II. Pourquoi le postmodernisme est une impasse ? – Changer les normes : renverser ou renforcer la domination ?

Pourquoi le postmodernisme est une impasse

La thèse constructiviste est l’argument principal avancé par les postmodernes. Mais ce courant historique ne se réduit pas à cela. Il est nécessaire de présenter ce courant puisque Butler en est une principale représentante. Que ce soit le rejet des structures ou de certaines dimensions d’un projet moderne, il faut voir que c’est toujours le défaut d’essentialisation qui est pointé. Mais puisque nous avons déjà vu que ce seul critère est commun à diverses théories constructivistes, c’est dans l’attrait pour le langage et la culture qu’il faudra voir le trait spécifique du courant postmoderne.

1 Butler et le postmodernisme ?

« Le poststructuralisme est d’abord apparu en France sous la forme d’un ensemble de rejets de l’humanisme, de la conception moderne de l’humanité (ou de l’Homme) en tant que point focal de l’histoire et de la philosophie ; et de la notion, étroitement liée à celle-ci, du sujet rationnel, autonome, capable d’actions et de choix conscients. Auparavant, le structuralisme avait mis l’accent sur le poids des structures, notamment linguistiques, et sur les modèles de pensées, d’organisations sociales et de comportements que ces structures déterminent ; en critiquant le marxisme mais surtout l’existentialisme, dont sa manière de surestimer la liberté des choix individuels et la capacité d’une action collective rationnellement fondée à permettre le changement social. De ce point de vue, le poststructuralisme est plutôt un prolongement du structuralisme qu’une rupture, notamment par l’importance accordée au langage (plutôt qu’au travail ou à la notion de classe), tout en privilégiant le mouvement par rapport à la stabilité des structures qui caractérisait le courant dominant précédent. »

Epstein (2010 : 87)

Jusqu’ici j’ai tenté de retracer les grandes lignes de la construction d’une philosophie féministe constructiviste radicale qui regroupe des thèses fortes que partagent les féministes qui nous intéressent, les postmodernes et les matérialistes pour situer la pensée de Judith Butler. Sur cette pensée, deux erreurs à éviter se font face : ne pas réduire la pensée féministe postmoderne (peu traduite en France) à l’œuvre de Butler et ne pas réduire l’œuvre de Butler au seul discours féministe postmoderne.

Je vais montrer dans la partie suivante quelles sont les principales thèses postmodernes. Il y a différentes manières de les rejeter :

  • soit les critiques qui sont faites ne sont pas pertinentes (le rejet et la confusion entre structuralisme et matérialisme).
  • soit les critiques sont pertinentes mais ne suffisent pas à se démarquer d’autres critiques notamment matérialistes (le rejet de l’universalisme).
  • soit les solutions théoriques ou pratiques semblent aussi problématiques sinon plus que ce à quoi elles s’opposent (critique de l’éthique ou des grands récits).

1.1 De la philosophie postmoderne au postféminisme

Les courants qu’on désigne comme French Theory ou French Feminism sont difficiles à définir. Comme Butler (1990) l’avoue elle-même c’est une « drôle de construction américaine » qui rapproche « différent⋅e⋅s auteur⋅e⋅s français⋅e⋅s […] qui, en France, n’ont presque rien à voir les un⋅e⋅s avec les autres et qu’on lit rarement, voire jamais ensemble.1 ». On peut y ranger Foucault pour sa critique du pouvoir/savoir, de la vérité et du discours ; Derrida pour son insistance sur l’interprétation ; le psychanalyste Lacan pour son travail sur les structures du langage dans la construction du sujet, Lyotard pour son ouvrage La condition postmoderne. Butler s’appuie également sur les travaux de Monique Wittig qui est certes française mais dont on peut interroger la position dans la théorie postmoderne. Si on pousse la critique comme l’a fait Delphy (2010), le French Feminism ne serait pas une construction mais une invention puisque la thèse que ce courant est censé représenter n’existe qu’à travers des critiques d’un corpus américain trop flou, dont les effets seraient principalement d’essentialiser et de réduire le féminisme français à des positions pour ensuite les démonter. Cynthia Kraus dans ses notes de traduction de Trouble dans le genre affirme donc que le French Feminism n’est ni français, ni féministe !

Le courant poststructuraliste ou postmoderne2 s’est inspiré pour autant de ces auteur⋅e⋅s pour affirmer des thèses fortes contre une certaine vision du structuralisme, et contre une certaine vision de la modernité dans l’idée de les dépasser. La critique principale reste le refus d’essentialiser les rapports sociaux et les productions sociales. Cela va conduire à rejeter : – un certain universalisme qui serait de dire qu’il existe des structures sociales universelles ; – une certaine conception de la vérité entendue également comme fondée sur une nature universelle ; – une vision du sujet et de la raison telle que défendue par l’idéal de modernité des Lumières, mettant en avant le sujet rationnel comme fondement de l’éthique ou de la politique vers une société plus juste ; – les grandes catégories d’opposition telles que nature/culture, homme/femme, sujet/objet, humain/animal, bien/mal, totalité/partie, corps/esprit, etc. ; – le rejet de discours systémiques et totalisants tel qu’une fin de l’histoire ; – la prétention à fonder une éthique ou une métaphysique vraie et universelle…

Il faut voir sur quoi se fondent ces critiques et comment elles ont été investies dans les théories féministes. Je voudrais montrer que la position postmoderne est avant-tout une position de la tradition philosophique dont la seule thèse pertinente se réduit à une critique de l’essentialisme, position insuffisante comme critère de démarcation puisque partagée par d’autres théoricien⋅ne⋅s. Malgré l’interrogation qu’elle porte sur la catégorie « femmes » tant d’un point de vue politique qu’épistémique, Butler ne se résigne pas à affirmer une posture « postféministe ». Comme le dit Delphy (2001) elle sera postféministe quand on sera à l’époque du post-patriarcat.

1.2 Dépasser la modernité

La modernité correspond à cet idéal des Lumières mettant en avant l’usage de la raison. Il faut comprendre que cet idéal philosophique s’inscrit dans un projet d’émancipation de l’homme de l’emprise de la religion comme institution et de la pensée religieuse comme manière de voir le monde. Le philosophie idéaliste allemand Emmanuel Kant incarne à travers son œuvre célèbre La critique de la raison pure cette volonté de fonder à partir de la raison humaine les lois de l’entendement, c’est-à-dire les catégories qui nous permettent de penser et d’appréhender le monde. Si sa réponse n’est pas satisfaisante parce qu’elle reconduit un fondement naturel dans la raison pure, la question qu’il pose et la méthode critique ont inspiré celui qui est allé jusqu’à affirmer la mort de l’Homme. Pour Michel Foucault la modernité se résumerait simplement à une attitude critique vis-à-vis de son présent. Il a pourtant inspiré de nombreux travaux postmodernes. Or s’il y a des critiques à faire concernant certaines hypothèses et présupposés modernes notamment l’androcentrisme3 du sujet rationnel, quel sens y a-t-il à vouloir dépasser la modernité ? Il faut pour répondre à cette question distinguer les grandes thèses.

Critique de la Raison totalitaire

Adorno & Horkheimer, Fondateurs de l’école de Francfort

Si on voit dans la modernité un éloge de la Raison, un progrès linéaire de l’Histoire et un sujet universel et transcendant, alors il faut en faire la critique.

« Les Lumières présentaient l’espèce humaine comme engagée dans un effort porté vers la morale universelle et l’émancipation intellectuelle, et donc comme le sujet d’une expérience historique universelle. Elles postulaient également une raison humaine universelle, à l’aune de laquelle on jugeait du caractère « progressiste » ou non des tendances politiques et sociales – le but de la politique étant défini comme la réalisation pratique de la raison. Le postmodernisme rejette cette image : autrement dit, il rejette la doctrine de l’unité de la raison. Il refuse de concevoir l’humanité comme un sujet unitaire s’efforçant d’atteindre une cohérence parfaite (dans son ensemble de croyances communes) ou une cohésion et une stabilité parfaites (dans sa pratique politique). »

Lovibond (2010 : 108)

L’idéal de la modernité est un idéal humaniste mais qui va justifier des pratiques très condamnables. L’émancipation par la raison sera ce qui justifiera aussi la colonisation et l’impérialisme ou le fascisme. Les philosophes juifs allemands ayant fuit le régime totalitaire allemand et fondé ce qu’on appelle la théorie critique ont clairement montré les dérives totalitaires de la Raison4, dans un cadre hérité du marxisme.

C’est légitime d’avoir un regard critique sur les usages néfastes d’un idéal dogmatique comme l’ont fait Hitler, Mao, Staline pour ne citer qu’eux, mais cela ne justifie pas l’abandon d’un projet universel d’émancipation : pris dans sa définition minimale l’idéal moderne ne peut être rejeté : « Il est difficile de voir comment quelqu’un pourrait se considérer comme féministe et demeurer indifférent à la promesse moderniste d’une reconstruction sociale5. » Si le projet féministe vise la transformation sociale c’est qu’il est porté par un tel idéal.

« La crise atteint une telle ampleur qu’on voit souvent définir le féminisme comme une « forme de pensée postmoderne », oubliant que la pensée de l’émancipation des femmes et de l’égalité des sexes, dans laquelle celui-ci plonge ses racines, a longtemps constitué, et constitue largement aujourd’hui encore, un de ces « grands récits » qui font la cible privilégiée de toutes sortes de critique post-moderne. »

Varikas (1993)

La critique de la Raison ou des grands récits est trop générale et trop partagée pour constituer un programme en soi. La véritable position qui est visée et critiquée derrière ces concepts est bien l’universalisme comme affirmation d’une vérité dont l’essence serait immuable et indépendante des conditions de son application.

1.3 Le rejet de l’objectivisme ne doit pas céder la place au relativisme (ou au nihilisme)

Si l’on doit reconnaître une certaine légitimité à se méfier de la vérité quand celle-ci est essentialisée et universalisée il ne faut pas tomber dans le rejet de toute prétention à la vérité. D’un côté nous avons une position raisonnable de critique du dogmatisme, de l’autre nous nous trouvons face à une position épistémique très forte selon laquelle nous ne pourrions jamais atteindre de vérité. Le rejet de la vérité objective absolue universelle va pousser les postmodernes à l’interprétation. Notamment inspirées par Foucault les postmodernes rejettent toute prétention à la Vérité. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que tout n’est qu’interprétation. Sauf que si les signes doivent être interprétés et dépendent donc d’un contexte, l’interprétation ne peut être infinie. L’idée d’interprétation loin de s’abstenir d’une prétention à la vérité ne repose-t-elle pas sur la nécessité d’interroger le contexte pour dévoiler une vérité cachée ?

S’il semble nécessaire d’abandonner la prétention à ce qui serait une vérité objective qui trouverait sa source dans les pures lois de la raison, il ne faut pas sombrer dans le relativisme total. Mais il s’agira de montrer que si la vérité n’est jamais universelle et construite, la prétention à l’objectivité peut se résoudre dans la multiplication des points de vues situés : l’objectivité serait une somme critique de subjectivités. Là encore il s’agit de trouver un équilibre : comment rendre compte des expériences de chacun⋅e et envisager de les confronter si toutes se valent ? Dire avec les postmodernes qu’il n’y a pas de vérité, n’est-ce pas affirmer que les antagonismes de classes ne seraient que des points de vue ? Malheureusement (et heureusement d’un point de vue intellectuel) la sociologie statistique et clinique nous montrent que la domination n’est pas que mentale.

Dépasser les catégories ?

Selon les postmodernes il faut abandonner les catégories, les hiérarchies de valeurs et les oppositions traditionnelles telles que le bien et le mal, l’homme et la femme, la culture et la nature, etc… sous prétexte que tout est construit. En interprétant l’idée de Foucault que « l’Homme est mort » il s’agirait d’arrêter de penser dans des catégories cloisonnées avec d’un côté la nature et de l’autre la culture, d’un côté l’Homme et de l’autre l’animal, etc. Si l’on doit concéder la nécessité de penser la porosité des oppositions et les liens qui établissent celles-ci, je vois mal comment nous passer des catégories, des représentations qui gouvernement actuellement la société et les luttes politiques pour envisager une critique recevable. C’est pourtant ce que propose Judith Butler (1990) dans sa critique du sujet politique des « femmes » dont l’effet serait de réifier et d’essentialiser ce qu’on cherche à déconstruire. Ce qui semble paradoxal là est bien l’enjeu de ma problématique : comment espérer renverser les normes à l’intérieur du cadre qu’elles déterminent et qui les détermine ?

Or ce n’est pas parce que la plupart voire la totalité des catégories qui nous servent à saisir la réalité sont construites qu’elles ne sont pas réelles, ou qu’elles n’ont aucune valeur de vérité. Ce serait trop facile de les abandonner en prétendant ainsi leur ôter tout pouvoir social. Le genre, l’humanité sont des vérités puisqu’elles ont des effets dans notre société. C’est ainsi qu’il faut entendre le rapport que tisse Foucault entre vérité et pouvoir. Cette vérité paraît certes contingente mais cela ne suffit pas à lui enlever son existence dans un contexte donné. Le critère d’évaluation que fournit Butler semble théorique. Un critère pratique serait de nous questionner sur la nécessité de recourir aux catégories qu’on veut visibiliser pour les déconstruire : le genre, l’animalité. La question se reformule alors ainsi : comment changer une chose dont on a pas conscience ? Peut-on renverser une norme sans la révéler ?

Dans cette perspective j’adhère à la critique qui peut être faite de voir dans un postmodernisme un idéalisme abstrait, coupé de la réalité. En voulant dépasser les catégories qui encadrent la réalité sociale, ce courant nie dangereusement l’expérience concrète d’oppression qui se déploie dans et avec ces catégories, qu’on le veuille ou non. De plus la méthode ou la stratégie structuraliste telle que je l’ai définie ne se contente pas de réifier les éléments d’une structure figée mais cherche bel et bien à montrer comment ces éléments sont construits les uns par rapport aux autres, en relation et non comme cela pourrait être pensé seulement en opposition. En ce qui concerne donc la vision des catégories soit le poststructuralisme n’est qu’un structuralisme qui s’ignore, soit il faut l’ignorer !

Les enjeux sont politiques (comment une catégorie sociale permet de représenter un groupe avec des intérêts particuliers) et épistémiques (comment une catégorie, un concept permet de faire avancer des savoirs) quoi servent les catégories ?

2 Faut-il abandonner le structuralisme ou le poststructuralisme ?

Le rejet de la thèse socialiste marxiste va donner lieu à une opposition entre les matérialistes et les postmodernes. Comme le rappelle S. Jackson (2001) :

« Jusqu’au début des années 1980, les perspectives dominantes dans la théorie féministe provenaient des sciences sociales, et puisaient généralement leurs concepts dans le marxisme ou, tout au moins, se formulaient en dialogue avec lui. […] Comme ces théories étaient centrées sur la structure sociale, analysant l’oppression des femmes comme le produit d’un système social patriarcal et/ou capitaliste, elles ont souvent été décrites comme entachées de fondationnalisme6 et d’universalisme, soupçonnées d’être essentialistes, racistes et hétérosexistes. »

Le concept de construction sociale va être partagé par les féministes des années 1980 avec des définitions différentes. Pour les postmodernes le genre est avant tout une construction culturelle, idéologique. Les matérialistes vont préférer garder la méthode héritée de Marx et de la lutte des classes en accentuant leurs recherches sur l’exploitation économique. Cela ne les empêche pas d’adhérer à des thèses sur l’idéologie, la culture, les représentations, etc., en leur affirmant des bases matérielles. « La démarche structurelle ou holiste est la matrice de toutes les écoles de pensée du 20è siècle – qu’elles s’appellent matérialistes, constructivistes ou structuralistes. Les courants soi-disant « post » – comme dans « post-structuraliste » – ne sont pas en contradiction avec cette démarche, mais n’en sont que des développements » (Delphy 2001 : 327). Les thèses de Delphy sont claires : le matérialisme est un structuralisme, et le courant post-structuraliste n’est qu’un développement des analyses structuralistes. On verra que la critique principale de la notion de structures repose sur la dimension essentialisante et universalisante.

2.1 De l’importance et la nécessité d’une analyse structurelle

La thèse structuraliste

Développée en linguistique par Ferdinand de Saussure (1916) le structuralisme est un courant qui affirme la primauté des structures, des relations entre les éléments sans lesquelles ceux-ci pris isolément ne peuvent exister et ne peuvent avoir de sens. Pour le dire simplement un son n’a de sens et ne devient un mot que dans une langue c’est-à-dire dans un ensemble de signes, de symboles dépendants les uns des autres.

Inspiré par cette théorie l’anthropologue Lévi-Strauss (1947) va reprendre cette analyse du sens des phonèmes (unités sonores porteuses de sens) pour évaluer différents systèmes de sens dans différentes civilisation et montrer qu’on retrouve des oppositions dans toutes les cultures (cru/cuit ; chaud/froid ; sec/humide, etc.). On retrouve ces oppositions chez Bourdieu7, pour qui les différences sociales maintiennent l’écart entre des classes.

Que faut-il tirer d’une telle vision ? Il s’agit d’analyser des comportements, des manières de faire, de dire ou de penser qui sont certes toujours le fait d’individus mais qui peuvent être rapportés aux comportements d’autres individus de sorte à constituer des manières spécifiques de vivre selon les différentes classes sociales et selon le genre par exemple. Si une fille a telle attitude, ce n’est pas tant en raison de son caractère qui serait personnel, unique, mais bien à cause d’une socialisation particulière dépendant de son sexe et sa position sociale, dans le contexte et l’époque où elle aura grandi. Christine Delphy revendique clairement donc cet héritage structuraliste dans la lutte et la théorie féministe : « ce sont l’ensemble, la configuration, qui confèrent une signification à chacune de ses parties ; c’est l’ensemble qui engendre les parties ; en d’autres termes il leur pré-existe » Delphy (2001 : 327).

Le genre doit être pensé donc selon les féministes matérialistes selon une grille d’analyse privilégiant les structures. Cela signifie simplement que les significations qu’on associe au féminin et à la femme dépendent directement de celles qu’on associe au masculin et à l’homme : « ce n’est pas le contenu de chaque rôle qui est essentiel mais le rapport entre les rôles, entre les deux groupes » (Delphy 2001 : 229). Il ne faut pas pas confondre cette hypothèse avec l’idée de complémentarité défendue par le courant différentialiste. Qu’il y ait des différences aujourd’hui entre les hommes et les femmes est un fait. Comme cela a été dit précédemment la question n’est pas de nier ces différences mais de savoir quelles sont leurs origines et quelles sont les possibilités de leurs transformations. Les différentialistes y voient une origine naturelle et donc immuable, les autres vont chercher à montrer comment ces différences sont le produit des structures, comment elles maintiennent ces dernières et comment il faut lutter contre celles-ci pour atteindre l’égalité.

Il est important d’insister avec Delphy sur l’idée que la structure, le genre comme division est un principe d’ordination, de hiérarchisation. L’Autre est en cela toujours inférieur (Delphy 2008). C’est aussi ce que voulait dire Simone de Beauvoir (1949) en parlant d’un deuxième sexe qui n’a de valeur qu’en rapport au premier. En revanche s’il paraît nécessaire de penser la société en termes de structures, on reprochera aux théories de Saussure, Lévi-Strauss et l’anthropologue Margaret Mead (1963) de figer celles-ci8, appuyant alors une vision essentialiste.

Simone de Beauvoir
Simone de Beauvoir

La démarche postmoderne qui vise à aller au bout de l’affirmation du caractère construit des normes sociales dont fait partie le langage semble attirante. Si certaines de nos représentations sont des constructions, il faut pouvoir en affirmer la contingence radicale. Cependant cela ne leur enlève pas la nécessité d’un fondement pratique, structurel ou social qui expliquerait pourquoi historiquement nous avons ces représentations, ces manières de penser le monde et pas d’autres.

L’étude des structures et des déterminismes sociaux est important sans que l’on doive y voir un aveu d’impuissance et une impossibilité d’agir à l’échelle individuelle. Nous verrons avec Butler et Foucault par la suite en quoi justement le pouvoir doit être analysé en termes de relations, de structures pour permettre de penser l’émancipation à la fois individuelle et collective.

2.2 L’héritage du matérialisme historique

Marxisme & Féminisme
Marxisme & Féminisme

Je rappelle rapidement le projet de rejeter le marxisme orthodoxe pour n’en conserver que le matérialisme historique : il s’agit dans ce dernier de faire reposer l’idéologique (superstructurel) sur l’économique (infrastructurel), de mettre le social au premier plan sans le réduire aux formes contingentes qu’il peut prendre dans la société capitaliste.

Pour éviter de confondre la position marxiste avec le féminisme socialiste, il faut rappeler l’erreur commise qui a été de confondre marxisme et matérialisme, comme le dit Delphy : « Les gens qui se sont appropriés le marxisme, ont d’une part réduit le matérialisme à la seule analyse du mode de production capitaliste, d’autre part, évacué le matérialisme même de cette analyse.9 » Or ce qui semble inévitable de mettre en place c’est une analyse des rapports de production économiques, matériels sur lesquels reposent les oppressions sociales, qu’elles soient féodales, capitalistes ou néolibérales.

Ainsi entendue la thèse structuraliste que je défends avec les matérialistes (Delphy, Mathieu, Guillaumin, Dorlin, MacKinnon, Jackson) repose sur des rapports antagonistes de classes sociales.

2.3 Que reprochent les postmodernes au structuralisme ?

Si Butler a raison de s’attaquer au structuralisme universaliste et essentialiste de Lévi-Strauss (pour qui les structures de la parenté et de la famille semblent naturelles avec le tabou de l’inceste instituant l’exogamie nécessaire) ou de Freud ou Lacan (fondant le désir et l’identité psychique sur le désir hétérosexuel et le refoulement de l’homosexualité) le terme de poststructuralisme invite maladroitement à rejeter toute analyse de type structuraliste pour se concentrer sur la formation des individualités ou subjectivités. Or l’erreur poststructuraliste ou postmoderne serait de croire que l’on peut étudier les éléments en dehors de leurs relations aux autres, ce que ne fait pas Judith Butler.

Butler reconnaît que « les analyses de Engels, du féminisme socialiste comme celles inspirées de l’anthropologie structurale sont autant de tentatives différentes pour identifier dans l’histoire ou la culture ces moments ou structures qui instituent la hiérarchie de genre10. » Il faut y lire l’intérêt qu’elle porte donc à la question des structures sans que les théories sur lesquelles elles reposent « naturalisent ou universalisent la subordination des femmes. ». Ainsi s’il apparaît nécessaire de rejeter la superposition de Lévi-Strauss du couple nature/culture sur le couple sexe/genre cela ne doit pas mener obligatoirement à la dissolution des concepts. Mais ce que voit Butler chez l’anthropologue français comme un « cadre universalisant » ; une « structure logique totalisante » ne peut résumer l’usage possible du structuralisme11. Plus loin on peut lire qu’elle reconnaît les limites de cette critique quand elle écrit que « prétendre qu’une loi est universelle ne revient pas à dire qu’elle opère de la même manière dans toutes les cultures ou qu’elle détermine la vie sociale de manière unilatérale. En réalité, le fait d’attribuer l’universalité à une loi peut simplement vouloir dire qu’elle opère comme un cadre dominant des rapports sociaux. » À partir de cette position ambigüe sur le caractère totalisant ou universalisant d’une théorie ou d’une thèse on voit que le rejet de l’universalité par les postmodernes est clair sur le plan idéal mais reste trop vague pour ébranler le cadre structuraliste hérité du matérialisme historique de Marx.

Ainsi comprise, la position de rejet du structuralisme ne se justifie qu’en raison du rejet de l’universalisme ou de l’essentialisme que certaines théories structuralistes portent. Or ce n’est pas parce que certaines analyses des structures sont naturalisantes que toutes le sont. De plus on voit mal comment se passer d’une analyse sociale sans étudier la manière dont des rôles sont définis. Pour ces raisons faut donc rejeter l’hypothèse de dépassement de l’étude des structures tout en préservant la critique à l’encontre de l’universalisme.

3 Les études culturelles après le tournant linguistique

Ce qu’on désigne comme linguistic turn est un moment dans l’histoire des sciences humaines où l’on a commencé à s’intéresser davantage au langage non plus seulement comme un moyen neutre de représenter la réalité mais comme étant une production du social et comme produisant également le social. La pensée postmoderne est issue de ce virage historique dans la manière de penser le social tant sur les présupposés théoriques que sur ses objets d’étude. Cet intérêt va toucher les philosophes autant que les sociologues et certaines féministes vont prendre ce tournant pour se consacrer aux questions portant sur la subjectivité, la représentation, la culture, le symbolique, le langage, etc. Ce revirement ne sera pas unanime en raison d’une objection plus ou moins forte : (1) s’il semble nécessaire d’étudier le symbolique cela ne risque-t-il pas a minima de délaisser le matériel ? Ou pire (2) la tendance forte ne serait-elle pas de faire reposer le matériel sur le symbolique ? Ces tensions se retrouvent tout au long de l’œuvre de Butler et à travers les critiques qu’on lui adresse, faisant de l’auteure la représentante, malgré elle surtout en France par manque de traductions d’autres auteur⋅e⋅s, du postmodernisme.

3.1 De l’importance des mots…

« Immédiatement, le langage est donné avec la société. Ainsi chacune de ces deux entités, langage et société, implique l’autre. Il semblerait que l’on puisse et même qu’on doive les étudier ensemble, les découvrir ensemble, puisque ensemble elles sont nées. »

Benveniste (1974)

« Les mots sont importants : vivre dans l’omission de cette évidence laisse
la voie libre aux plus lourds stéréotypes, amalgames, sophismes et présupposés clôturant la pensée et la création mieux que ne le ferait la plus efficace des censures. »

Collectif Les mots sont importants12

« Tout ce qui se présente à nous, dans le monde social-historique, est indissociablement tissé au symbolique. Non pas qu’il s’y épuise. Les actes réels, individuels ou collectifs – le travail, la consommation, la guerre, l’amour, l’enfantement –, les innombrables produits matériels sans lesquels aucune société ne saurait vivre un instant, ne sont pas (pas toujours, pas directement) des symboles. Mais les uns et les autres sont impossibles en dehors d’un réseau symbolique. »

Castoriadis (1975 : 174)

Pendant longtemps l’humain était considéré comme cet animal dont la spécificité résiderait dans le langage. Castoriadis a raison d’insister sur la nécessité du symbolique dans l’émergence et le maintien du social : il faut comprendre que nos sociétés n’existeraient pas sans un moyen de communiquer. Or le langage n’est pas un outil neutre qui ne fait que représenter la réalité, il la transforme il agit avec. Nos interactions sociales se font en partie avec le langage et souvent à l’aide de celui-ci13. « Les procédés discursifs ne sont d’ailleurs pas distincts des actes, ils les accompagnent toujours et sont des actes eux aussi » (Delphy 2008 : 23).

Les stéréotypes sont des représentations et nous permettent d’agir, les insultes sont des productions langagières qui ont des effets. Nos comportements et nos choix sont conditionnés par nos représentations autant que celles-ci dépendent des premiers. Il paraît donc nécessaire que la lutte contre les représentations sexistes fasse partie du projet d’émancipation féministe.

Or s’il faut admettre que le langage a un certain pouvoir, celui-ci n’est pas sans fondements. C’est l’erreur qu’on peut reprocher aux postmodernes de se couper du niveau structurel (Jackson 2001).

3.2 …et de leur insuffisance !

« La culture est intriquée dans le tissu social de nos vies quotidiennes et ne peut être envisagée comme séparée des pratiques sociales et des relations dans lesquelles elle se trouve intégrée. Pourtant, c’est vers des théories culturelles, vers la linguistique et la sémiotique structuraliste, puis vers le poststructuralisme et le postmodernisme, que nombre de féministes marxistes se sont tournées afin d’expliquer ces aspects de la vie dont le marxisme conventionnel échouait à rendre compte. »

Jackson (2001 : 24)

« L’existence d’une idéologie sexiste, raciste ou classiste ne peut s’expliquer sans l’exploitation, l’existence d’une exploitation exige la constitution d’une population exploitée, ce qui à son tour amène la création d’une idéologie sexiste, raciste ou classiste. Ainsi quand on trouve réunies et une exploitation matérielle et une idéologie dévalorisante appliquées au même groupe, la primauté logique de la première est la conclusion inévitable. »

Delphy (2001 : 152)

3.3 Que faut-il garder du féminisme postmoderne ?

Les directions que pointent les critiques d’un certain structuralisme et d’un certain discours sur la modernité doivent pousser la réflexion féministe à critiquer les positions essentialistes et universalistes. Mais les problématiques et les réponses postmodernes poussées jusqu’au relativisme, au rejet d’une théorie systématique, de l’étude des structures sociales pour ne s’intéresser qu’au langage et au symbolique semble nous conduire vers une impasse (Lovibond 2010). Afin d’appuyer cette critique il convient de montrer comment Butler à travers sa lecture de Foucault apporte des pistes de réflexion sur la nature du pouvoir et des normes qui rendent compte non pas de l’impertinence du genre, de la vérité, du pouvoir ou de la domination mais bien de la manière dont ces fictions contribuent aux forces sociales qui nous posent problème.

Si on prend les thèses générales que défend Butler en ce qui concerne le postmodernisme cela ne suffit pas à en faire un programme philosophique prometteur, il faut donc plonger davantage dans le texte et voir comment elle se réapproprie plus particulièrement la théorie foucaldienne des normes et du pouvoir, avec ce qui reste de pertinent (mais pas pour autant spécifique) dans le postmoderne à savoir l’horizon anti-essentialiste et l’étude du langage.

Le rejet de l’universalité s’est traduit par l’affirmation de la théorie du point de vue selon laquelle il importe de toujours situer les discours et les savoirs dans leurs contextes. Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner la prétention à la vérité de discours émancipateurs mais que ceux-ci doivent rendre compte des conditions qui les rendent possibles, et la théorie butlerienne sur la dimension constructive du langage doit permettre de nous éclairer sur ce point.

1Judith Butler, Trouble dans le genre, La Découverte, 2005 (1990) p.29

2Le postmodernisme a aussi défini un courant artistique, j’utilise l’un comme l’autre en fonction de la critique qui est portée (sur l’idée de structure ou sur l’idée de modernité).

3Une théorie androcentriste est une théorie qui prend comme norme de l’humain un individu masculin et considère que les attributs et capacités ou conditions humaines sont toutes identiques à l’expérience de l’homme comme Homme. Voir Mathieu (1991 : 132)

4Theodor. W. Adorno & Max Horkheimer, La dialectique de la Raison, Gallimard, 1974 (1944)

5 p 116 op.cit.

6« Dans le raisonnement fondationnaliste typique de la politique identitaire, il faut qu’une identité préexiste aux intérêts et à l’action politiques. » (Butler 1990 : 267)

7« Cette idée de différence, d’écart, est au fondement de la notion même d’espace, ensemble de positions distinctes et coexistantes, extérieures les unes aux autres, définies les unes par rapport aux autres, par leur extériorité mutuelle et par des relations d’ordre, comme au-dessus, au-dessous et entre… » Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Seuil, 1994, p.20

8Pour Mead, selon Delphy (2001) la division sexuée du travail serait naturelle.

9Christine Delphy, L’ennemi principal, 2. / Penser le genre, Syllepse, 2009 p.132

10p.115 op. cit

11p.117, 120 op. cit

12lmsi.net

13ici j’utilise indifféremment langage pour l’idée de « symbolique » qui est plus large et qui serait intéressant de questionner en tant que tel.

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