Ces différences qui comptent

Compter est une des premières choses dont peut se vanter l’enfant qui apprend un savoir théorique. Nous comptons tous, toutes, tout et tout le temps, surtout le temps qui passe. Savoir compter c’est se repérer dans le temps et dans l’espace. Mais compter sur quelqu’un⋅e c’est aussi lui faire confiance et une personne qui compte pour soi est une personne qui a de la valeur affective. Il y a des choses que l’on compte et d’autres que l’on ne compte pas.
On compte les jours qui restent avant les prochaines vacances. La durée d’une relation amoureuse ou le nombre de jours depuis la dernière rupture. On compte son poids, sa taille, on pèse on mesure et l’on note, on marque et on re-marque tout ce qui a de l’importance pour nous. À côté de cela il y a certaines choses que nous faisons en quantité et que nous ne comptons pas, et que nous n’avons pas besoin de compter. Le nombre de grains de riz dans mon assiette. Le nombre de gouttes d’eau dans mon évier. Le nombre d’étoiles dans le ciel. Le nombre de feuilles dans l’arbre devant ma fenêtre. Puis il y a ces choses que nous faisons quotidiennement ou régulièrement et que nous n’avons pas besoin de compter puisque nous savons que nous devons le faire. Et si nous devons le compter c’est justement par qu’on se rend compte qu’on ne le fait plus. On compte le manque…

Quand on parle de ses choix éthiques et politiques on peut toujours débattre pendant des heures de dilemmes, de concessions, de contradictions, de critique de la pureté ou du radicalisme.

Cette petite réflexion doit servir de base à un type d’argument qui peut se résumer ainsi : si tu sais que ton comportement n’est peut-être pas mauvais en soi mais que tu le fais quand même, peux-tu me dire combien de fois tu le fais ou l’as fait dans ta vie, par an, par mois, par jour ?

Prenons des exemples. Pour moi l’avion n’est pas mauvais en soi mais constitue un privilège d’occidental qui participe à la destruction de l’écosystème. On peut me dire que ce n’est pas le seul facteur. Mais les seuls vrais hypocrites insisteront pour dire que l’avion ne pollue pas. À partir de là, peux-tu me dire combien de fois as-tu pris l’avion dans ta vie ? Combien de fois tu le prends par an ? Ah ! J’imagine tout de suite les usager⋅es régulier⋅es m’accuser de culpabilisation… oui. C’est bien de cela dont il s’agit. De ces différences qui comptent. Elles comptent parce qu’on peut les compter, et si on peut les compter c’est parce qu’elles existent, qu’elles sont suffisamment nombreuses pour être ajoutées les unes avec les autres. Mais la politique, l’éthique à l’échelle globale concerne bien cette problématique : l’addition des actions particulières que chacun⋅e peut se permettre de faire. Je sais combien de fois j’ai pris l’avion dans ma vie. C’est un certain nombre qui sera toujours plus élevé que les personnes qui savent qui n’ont jamais pris l’avion ou qui l’ont pris une seule fois ou deux.

Un autre exemple est celui de la viande ou des produits issus de l’exploitation animale. Je ne sais pas combien d’animaux ont été tués pour me nourrir puisque je n’ai pas toujours été végétarien. Mais je sais que depuis plusieurs années maintenant ce chiffre est nul. Et cela fait une différence non pas morale mais concrète.

Je pourrais multiplier les exemples mais l’idée principale est là. Pour chaque type d’action dont on sais qu’elle constitue un problème éthique ou politique il y a trois manières de s’y rapporter en fonction du temps que l’on peut mettre à compter. Si je sais que je ne mange jamais de la viande ou que je ne prends jamais l’avion alors c’est simple, je sais immédiatement comment me positionner. Je peux essayer de modérer ma consommation de tel ou tel produit ou mon usage de telle ou telle chose et mettre un certain temps à me rappeler les quelques occasions qui font que je sais à quelle hauteur je participe à telle ou telle norme. Enfin à partir du moment où je n’arrive plus vraiment à compter alors on peut dire que ce n’est pas quelque chose qui compte pour moi.

Être responsable c’est se rendre compte d’une situation, d’un privilège dont on bénéficie. Se rendre compte c’est tenir un compte, c’est pouvoir savoir dans quelle mesure on est responsable ou coupable. C’est ramener les discussions philosophiques à des données, mêmes subjectives et partielles, à une échelle de mesure. C’est pouvoir comparer pour faire face à la différence et assumer que ce sont des conditions d’inégalités et d’injustice qui rendent possible cette différence.

Cette incapacité que nous avons à pouvoir compter nos actes c’est bien ce qu’on peut appeler la démesure. C’est bien cette démesure, l’hybris comme l’appellent les hellénistes, qui caractérise le mode de vie capitaliste néolibéral pour lui donner un nom parmi d’autres. Il convient alors à chacun⋅e de s’interroger sur ce qui compte et ce qui ne compte pas et ne pas ne soustraire au devoir de rendre des comptes sans se cacher derrière une critique du calcul instrumental des éthiques utilitaristes que l’on connaît. Compter n’est pas additionner ou soustraire des valeurs avec des normes, des carottes avec des choux. C’est le piège rhétorique et l’excuse facile du relativisme « -oui, mais bon, ça dépend » et de la complexité « -oui, mais bon, c’est compliqué ». Il n’y a pas de petite différence, seulement des différences qui mises bout à bout, finissent par compter…

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