base de la plupart des critiques levées contre la théorie de l’acteur socialisé (Wrong 1961). De telles critiques sont typiquement plutôt abstraites, car elles sont prises dans un cadre de la controverse holisme/individualisme. Autant que l’on sache, aucune des critiques n’a jamais essayé de contrôler si les conclusions empiriques principales à propos du comportement qui pouvait être tiré de la théorie de l’acteur social – en particulier, depuis la théorie de comment une orientation normative est acquise – sont en fait soutenus par des preuves.
La théorie de Parsons est toujours utilisée par des sociologiques pour expliquer les patterns récurrentsde comportements sociaux comme dus à la socialisation, qui produit des motivations ou des dispositions à agir de la manière observée. Étant donné l’usage explicatif largement répandu de la théorie, on est justifié de la traiter comme un ensemble d’énoncés empiriques testables. Il y a plusieurs déclarations comme tels que nous pouvons inférer d’après la théorie de l’acteur socialisé, à savoir (a) Les normes changeront très lentement et seulement à travers une interaction social intense ; (b) les croyances normatives sont positivement corrélésaux actions. Si de telles croyances changent, les comportements suivront ; (c)Si une norme est assimilée avec succès, la conformité avec les attentes des autres n’aura aucun effet sur le choix individuel de se conformer.
Quelques unes des déclarations précédentes ne sont pas soutenues par les preuves tirées de la psychologie sociale. Par exemple, des études de co-variation des attitudes/croyances normatives et comportement montre qu’il pourrait ne pas y avoir de relation entre ce que les gens disent qu’il devraient faire ou feraient, et ce qu’ils font réellement. En général, ces études ont examiné une large classe d’attitudes, où par « attitude » on veut dire « sentiments évaluatif de pour et contre, favorable ou non favorable, concernant des objets particuliers » ; les objets peuvent être « des représentations concrètes de choses ou d’actions, ou des concepts abstraits » (Insko et Schopler 1967 : 361-362). Le concept d’attitude est relativement large : il inclut les croyances normatives à propos de comment les gens devraient se comporter dans des situations données et ce qui compte comme comportement bon/acceptable, mais il comprend aussi les préférences et opinions personnelles. Le présupposé psychologique de beaucoup de ces études est que puisque les attitudes sont des prédispositions évaluatives, elles ont des conséquences sur la manière dont les gens agissent, spécifiquement dans des situations sociales.
Cependant, une série d’expériences de terrain connues, datant des années 1943, a fourni des preuves contraires aux présupposés disant que les attitudes et les comportements sont étroitement liés. LaPiere (1934) est célèbre pour avoir rapporté une divergence nette entre les attitudes répandues anti-Chinois aux États-Unis et les comportements tolérants dont il témoigna. Beaucoup d’autres études ont pointé des incohérences entre des croyances normatives formulées par des individus et leurs actions (Wicker 1969). Plusieurs raisons pourraient expliquer la contradiction. Par exemple, des études à propos de préjudices ethniques indiquent que les croyances normatives sont plus susceptibles de déterminer un comportement dans les relations proches et durables et moins susceptibles de déterminer des comportements dans les situations passagères typiques des études expérimentales (Harding 1969 ; Gaertner et Dovidio 1986). Warner et DeFleur (1969) rapportent que si des comportements déclarés impliquant des noirs étaient hautement visibles pour une communauté opposée à l’intégration, des sujets avec peu de préjugés seraient plus enclins à s’engager dans des comportements qui maintiennent les différences de statuts sociaux entre les blancs et les noirs plutôt que de s’engager dans des comportements qui réduisent les différences de status. Dans cette étude, il semble que la variable principale qui affecte le comportement n’est pas ce qu’un individu ressent qu’il devraient faire personnellement, mais plutôt sa croyance au sujet de ce que « la société » (c’est-à-dire la plupart des autres gens, son groupe de référence, etc.) dit qu’il devrait faire.
Quand les résultats des recherches des psychologues du social sur les attitudes et les comportements sont mis ensemble, nous sommes laissés à la faible preuve qui soutient l’affirmation que les croyances normatives d’un individu influence ses actions. De telles études, cependant, ne font pas de distinctions parmi les différents types de croyances normatives, tandis qu’une différenciation prudente pourrait aider à déterminer quelles croyances normatives – s’il y en a – présente une corrélation positive avec le comportement. Par exemple, quand une distinction est faite entre les croyances normatives personnelles et les croyances normatives sociales, cela devient apparent que seul le second groupe de croyances est positivement relié au comportement (Fishbein 1967). Dans les travaux empiriques sur la complaisance à la norme (Bicchieri et Xiao 2009, Bicchieri et Chavez 2010), il apparaît que les actions des individus paraissent plus probables avec ce qui est compris comme des normes partagées seulement quand (a) on n’attend pas des autres personnes qu’elles suivent les normes, et.ou (b) les croyances normatives ne sont pas perçues comme partagées collectivement dans la situation présente. Au contraire, quand les individus croient que le groupe (ou la société plus large) attend d’eux de se comporter selon un standard donné, et attend aussi que la norme soit suivie d’une manière générale, ils l’accomplissent habituellement. Seules les croyances normatives que les gens perçoivent comme partagées collectivement et mises en pratique semblent compter pour le comportement.
Notons que les études mentionnées avant présupposent que les normes, comme les croyances à propos des comportements qui devraient être suivis, peuvent être mesurés indépendamment de l’action en demande aux gens de formuler leurs croyances normatives. Cette idée son mérite, mais doit être nuancée. Pour estimer l’existence d’une norme, il est important de demande aux personnes non seulement ce que sont leurs croyances normatives personnelles, mais aussi ce qu’ils estiment être les croyances normatives des autres. Il y a en effet une différence entre les croyances normatives personnelles telle que « Jean croit qu’il doit partager la monnaie de manière égale », et les attentes normatives, telle que « Jean croit que les autres pensent qu’il doit partager la monnaie de manière égale et doivent le punir s’il ne le fait pas ». C’est seulement quand nous observons une convergence répandue des attentes normatives que nous pouvons dire qu’une norme est en place (Bicchieri et Chavez 2010). Mais le fait qu’une norme existe ne veut pas dire qu’elle sera suivie. Les attentes normatives, en soi, ne sont pas suffisantes pour induire une complaisance. Si l’on observe des transgressions répandues, la force des attentes normatives sera grandement diminuée, comme le démontre la preuve empirique (Bicchieri et Xiao 2009). Pour être efficaces, les attentes normatives doivent être accompagnées de la croyance que la plupart des gens obéirons de fait à la norme. Il y a une considérable preuve empirique selon laquelle les individus préfèrent se conformer à une norme à condition que les deux attentes, empiriques et normatives, soient rencontrées (Bicchieri 2006).
Ce que nous venons de dire représente une critique importante de la vision de la socialisation. Si les normes affectaient directementle comportements, comme Parsons le pensait, nous devrions observer une forte corrélation entre tous typesde croyances normatives et le comportement, indépendamment de savoir si l’on attend des autres membres du groupe de se conformer ou si la norme est perçue comme partagée collectivement. Selon Parsons, une fois que la norme est assimilée les gens sont motivés à s’y conformer par un système de sanctionsinterne, quel que soient les conséquences qu’un comportement conforme pourrait provoquer. Cependant, nous observons seulement une corrélationentre les choix des gens et (a) ce qu’ils pensent que les autres personnes pensent qu’il faut faire (attentes normatives) et (b) ce qu’ils attendent que les autres personnes fassent dans la même situation (attentes empiriques). En d’autres mots, une évaluation verbale des croyances normatives personnelles d’un individu a peu de valeur prédictive concernant ses choix. C’est seulement quand les croyances normatives personnelles coïncident avec ce qu’on pense que les autres feront et croient qu’il faudrait faire que nous avons une forte corrélation avec les choix réels.
Une autre interprétation des normes parsoniennes est, cependant, possible. On ne peut pas nier qu’il existe des normes que notre société a incorporées au point qu’il n’y ait pratiquement pas de différence dans les comportements induits par les normes. De telles normes sont typiquement proscriptives, et il est probable que comme telles elles peuvent être reliées avec un comportement observable. Par exemple, une norme contre le meurtre de quelqu’un qui marche sur le pied d’un autre dans un bus bondé n’est jamais observé précisément parce que les gens ne s’engagent habituellement pas dans cette sorte de comportement. De plus, un tel comportement n’est pas non plus conçu comme une option, et la seule idée de cela engendrerait des sentiments d’angoisse et de culpabilité pour la plupart de nous. Les normes parsoniennes sont incorporées au point que leur existence peut être obtenue seulement quand la norme est violée, et la conformité à de telles normes est clairement inconditionnelle. Dans ce sens, de telles normes semblent coïncider avec des normes morales, jusque là comme nous comprenons les normes morales comme des impératifs inconditionnels incorporés. Les normes sociales au contraire sont conditionnelles, et la complaisance dépend de manière décisive sur le fait d’avoir la bonne sorte d’attentes dans la situation appropriée.
Une autre indication que la théorie de la socialisation manque de généralité est l’observation que les normes peuvent changer plutôt rapidement, et que les nouvelles normes émergent souvent dans une courte période de temps parmi des étrangers complets (Mackie 1996). L’interaction à long terme, intensive et proche ne semble pas être nécessaire pour une personne pour acquérir une disposition normative donnée, comme il en témoigne l’aisance relative avec laquelle les individus apprennent les nouvelles normes quand ils changent de status ou de groupes sociaux (c’est-à-dire, de célibataire à marié, de lycéen à étudiant, etc.). De plus, les études de l’émergence sociale et politique des groupes montre que dans de tels groupes de nouvelles normes se forment plutôt rapidement et que la disparition des vieux modèles de comportement est souvent soudaine et inattendue. Les études aussi disparates que l’analyse du support d’interdiction (Robinson 1932), l »intégration raciale (O’Gorman 1986), la révolution sexuelle dans les années 1960 (Klassen et cie. 1989), la consommation d’alcool sur les campus (Prentice et Miller 1993) et le comportement des membres de gangs (Matza 1964) prêtent toutes une crédibilité au modèle de normes fondé sur les attentes empiriques et normatives des individus de ce que les autres feront et croient qu’il devrait être fait. Une fois que ces attentes ne sont plus satisfaites, la norme décroît rapidement (Mackie 1996 ; Bicchieri 1999, 2006). On est forcé de conclure qu’il y a un peu de support empirique pour la théorie de l’acteur socialisé et la vision des normes sociales qui l’accompagne, au moins si nous la tenons pour une théorie générale, englobante des normes.

CASTORIADIS – Critique du capitalisme

L’époque critique (« moderne ») : autonomie et capitalisme.
Un tournant décisif s’opère au XVIIIème siècle ; il prend conscience de lui-même avec les Lumières, et continue jusqu’aux deux guerres mondiales du Xxième siècle. Le projet d’autonomie se radicalise, aussi bien dans le champ social et politique qu’intellectuel. Les formes politiques instituées sont mises en question ; des formes nouvelles, impliquant des ruptures radicales avec le passé, sont créées. Le mouvement se développant, la contestation envahit d’autres domaines, au-delà du domaine strictement politique : les formes de propriété, l’organisation de l’économie, la famille, la position des femmes et les relations entre sexes, l’éducation et le statut des jeunes. Pour la première fois dans l’ère chrétienne, la philosophie rompt définitivement avec la théologie (jusqu’à Leibniz, au moins, les philosophes non marginaux se sentent obligés de fournir des « preuves » de l’existence de Dieu, etc.à Une énorme accélération du travail et une expansion des champs de la science rationnelle ont lieu. En littérature, comme dans les arts, la création de nouvelles formes ne fait pas que proliférer, elle est consciemment poursuivie pour elle-même.
En même temps est créée une nouvelle réalité sociale-économique – en elle-même, un « fait social total » : le capitalisme. Le capitalisme n’est pas simplement l’interminable accumulation pour l’accumulation, mais la transformation implacable des conditions et des moyens de l’accumulation, la révolution perpétuelle de la production, du commerce, de la finance et de la consommation. Il incarne une signification imaginaire sociale nouvelle : l’expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle ». Après un temps, cette signification pénètre et tend à informer la totalité de la vie sociale (par exemple l’État, les armées, l’éducation, etc.). Moyennant la croissance de l’institution capitaliste nucléaire : l’entreprise, elle se matérialise dans un nouveau type d’organisation bureaucratique-hiréarchique ; graduellement, la bureaucratie mangériale-technique devient le porteur par excellence du projet capitaliste.
La période « moderne » (1750-1950, pour fixer les idées) peut être le mieux définie par la lutte, mais aussi la contamination mutuelle et l’enchevêtrement de ces deux significations imaginaires : autonomie d’un côté, expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle » de l’autre. Elles mènent une coexistence ambiguë sous le toit commun de la « Raison ». Dans son acception capitaliste, le sens de la « Raison » est clair : c’est l’« entendement » (le Verstandau sens de Kant et de Hegel), c’est-à-dire ce que j’appelle la logique ensembliste-identitaire, s’incarnant essentiellement dans la quantification et conduisant à la fétichisation de la « croissance » pour elle-même. À partir du postulat caché (et en apparence évident) que le seul objet de l’économie est de produire plus (d’outputs) avec moins (d’inputs), rien ne doit faire obstacle au processus de maximisation : ni la « nature » physique ou humaine, ni la tradition, ni d’autres « valeurs ». Tout est convoqué devant le tribunal de la Raison (productive) et doit démontrer son droit à l’existence à partir du critère de l’expansion illimitée de la « maîtrise rationnelle ». Le capitalisme devient ainsi un mouvement perpétuel d’une auto-ré-institution de la société censément « rationnelle », mais essentiellement aveugle, par l’usage sans restriction de moyens (pseudo-)rationnels en vue d’une seule fin (pseudo-)rationnelle.
Extrait de « L’époque du conformisme généralisé » (1989) dans Le monde morcelé – Les carrefours du labyrinthe 3 (1990), éditions du Seuil, p.18-20.

Les normes sociales – Université de Stanford – 1. Introduction

Traduction de l’entrée de l’encyclopédie universitaire :

http://plato.stanford.edu/entries/social-norms/

1. Introduction

Les normes sociales, comme beaucoup d’autres phénomènes sociaux, sont les résultats imprévus, inattendus des interactions entre individus. Il a été soutenu (Bicchieri 2006) que les normes sociales doivent être comprises comme une sorte de grammaire des interactions sociales. Comme une grammaire, un système de normes spécifie ce qui, dans une société ou un groupe, est acceptable ou non. De manière analogique à la grammaire, ce n’est par le produit d’un plan ou d’un dessein humain. Cette vue suggère qu’une étude des conditions par lesquelles les normes sont créées, à l’opposé de celle qui met l’accent sur les fonctions remplies par les normes sociales, est importante dans le but de comprendre les différences entre les normes sociales et les autres types d’injonction, comme l’impératif hypothétique, les codes moraux et les règles juridiques.
Un autre problème important souvent confus dans la littérature des normes est la relation entre les croyances normatives et le comportement. Certains auteurs identifient les normes avec les patterns observables, récurrents de comportement. D’autres se focalisent sur les croyances et les attentes normatives. Tous trouvent ça difficile d’expliquer l’écart (variance) dans le comportement induit par la norme, et chacun propose une explication de la conformité qui est au mieux partiale. Bien qu’une explication purement comportementale des normes soit difficile à soutenir, il est aussi vrai que les croyances normatives seules ne peuvent soutenir une norme.
Il y a trois théories canoniques principales de la conformité : la socialisation, l’identité sociale et le choix rationnel. Puisque toutes ces théories produisent des affirmations vérifiables à propos du comportement conformiste (conforming behavior), ils devraient être évalués à la lumière d’une large masse de preuves expérimentales pour savoir si et comment les les croyances normatives affectent les comportements. Les visions alternatives adoptent une approche différente, en considérant les normes comme des faisceaux (cluster) d’attentes d’auto-accomplissement (Schelling 1966). De telles attentes provoquent un comportement qui les renforce, mais un élément crucial dans le maintien de la norme est la présence de préférences conditionnelles pour la conformité. Seule la présence conjointe de préférences conditionnelles pour la conformité et la croyance que les autres personnes vont se conformer produira un accord entre les croyances normatives et le comportement (Bicchieri 2006).
Puisque les normes qui sont intéressantes à étudier sont celles qui émergent sans plan ni dessein des interactions des individus (Schelling 1978), une tâche théorique importante est d’analyser les conditions par lesquelles de telles normes sont créées. Parce que les normes sont souvent censées représenter une solution au problème de la mise en place et du maintien de l’ordre social, et que ordre social requiert la coopération, l’intérêt principal des études qui tentent de modéliser l’émergence et les dynamiques des normes a été concentré sur les normes de coopération. Les normes de l’honneur, de loyauté, de réciprocité et de promesse, pour citer quelques normes coopératives, sont cruciales pour le bon fonctionnement des groupes sociaux. Une hypothèse est qu’elles émergent dans des groupes petits, soudés dans lesquels les gens entretiennent des relations quotidiennes les uns avec les autres (Hardin 1983, Bicchieri 1993). La théorie des jeux évolutionnistes rend possible une affirmation plus rigoureuse de cette hypothèse, depuis lors les jeux répétés sont utiles s’ils sont une approximation simpliste de la vie dans un groupe soudé (Axelrod 1984,1986 ; Skyrms 1996 ; Gintis 2000). Le cadre traditionnel de la théorie des jeux a été élargie par une explication de l’apprentissage dans les jeux répétés. Dans les rencontres répétées, les gens ont l’opportunité d’apprendre chacun du comportement de l’autre, et de s’assurer un pattern de réciprocité qui minimise la probabilité de mauvaise compréhension (misperception). Pour être efficaces, les normes de réciprocité, comme les autres normes coopératives, doivent être simples. La punition différée et disproportionnée, tout comme la récompense tardive, sont difficiles à comprendre et, pour cette seule raison, souvent inefficaces. Les normes coopératives qui sont possibles de développer dans les groupes soudés sont les plus simples, et cette prévision est facilement vérifiable (Alexander 2000, 2005, 2007).

Bien que les normes se développent dans des groupes petits et soudés, ils se répandent souvent au-delà des frontières étroites du groupe original. Le défi par conséquent devient celui de l’explication des dynamiques de propagation des normes des petits groupes jusqu’aux populations. Les modèles de l’évolution ont été introduits pour expliquer la propagation des normes (Skyrms 1996, 2004 ; Alexander 2007 ; Gintis 2000).

Si les normes peuvent prospérer et se répandre, elles peuvent aussi disparaître. Un phénomène mal compris est le changement soudain et inattendu de patterns de comportements bien établis (Mackie 1996). Par exemple, fumer en public sans demander la permission est rapidement devenu inacceptable, et il y a seulement quelques années personne ne se serait inquiété d’utiliser un langage genré. On pourrait attendre des normes inefficaces (comme les normes discriminatoires contre les femmes ou les minorités) qu’elles disparaissent plus rapidement et avec une fréquence accrue que les plus efficaces. Cependant, Bicchieri (2006) fait remarquer que l’inefficacité n’est pas une condition suffisante à la disparition d’une norme : en fait, c’est seulement une condition nécessaire. C’est ce qui peut se voir le mieux par l’étude de la corruption. Il y a beaucoup d’exemples, passés et présents, de sociétés uniformément corrompues. La corruption entretient des coûts sociaux immenses, mais les coûts – même quand ils tiennent une société au bord du gouffre – ne sont pas assez pour générer une révision du système. Bicchieri et Rovelli (1995) ont démontré que la corruption peut être un équilibre instable dans une population fixe. Dans des cadres plus réalistes, où la population est variable, Bicchieri et Duffy (1997) montrent qu’une société peut fluctuer entre des norme sociales « honnêtes » et corrompues, sans aucun état stable.

Les normes sociales – Université de Stanford – 3. Théories des normes et leur force

Traduction de l’entrée de l’encyclopédie universitaire :

http://plato.stanford.edu/entries/social-norms/

  3. Théories des normes et leur force

Dans la majorité de la littérature qui porte sur les normes, il est assumé indubitablement que les normes suscitent la conformité, et qu’il y a une forte corrélation entre les croyances normatives des personnes et leur comportement. Par croyances normatives est signifié en général des croyances individuelles ou collectives à propos de quelle sorte de comportement il est prescrit (ou interdit) dans un contexte social donné. Les croyances normatives sont habituellement accompagnées par l’attente que les autres personnes suivront le comportement prescrit et éviteront celui qui est interdit. Mais il n’est pas évident qu’avoir des croyances normatives fera que les personnes agiront d’une certaine manière qui leur soit cohérente. Qu’importe qu’il puisse y avoir des croyances normatives qui divergent de comportement, et si c’est le cas, pourquoi, c’est une question à laquelle nous devons répondre pour fournir une explication satisfaisante des normes.
Une norme ne peut simplement être identifiée à un patterncomportemental collectif récurrent. Si nous devions adopter une explication purement comportementale des normes, rien ne distinguerait le critère d’impartialité partagé de, disons, l’habitude matinale collective du brossage de dents. Éviter une définition purement comportementale veut dire se focaliser sur le rôle que les attentes jouent dans la légitimation de ces sortes de comportements collectifs qu’on considère être des normes. Après tout, une personne se lave les dents qu’elle attende ou non que les autres fassent de même, mais elle n’essaierait même pas de réclamer un salaire proportionnel à son éducation si elle attend de ses collègues qu’ils suivent la règle de l’ancienneté. De plus, il y a des comportements qui ne peuvent être expliqués que par l’existence de normes, même si le comportement prescrit par la norme en question n’est jamais observé. Dans son travail sur les Ik, Turnbull (1972) rapporte que ces chasseurs-cueilleurs affamés essayaient difficilement d’éviter des situations où leur conformité aux normes de réciprocité était attendue. Ainsi ils changeaient leurs manière pour ne pas être en position de donateur (gift-taker), et chassaient seul et en secret pour ne pas être forcés de partager leur proie avec quelqu’un qu’ils rencontreraient pendant qu’ils chassaient. La plupart des comportements des Ik pourrait s’expliquer comme une tentative réussie d’échapper aux normes de réciprocité existantes. Les normes peuvent contenir une grande quantité d’influence dans une population, même quand on ne voit jamais les comportements correspondants à la norme qui est censée les susciter.
Comme le montre l’exemple de Turnbull, le fait d’avoir des croyances normatives et d’attendre des autres de se comporter selon une norme donnée n’entraîne pas toujours un comportement de norme durable (norm-abiding). Simplement focalisé sur les normes comme un faisceau d’attentes devrait par conséquent être trompeur, puisqu’il y a beaucoup d’exemples de divergences entre les attentes normatives et les comportements. Prenons la norme largement reconnue de l’intérêt personnel (Miller et Ratner 1996) ; il est remarquable d’observer comment les personnes supposent souvent des autres qu’ils agissent de manière égoïste, même s’ils sont préparés à agir de manière altruiste eux-mêmes. Par exemple, des études montrent que la bonne volonté des gens à donner leur sang n’est pas changée par des incitations monétaires, mais typiquement les seules personnes qui veulent leur sang gratuitement attendent des autres de donner le leur seulement en contrepartie d’une récompense monétaire suffisante. De manière similaire, quand on leur demande s’ils loueraient leur appartement à un couple non marié, tous les propriétaires interrogés répondent positivement, mais ils estiment que seulement 50 % des autres propriétaires acceptent un couple non marié comme locataires (Dawes 1974). De tels cas d’ignorance pluraliste sont plutôt communs ; ce qui est déconcertant c’est que les gens peuvent attendre d’une norme donnée d’être soutenue en l’absence d’information à propos des comportements de conformité des autres personnes et malgré une évidence personnelle pour le contraire (Bichierri et Fukui 1999). On pourrait soupçonner que dans tous les cas mentionnés les individus impliqués – bien que croyant en l’existence d’une norme – n’étaient pas eux-même « sous sa prise ». Cependant, il y a plus de preuves montrant que les personnes qui donnent leur sang, laissent un pourboire à l’étranger, donnent de l’argent aux mendiants ou renvoient un porte-feuille plein d’argent essayent souvent de minimiser leur comportement altruiste en fournissant des motifs égoïstes qui rendent leurs actions acceptables en étant conforme à la norme de l’intérêt personnel (Wuthnow 1991).
Si une définition purement comportementale des normes est insuffisantes, et si une telle définition seulement basée sur des attentes est à mettre en question, où allons-nous ? Nous devons réaliser que l’ambiguïté sémantique qui entoure le concept de norme est commun à tous les construits sociaux. Il n’y a pas de nécessité ni de condition suffisant pour être une norme, juste un faisceau de caractéristiques que toute norme peut afficher sur une étendue plus ou moins grande. Les normes réfèrent aux comportements, aux actions sur lesquelles les gens ont le contrôle, et sont supportées par des attentes partagées à propos de ce qui devrait ou ne devrait pas être fait dans différents types de situations sociales. Les normes, cependant, ne peuvent être simplement identifiées aux comportements observables, ni ne peuvent être assimilés à des croyances normatives, puisque les croyances normatives peuvent ou non provoquer des actions appropriées.
Les degrés variables de corrélation entre les attentes normatives et les actions sont un facteur important pour faire la différence parmi les types variés de normes, et pour évaluer de manière critique les trois théories majeures à propos des relations entre les attentes normatives et les actions. Ces théories sont : (1) la théorie de l’acteur socialisé, (2) la théorie de l’identité sociale, et (3) le modèle de conformité au choix rationnel.

FOUCAULT – La normalisation

Les techniques disciplinaires, à l’œuvre dans les ateliers, les écoles, les usines, mettent toujours en place une micropénalité (parallèle aux grands mécanismes judiciaires étatiques) constituée par des amendes, punitions, etc. Il s’agit de châtier à chaque fois le corps rebelle, le corps indocile. Mais ces menus châtiments doivent être compris dans leur fonction de correction. Il s’agit d’extraire du corps (par un système de sanctions équilibré par un système de récompenses) une conduite normalisée. C’est en ce sens que Foucault oppose la loi à la norme. Cette opposition peut se donner dans ses textes sous la forme d’une évolution historique : la forme dominante de pouvoir du Moyen Âge à l’âge classique serait ordonnée à la Loi ; nos sociétés modernes au contraire fonctionneraient pour l’essentiel à la norme. La pénalité judiciaire selon la loi est structurée par une opposition binaire (le permis et le défendu) : elle opère un partage des actes en référence à des textes. La loi par ailleurs s’applique aux individus, mais de l’extérieur, et essentiellement à l’occasion d’une infraction. Enfin, elle délimite un domaine du permis comme espace de liberté qu’elle n’investit pas. Le dispositif disciplinaire sécrète en revanche une pénalité selon la norme dont le fonctionnement est irréductible au vieux système de la Loi. La norme tente en effet d’atteindre l’intériorité des conduites individuelles afin de leur imposer une courbe déterminée. Elle ne saisit pas l’individu à l’occasion d’actes précis et ponctuels, mais tâche d’investir la totalité de l’existence. Enfin, alors que la loi dans son application et sa rigueur s’entoure de tout un rituel théâtral, la norme est diffuse, sournoise, indirecte : elle finit par s’imposer au détour de mille et mille réprimandes mesquines.
Extrait de Que sais-je ? Michel Foucault par Frédéric Gros, pages 67-68 des éditions PUF.

Georges CANGUILHEM – Le normal et le pathologique

Extraits de la dernière partie qui retranscrit des textes de 1963-1966.
« Dans tous les cas, le propre d’un objet ou d’un fait dit normal, par référence à une norme externe ou immanente, c’est de pouvoir être, à son tour, pris comme référence d’objets ou de faits qui attendent encore de pouvoir être dits tels. Le normal c’est donc à la fois l’extension et l’exhibition de la norme. Il multiplie la règle en même temps qu’il l’indique. Il requiert donc hors de lui, à côté de lui et contre lui, tout ce qui lui échappe encore. Une norme tire son sens, sa fonction et sa valeur du fait de l’existence en dehors d’elle de ce qui ne répond pas à l’exigence qu’elle sert. » p.227
 « Mais de la valeur de la règle elle-même peut-on jouir simplement ? Jouir véritablement de la valeur de la règle, de la valeur du règlement, de la valeur de la valorisation, requiert que la règle ait été soumise à l’épreuve de la contestation. Ce n’est pas seulement l’exception qui confirme la règle comme règle, c’est l’infraction qui lui donne occasion d’être règle en faisant règle. En ce sens l’infraction est non l’origine de la règle, mais l’origine de la régulation. Dans l’ordre du normatif, le commencement c’est l’infraction. » p.230
« L’anormal, en tant qu’a-normal, est postérieur à la définition du normal, il en est la négation logique. C’est pourtant l’antériorité historique du futur anormal qui suscite une intention normative. Le normal c’est l’effet obtenu par l’exécution du projet normatif, c’est la norme exhibée dans le fait. Sous le rapport du fait, il y a donc entre le normal et l’anormal un rapport d’exclusion. Mais cette négation est subordonnée à l’opération de négation, à la correction appelée par l’anormalité. ; Il n’y a donc aucun paradoxe à dire que l’anormal, logiquement second, est existentiellement premier. » p .232  

« Il suffit qu’un individu s’interroge dans une société quelconque sur les besoins et les normes de cette société et les conteste, signe que ces besoins et ces normes ne sont pas ceux de toute la société, pour qu’on saisisse à quel point le besoin social n’est pas immanent, à quel point la norme sociale n’est pas intérieure, à quel point en fin de compte la société, siège de dissidences contenues ou d’antagonismes latents, est loin de se poser comme un tout. » p .246

« Si les normes sociales pouvaient être aperçues aussi clairement que des normes organiques, les hommes seraient fous de ne pas s’y conformer. Comme les hommes ne sont pas fous, et comme il n’existe pas de Sages, c’est que les normes sociales sont à inventer et non pas à observer. » p.249-250
Le normal et le pathologique, PUF, première parution 1943

Autonomie et valeurs

« Le projet d’une société autonome ne reste-t-il pas (autant que la simple idée d’un individu autonome), en un sens, « formel » ou « kantien », pour autant qu’il apparaît n’affirmer comme valeur que l’autonomie elle-même ? Plus précisément : une société peut-elle « vouloir » être autonome pourêtre autonome ? Ou encore : s’autogouverner – oui ; mais pour quoi faire ? La réponse traditionnelle est, le plus souvent : pour mieux satisfaire les besoins. La réponse à la réponse est : quels besoins ? Lorsqu’on ne risque plus de mourir de faim, qu’est-ce que vivre ?
– Une société autonome pourrait « mieux réaliser » les valeurs – ou « réaliser des valeurs autres » (sous-entendu : meilleures) ; mais lesquelles ? Et que sont des valeurs meilleures ? Comment évaluer les valeurs ? Interrogation qui prend son plein sens à partir de cette autre question « de fait » : dans la société contemporaine, existe-t-il encore des valeurs ? […] Ou y a-t-il plutôt effondrement graduel de la création culturelle et – ce qui, pour être devenu lieu commun, n’est pas nécessairement faux – décomposition des valeurs ? »
et un peu plus loin on peut lire :

« …dans quelle mesure la destruction ou l’usure de ces « valeurs » est déjà avancée, et dans quelle mesure les nouveaux styles de comportement que l‘on observe, sans doute fragmentairement et transitoirement, chez des individus et des groupes (notamment de jeunes), sont annonciateurs de nouvelles orientations et de nouveaux modes de socialisation. Je n’aborderai pas ici ce problème capital et immensément difficile. »
Extrait de « Transformation sociale et création culturelle », publié en 1979 et repris dans Fenêtre sur le chaos, Cornelius Castoriadis