III. L’immanence du pouvoir chez Foucault – Changer les normes : renverser ou renforcer la domination ?

Si vous avez manqué le début, ça commence ici :

mémoire M1

L’immanence du pouvoir chez Foucault

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La démarche est simple : on étudie le pouvoir en se demandant où il est, d’où il vient et comment on peut agir dessus ou avec ce pouvoir, on se rend compte que le pouvoir n’est pas seulement négatif, qu’il produit des choses, mais alors quoi ? Et qui produit le pouvoir ? En adoptant ce point de vue on se rend compte que le pouvoir étant diffus, il faut étudier les normes, alors on se demande d’où viennent les normes, pour cela on cherche leur origine au sens généalogique (à la manière de Nietzsche et Foucault) et donc on cherche à voir quelles fonctions les normes remplissent dans les contextes particuliers qui nous intéressent. À partir du fonctionnement défini comme normal on va essayer de montrer quelles sont les marges d’action possible pour renverser l’ordre établi.

« C’est une chose de savoir que nous subissons la domination. C’en est une autre de découvrir que notre existence en tant que sujets découle de cette même domination. Nous nous opposons au pouvoir ; mais dans un même temps nous en dépendons. Bref, penser les normes qui nous définissent amène à reformuler la question de la domination, pour la poser en termes de pouvoir. Le pouvoir ne réprime pas seulement, il fait exister. Il produit autant qu’il interdit. L’assignation que nous endossons et reprenons à notre compte est la condition paradoxale de notre capacité, voire de notre puissance d’agir. Et c’est ici que Judith Butler s’éloigne de Pierre Bourdieu1. »

Préface d’Éric Fassin à Trouble dans le genre, p.15

1 De l’hypothèse répressive au biopouvoir

Une dimension importante de la théorie politique de Butler trouve sa source chez Foucault dans sa critique du pouvoir, du rapport entre pouvoir, savoir et vérité et donc du discours et du langage ainsi que des normes. On ne peut comprendre la théorie performative et les stratégies de subversion butleriennes sans comprendre sa reprise théorique du pouvoir et des normes foucaldiennes. Il faut partir d’une vision négative du pouvoir pour définir ensuite positivement ce qu’il est, et ce qu’il permet d’envisager.

Hypothèse répressive : le pouvoir ne s’exerce que sous la forme d’une contrainte négative sur un sujet préexistant.

Que ce soit en ce qui concerne la folie, la sexualité ou la délinquance les analyses de Foucault sont unanimes : les institutions et ses dispositifs (asile, église, école, prison, etc.) ne se contentent pas de réprimer, d’interdire ou d’encadrer des comportements mais sont à l’origine de ceux-ci, et permettent leur émergence. C’est la psychiatrie qui a créé la folie, c’est la prison qui crée la délinquance et c’est le tabou de la sexualité qui produit les « déviances ». Par exemple Foucault dans Surveiller et punir (1975) montre que la prison contrairement à ce qu’elle prétend ne remplit pas la fonction de répression de la délinquance mais contribue à la fabrication des comportements que l’on justifie ensuite comme délinquants. La relation entre savoir scientifique et pouvoir politique se comprend aussi dans l’idée que le « fou » et sa prise en charge par la société, donc l’exercice d’un pouvoir sur lui, ne peut se faire qu’à partir d’un savoir, le savoir psychiatrique. Réciproquement le pouvoir ne saurait se maintenir en place sans une certaine prétention à la vérité portée par des savoirs : le médecin est reconnu compétent et légitime à agir par le savoir qu’il possède. Je reviendrai plus tard sur l’importance du savoir et du discours dont va beaucoup s’inspirer Butler pour se consacrer au langage. Elle s’appuie fortement sur Foucault, dans Trouble dans le genre et dans Défaire le genre où elle cite La volonté de savoir :

« Rien ne peut exister comme élément de savoir, si d’une part, il n’est pas conforme à un ensemble de règles et de contraintes caractéristiques, par exemple, de tel type de discours scientifique à une époque donnée, et si, d’autre part, il n’est pas doté des effets de coercition ou simplement d’incitation propres à ce qui est validé comme scientifique ou simplement rationnel ou simplement communément reçu, etc.. Savoir et pouvoir ne sont finalement pas dissociables mais travaillent ensemble pour établir un ensemble de critères subtils et explicites pour penser le monde : Il ne s’agit donc pas de décrire ce qui est savoir et ce qui est pouvoir et combien l’un réprimerait l’autre ou comment l’autre abuserait de l’un, mais il s’agit plutôt de décrire un nexus de savoir-pouvoir qui permette de saisir ce qui constitue l’acceptabilité d’un système. »2

Aujourd’hui on peut voir le pouvoir comme la censure et l’interdiction, la capacité qu’ont les institutions ou les personnes à restreindre des libertés individuelles ou collectives. Ainsi quand le gouvernement envoie des CRS pour réprimer le peuple qui s’exprime, il exerce clairement son pouvoir. Mais son pouvoir ne se résume pas à sa force de contrainte. Le pouvoir n’est pas une simple limitation qui viendrait s’abattre sur des sujets libres. Le pouvoir est ce qui détermine la liberté et fabrique les sujets. « Les disciplines vont donc porter un discours qui sera celui de la règle : non pas celui de la règle juridique dérivée de la souveraineté ; mais celui de la règle naturelle, c’est-à-dire de la norme. Elles définiront un code qui sera celui, non pas de la loi, mais de la normalisation3. »

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Si on accepte l’hypothèse répressive on suppose que les sujets sont déjà constitués et définis avant qu’un pouvoir ne s’applique sur eux. Le problème c’est qu’on ne peut alors démontrer en quoi les dynamiques de pouvoir semblent liées à des dynamiques sociales, culturelles ou de normes. Même si on rejette le déterminisme social sur les structures en disant que les sujets sont formés par des structures sociales qui se reproduisent, cela ne fait que déplacer le problème : comment expliquer alors la création, la répétition et le maintien de ces structures sans faire intervenir les relations entre les agents ?

On admettra pour autant que le pouvoir s’exerce malgré tout juridiquement et physiquement comme contrainte. La répression militaire ou policière qui s’abat sur les mouvements sociaux dans le monde entier en est la triste illustration. Comment voir ces moments d’insurrection ? Sont-ils révolutionnaires,c’est-à-dire que si les puissances s’affrontent, que peuvent-elles espérer instituer ? Nous avons deux hypothèses : soit ces moments de démonstration de force sont la manifestation d’une puissance étatique ou gouvernementale, soit ils marquent au contraire les limites de cette puissance. J’appuierai tout au long de ce travail la deuxième proposition : le pouvoir souverain est une fiction. Cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas sans effets. C’est le propre d’une fiction performative : elle fonctionne si on y croit. L’enjeu est de montrer comment le pouvoir envisagé dans un aspect de pure verticalité ne fonctionne que parce que la base horizontale le fait fonctionner.

1.1 Le biopouvoir est une nouvelle forme productrice des sujets et des normes

En rejetant l’hypothèse répressive Foucault développe l’idée d’un pouvoir qui n’est plus celui qui est détenu par un souverain selon le modèle juridique d’un droit de vie ou de mort sur ses sujets. Le biopouvoir doit être compris comme un pouvoir directement impliqué dans la vie quotidienne, depuis la naissance jusqu’à notre manière de vivre.

Cela ne saurait être plus flagrant quand on songe d’une part à la lutte des femmes pour le droit à la contraception et l’avortement, lutte qui n’est toujours pas, rappelons-le, ni terminée ni acquise ; et d’autre part à la lutte des LGBT victimes du SIDA qu’on laissait mourir sans soins. « L’attribution même de la féminité à des corps de femme, comme s’il s’agissait d’une propriété naturelle ou nécessaire, intervient à l’intérieur d’un cadre normatif dans lequel l’assignation de la féminité à des femmes est un mécanisme de la production du genre lui-même » (Butler 2004 : 22).

L’exemple de régulation le plus brut est certainement le dispositif d’assignation de sexe que subissent les personnes nées intersexes. Cet exemple montre à quel point la norme de genre n’est pas seulement une catégorie de pensée ou de représentation mais un socle idéologique à des pratiques politiques concrètes. Ainsi il faut savoir qu’un bébé qui naît doit se voir attribuer juridiquement un sexe biologique. Dans le paradigme médical qui est le nôtre cela ne laisse qu’une alternative : fille ou garçon. On remarquera que c’est la première caractéristique qu’on demande aux parents lors d’une naissance : « Alors ? C’est une fille ou un garçon ? ». Ce qu’il faut savoir c’est que cette dichotomie prétendument naturelle suppose une limite distinctive qui n’existe pas. Autrement dit s’il y a bien deux pôles que l’on reconnaît entre la présence d’un pénis ou celle d’une vulve et d’un clitoris, il existe un continuum de configurations et d’attributs de tailles diverses qui rend impossible la matérialisation d’une limite infaillible. Cela veut dire que certain·e·s individu·e·s naissent avec ce qu’on appelle des attributs indifférenciés, c’est-à-dire non reconnus dans une case ou l’autre. Mais le corps social et le corps médical jugent nécessaire d’attribuer un sexe à ces personnes et va littéralement « trancher » en faveur de l’un ou de l’autre. Cela se traduit par des opérations chirurgicales et des traitements hormonaux parfois à vie, simplement pour pouvoir être reconnus socialement. Cette pratique médicale n’existerait pas sans l’ancrage social d’une binarité de genre.

Il faut donc comprendre comment le pouvoir n’est plus simplement une instance qui peut donner la mort, mais un ensemble de dispositifs qui régulent et façonnent littéralement la vie et les individus. La question n’est donc pas d’empêcher mais au contraire de faire faire et d’organiser la société de manière à ce qu’elle génère les comportements souhaités. Afficher l'image d'origineOn retrouve dans Capitalisme, désir et servitude (2014) un mécanisme similaire décrit par Lordon : d’abord l’ouvrier a trouvé la motivation de ses actes dans des passions tristes, négatives comme la peur de mourir de faim, ensuite le capitalisme s’est développé grâce aux passions joyeuses, au désir de posséder entraînant la consommation de masse, aujourd’hui nous serions dans une forme de capitalisme basée sur l’accomplissement de soi. On est passé du bâton à la carotte. Mais là où sont restés coincés les marxistes orthodoxes c’est dans l’incapacité à reconnaître le caractère créateur du capitalisme. On peut dénoncer l’aliénation du sujet mais il faut pouvoir penser la manière dont les conditions matérielles de production qui en sont à l’origine sont aussi ce qui permet au sujet d’exister.

Pour reprendre notre problématique de départ, à savoir si les inégalités reposaient sur des différences ou non, il faut comprendre que les relations de pouvoir ne sont pas simplement ce qui génère une répartition inégale mais aussi ce qui favorise la constitution et la reconnaissance des différences qui rendent possibles voire légitimes ces inégalités. Ainsi le dimorphisme féminin/masculin qui pourrait justifier un partage de la nourriture en faveur des hommes semblerait trouver son origine précisément dans un partage inéquitable de la nourriture en faveur des hommes, autant que la prétendue différence de cerveaux4.

Hypothèse productive : le pouvoir, en s’exerçant, produit le sujet sur lequel il s’exerce.

« La critique des normes de genre doit se situer dans le contexte des vies telles qu’elles sont vécues et doit être guidée par la question de savoir ce qui permet de maximiser les chances d’une vie vivable et de minimiser la possibilité d’une vie insupportable ou même d’une mort sociale ou littérale. »

(Butler 2004 : 21)

Si le pouvoir produit, il faut encore savoir comment il est produit et qu’est-ce qu’il produit. S’il paraît nécessaire de pointer la dimension productive du pouvoir il ne faut pas le réduire à ça. Cela signifie que l’hypothèse répressive est à critiquer sans nier la dimension répressive même qui contribue à la production.

Le problème avec une vision purement négative c’est que cette limitation ne peut se justifier que par l’existence préalable d’une nature qu’on viendrait contraindre. Or cette nature n’est pas indépendante des régulations qui s’exercent sur elle, ce que montre Foucault c’est que la régulation est l’action qui crée l’objet qu’elle vise en même temps qu’elle le limite. Butler (1990) montre alors qu’en comprenant ça on peut rejeter l’hypothèse lacanienne d’un refoulement d’une homosexualité qui serait naturelle et « avant la loi ». L’acte constitutif du désir hétérosexuel ne vient pas s’opposer à un désir homosexuel existant mais le crée en même temps qu’il le rejette, « en réalité on pourrait analyser le refoulement comme ce qui produit l’objet qu’il vient à nier. » (1990 : 198)

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La loi de 2004 contre le voile en France ne fait pas que restreindre la liberté de celles qui souhaitent le porter, ou plutôt elle ne fait pas que restreindre leur liberté directement. Les effets de pouvoir d’une norme juridique comme celle-ci sont larges et empêchent des comportements en même temps qu’ils en produisent. On peut et on doit se demander avec cet exemple quelle responsabilité le gouvernement a dans la montée de l’islamophobie et de l’islamisme puisque cette loi n’est pas ce qui a apporté une solution mais ce qui a constitué le voile comme problème, rendant alors la présence de certaines personnes problématiques et illégitimes dans l’espace public.

1.2 On peut concevoir la biopolitique comme société de normes

Qu’est-ce que la société disciplinaire ?

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Discipline carcérale

Avant de conceptualiser notre société moderne comme une société de normes, Foucault a étudié les dispositifs disciplinaires qui ont favorisé la production du couple pouvoir-savoir. Foucault montre ainsi clairement qu’avec une technologie comme le panoptique5 le pouvoir s’exerce de manière horizontale et l’on sort du modèle d’un pouvoir souverain qui viendrait s’abattre d’en haut sur des sujets soumis. C’est par des dispositifs précis comme ceux qui forment la caserne, l’hôpital, la prison, l’école, etc que se déploie une technologie disciplinaire qui dresse les corps individuels. Cela doit nous aider à comprendre avec le concept de technologie que c’est la forme même des lieux, des protocoles et des savoirs produits par ces dispositifs qui entretiennent l’exercice du pouvoir sur les individus. À partir du moment où le pouvoir n’a besoin de personne pour s’exercer, cela vient aussi renforcer l’idée du caractère productif du pouvoir dans lequel on doit y trouver un intérêt ; comprendre ici que les relations immanentes de pouvoir nous permettent aussi d’exercer notre liberté.

Le biopouvoir n’est pas en contradiction avec la discipline. Ces deux formes « ne sont pas antithétiques ; elles constituent plutôt deux pôles de développement reliés par un faisceau intermédiaire de relations. » autour desquels s’est « déployée l’organisation du pouvoir sur la vie6. »

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Discipline scolaire

Il est important de s’intéresser aux normes parce que la conception qu’on se faisait du pouvoir comme limitant, comme proscription, interdiction ne permettait pas de comprendre la dynamique et l’évolution des rapports sociaux.

Cela ne veut pas non plus dire qu’il faut réduire le pouvoir aux normes, ce serait contradictoire. Le pouvoir en tant qu’il évolue prend des formes différentes selon les conditions historiques dans lesquelles il s’inscrit. Les normes sont les régulations par lesquelles le pouvoir s’exerce et se maintient. Le pouvoir crée des normes et crée en même temps le sujet des normes. Il produit des modes de vie et les conditions de vies normalisées. « Vous voyez que ce sont des phénomènes collectifs, qui n’apparaissent avec leurs effets économiques et politiques, qui ne deviennent pertinents, qu’au niveau même de la masse » (Foucault 1997 : 219).

Une autre question est de montrer comment ce qu’on appelle le pouvoir qui serait partout constitue des systèmes de normes qui peuvent être appréhendés dans leurs ensembles. Il faut entendre également comme le suggère Macherey (2014) que ce que décrit Foucault comme biopolitique correspond à l’analyse de l’économie marxiste de production des conditions matérielles d’existence et reproduction des forces productives. L’économique ne se résoud pas à un système financier ou marchand comme l’ont rejeté les adeptes du postmodernisme et comme voudraient nous faire croire les néolibéraux convaincus que le capitalisme financier ne fait pas de mal. Ce qui est en jeu c’est bien des manières de vivre, de produire la vie en société.

2 Que faire du pouvoir s’il est partout ?

2.1 Contre l’idée du pouvoir substantiel, le pouvoir est relationnel

« Ne pas prendre le pouvoir comme un phénomène de domination massif et homogène – domination d’un individu sur les autres, d’un groupes sur les autres, d’une classe sur les autres – ; bien avoir à l’esprit que le pouvoir, sauf à le considérer de très haut et de très loin, n’est pas quelque chose qui se partage entre ceux qui l’ont et qui le détiennent exclusivement, et puis ceux qui ne l’ont pas et qui le subissent. Le pouvoir, je crois, doit être analysé comme quelque chose qui circule, ou plutôt comme quelque chose qui ne fonctionne qu’en chaîne. » (Foucault 1997 : 26-27)

La thèse que rejette Foucault est l’idée d’un pouvoir qui se détient, qui se possède comme une chose, comme si le pouvoir avait une substance propre et qu’on pouvait soit le garder, soit le partager comme une propriété privée. Dans cette idée on retrouve l’idée de la liberté des contractualistes (Hobbes, Locke, Rousseau) que l’on cède à une instance supérieure, le Léviathan ou l’État7. Or si on accepte les analyses de Foucault et sa conception du biopouvoir, on doit abandonner cette vision substantielle qui découle du cadre juridique de la propriété privée pour chercher comment les personnes en position de pouvoir se maintiennent par les relations qu’ils entretiennent avec les personnes assujetties à celui-ci.

Le pouvoir est relationnel, structurel

Pour Foucault « le pouvoir, ça s’exerce, ça circule, ça forme réseau. […] Autrement dit, le pouvoir transite par les individus, il ne s’applique pas à eux8. » L’étude du pouvoir doit donc en quelque sorte accepter que le maintien de ce qu’on considère comme des structures stables peut se faire à l’aide de forces changeantes instables et que c’est dans la dynamique des structures que l’on peut espérer comprendre leur fonctionnement. On reste dans le questionnement et la méthode généalogique qui ne se contente pas de prendre les choses pour acquises ou naturelles.

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Le pouvoir repose sur tout le monde…

Le pouvoir vient du bas. « Ce n’est pas la domination globale qui se pluralise et se répercute jusqu’en bas. » Foucault (1976). Ainsi conçu le pouvoir repose sur la volonté et l’action de tou⋅te⋅s. C’est une conception assez bouleversante et qui, si on l’accepte entièrement doit avoir des conséquences énormes en termes de responsabilité. Cela implique-t-il d’abandonner l’ascension au pouvoir ? Ou cela nous oblige-t-il à repenser le rôle et les raisons d’être des institutions politiques ? Si le pouvoir est partout, alors la question n’est plus de savoir s’il faut le prendre ou non, mais de chercher ce que fait ce pouvoir et de quelle façon il est distribué. La dilution du pouvoir dans le corps social implique de surcroît une augmentation considérable de la responsabilité du peuple. Admettre l’omniprésence du pouvoir c’est assumer le conflit : la confiscation de la puissance et de la liberté par la classe dominante, prônée par la théorie du contrat social et critiquée entre autres par Foucault, ne peut plus servir d’excuse à l’inertie sociale.

…ou ne repose sur personne !

Malheureusement admettre l’immanence du pouvoir ne suffit pas à renverser les choses et ce constat de capacité peut se transformer en aveu d’impuissance servant à justifier toutes les dominations possibles soit :

– par l’idée de servitude volontaire : si les dominées ne résistent pas c’est qu’elles consentent à la domination.

– par l’idée inverse qui s’appuie sur l’autonomie : c’est aux dominées de s’organiser et de résister (vision hypocrite qui s’appuie sur le rejet de la vision substantielle du pouvoir pour mieux nier les avantages et privilèges que la relation offre aux dominants).

– par la tendance postmoderne ou queer à voir que si le pouvoir est partout alors tout le monde est dominant⋅e et dominé⋅e et que chacun doit donc combattre ses propres démons, bien que étant tou⋅te⋅s bourreaux et victimes il n’y a pas trop besoin de renverser l’ordre social (qui ne sera jamais parfait).

En ce qui concerne les questions féministes on doit remarquer à quel point il était important de sortir du paradigme du pouvoir souverain, sur le modèle juridique pour mettre au jour les relations de pouvoir en jeu dans le corps social. Or c’est bien parce qu’il y a des relations de pouvoir inégales que l’on peut rejeter les trois idées précédentes.

2.2 Le pouvoir est inégalement réparti, sans ça ce n’est pas du pouvoir !

Dire que le pouvoir est partout ne signifie pas qu’il s’incarne dans chacun⋅e de la même manière. « Ce n’est pas une sorte de distribution démocratique ou anarchique du pouvoir à travers les corps. »( Foucault 1997 : 27). Il faut faire attention à ne pas dire que puisque le pouvoir est partout alors on ne peut pas lutter contre, puisque s’il est partout il n’est pas équitablement réparti et la lutte pour l’égalité pourrait se traduire en termes foucaldiens en lutte pour la répartition équitable du pouvoir. Ainsi entendue la « transformation sociale des relations de genre » pour reprendre notre expression de départ qualifiant le féminisme doit viser à redonner de la puissance9 aux dominé⋅e⋅s.

Dire que le pouvoir est partout, et admettre qu’il est relationnel c’est accepter que les avantages et les inégalités reposent autant sur celles et ceux qui en profitent que celles et ceux qui les subissent. Or cela ne veut pas dire que la responsabilité du pouvoir est également répartie, cela reviendrait à dire que les opprimées sont fautives et responsables de leur domination. Au contraire l’analyse du biopouvoir que livre Foucault doit nous aider à comprendre comment les relations mêmes de pouvoir restreignent les conditions par lesquelles les dominées peuvent agir contre la domination, puisque le principe même de celle-ci est de restreindre le pouvoir ou pour le dire en termes relationnels de déséquilibrer les rapports de pouvoir à l’avantage du dominant.

Cela veut aussi dire qu’il faut chercher le pouvoir dans le travail (matérialisme), dans le langage (postmodernisme), dans la sexualité (queer)… et donc essayer de mettre de côté l’opposition entre la culture et le travail ou le travail et la sexualité pour essayer de montrer comment les normes de chacune de ces catégories reposent sur les autres puisque toutes reconduisent leurs propres fondements à savoir des rapports structurels hiérarchiques.

Cela veut aussi dire que ce qu’on a dit sur le sexisme, le racisme, le classisme, etc. devient très complexe puisque qu’on est toujours pris dans des relations de pouvoir. En revanche dire qu’on est toujours le⋅a dominant⋅e de quelqu’un et le dominé⋅e d’un⋅e autre ne doit pas nous faire tomber dans un relativisme politique. Car les relations de pouvoir marquent des déséquilibres, et si on est toujours dans des relations, certaines ont plus d’effets que d’autres.

Il reste à montrer pourquoi ces relations de pouvoir sont déséquilibrées. On ne peut pas en rester à dire que le pouvoir est partout ni que les dominées incorporent la domination et contribuent à la maintenir, cela serait figer l’ordre social et manquer les possibilités d’action. Pour autant le fait que certains invariants semblent se retrouver dans tous les systèmes d’oppression, notamment à travers la dévalorisation de l’Autre (Delphy 2008) devrait nous indiquer quelques pistes de réponses.

2.3 Pouvoir et résistance au pouvoir

Là où il y a pouvoir, il y a résistance et la résistance n’est possible que face à du pouvoir. L’idée de Foucault pourrait faire écho à Sartre pour qui on a jamais été aussi libre que sous l’occupation, puisque c’est contre une force que l’on exerce sa liberté. De la même façon ce que souligne Foucault quand on parle du pouvoir on ne fait pas tant référence à celui tel qu’il se manifeste du souverain sur les sujets, mais au pouvoir des sujets qui résistent (ou non) à leur souverain, au dictateur ou à l’État.

Les révolution arabes ont montré que sans le soutien du peuple, les dirigeants ne sont rien mais que le pouvoir du peuple est le plus visible dans sa résistance à la dictature. S’il y a un pouvoir de contrainte du dictateur c’est que cette contrainte s’exerce contre une résistance, sans quoi, si la volonté du dominant coïncide avec la volonté du·de la dominé·e, alors peut-on parler de pouvoir et de résistance ? Cela ouvre la fameuse question de la servitude volontaire théorisée par La Boétie (1547) et critiquée par Lordon (2013) : comment expliquer que des individu·e·s en position de domination ne se révoltent pas si elles ne consentent pas à cette servitude volontairement ? Nicole-Claude Mathieu (1985) précisera alors que concéder n’est pas consentir. Ainsi la question du pouvoir et des normes doit dépasser la question de la résistance ou du consensus pour chercher à montrer comment la résistance au pouvoir peut être déjà intégrée aux normes pour éventuellement les renforcer.

Si la norme est toujours à la fois négative et productive, comment distinguer entre les « bonnes » et les mauvaises normes ou comment établir un travail critique des normes ? Si Foucault nous aide à concevoir les normes comme productives, il faut alors distinguer aussi les types de production, ou établir des nuances dans les modes de production et ne pas se contenter de la question des normes en tant que telles mais établir leur rapport avec les structures de domination qu’elles entretiennent mutuellement.

Il semble qu’il faille répondre autrement que par l’idée foucaldienne de « là où il y a pouvoir il y a résistance » puisque le problème qui m’intéresse est bien celui d’expliquer pourquoi il y a des formes de pouvoir, de domination qui n’offrent pas de résistance ; parce que la proposition d’une émancipation collective qui résulterait de l’action conjointe d’individualités semble trop individualiste et inefficace. La tension de mon mémoire réside bien dans cette ambivalence des normes qui sont à la fois négatives et productives.

  • Si la norme est ce qui contraint comme ce qui produit, cela n’enlève pas la question de qui produit les normes ?
  • Qu’est-ce que produit la norme ? Et quelle norme ? Parce que une norme dominante et sa norme opposée peuvent très bien produire le même résultat. Dans les deux cas la norme assujettit et produit le sujet. Comment évaluer la différence ?
  • Même si on ne peut se contenter de la forme juridique, ce qu’il est intéressant dans l’action est de se demander quel rôle joue la mise en forme juridique idéale (énoncé de l’injonction) et concrète (loi). Car une loi comme celle contre le foulard islamique ou les lois qui peuvent être votées lors de l’État d’urgence ont des effets très concrets.

On peut encore renverser l’analyse du pouvoir de Foucault pour justifier l’inertie et le maintien de l’ordre. Car dire que là où il y a pouvoir il y a résistance c’est aussi reconnaître que dans toute forme de résistance se trouve du pouvoir. Ainsi seraient décrédibilisées les tentatives de subversion ou d’insurrection sous prétexte qu’on n’échappe jamais au pouvoir. Cela est vrai. On n’échappe jamais au pouvoir mais on peut et l’on doit justement analyser celui-ci dans les stratégies de résistance, de subversion pour essayer de mieux le répartir, d’éviter de répéter les inégalités qu’il véhicule. On n’échappe pas au pouvoir parce qu’il permet de nous construire. Penser l’émancipation c’est penser la manière dont certains groupes sociaux ou classes se construisent sur l’aliénation d’autres groupes ou classes pour envisager d’autres manières de construire des relations moins asymétriques.

Si l’on vise la fin des rapports de domination, la fin du capitalisme, la fin du patriarcat, de l’exploitation animale et toutes les formes d’oppression structurelles il faut pointer la manière dont la construction de nos identités, nos modes de vie et les conditions de nos existences reposent en partie sur ces rapports. Malheureusement puisque je ne crois pas au Grand Soir, le renversement de ces rapports n’arrivera pas d’un seul coup et ce qui reste à faire c’est de lutter pour arracher des vies dignes et meilleures, et espérer mettre en place petit à petit les conditions nécessaires à la chute des systèmes injustes en répartissant le pouvoir partout où il se trouve. Le problème est donc : puisque nous n’atteindrons pas l’utopie, comment concilier l’exigence d’opposition et la nécessité de faire avec les normes existantes en vue d’en instituer d’autres plus justes ?

On va voir que Butler va prendre très au sérieux la dimension productive du pouvoir pour pousser l’hypothèse jusqu’au bout : tout serait construit. Cela voudra servir la stratégie politique de déconstruction. Mais en quoi cela est-il pertinent et efficace ? Jusqu’où peut-on et doit-on mettre de côté la dimension répressive et les rapports de force pour s’intéresser qu’à la dimension performative du sujet ? C’est sur cette question qui suit que j’interroge le travail de Butler et la pensée postmoderne à travers toujours l’héritage foucaldien de critique des normes.

1Je reviendrai sur les critiques féministes et principalement celles de Butler à propos de Bourdieu pour interroger les différences entre la théorie performative de Butler et la notion d’habitus du sociologue français. (en 2017)

2On retrouve cette citation mot pour mot au début (p.41) et à la fin (p.244) de Défaire le genre.

3Michel Foucault, « Il faut défendre la société » – Cours au Collège de France, 1976, Gallimard, 1997, p.34

4Si on considère que les femmes sont plus petites que les hommes, ceci est vrai en moyenne mais pas nécessairement selon les individus et selon les groupes étudiés. Cette écart dans la moyenne comme pour de nombreuses caractéristiques peut s’expliquer par l’éducation différentielle : les conditions matérielles (nourriture, éducation) diffèrent pour les gars et les filles en fonction des caractéristiques qu’on leur attribue, favorisant ainsi le développement des dites caractéristiques. Ce phénomène se perpétuant depuis des millénaires, les différences anatomiques accidentelles modifient le patrimoine génétique à travers le processus de sélection naturelle, renforçant alors l’illusion naturaliste. La plasticité du corps et notamment du cerveau doit nous permettre de dire que si les femmes et les hommes n’ont pas le même cerveau, c’est qu’il⋅les n’ont pas été éduqué⋅e⋅s de la même façon.

5C’est le dispositif qui permet de voir sans être vu, comme dans une tour de prison. L’avantage d’un tel dispositif c’est que ses effets fonctionnent avec n’importe qui, ce qui compte c’est qu’il y ait quelqu’un dans la tour, et même s’il n’y a personne, ce qui compte c’est la relation voir-être vu qui fait fonctionner le dispositif et induit les comportements attendus.

6Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Gallimard, 1976, p.182-183

7Frédéric Lordon dans Imperium (2015) invite à penser l’État à travers une vision immanentiste du pouvoir tout en critiquant le fantasme de l’horizontalité. Selon lui la verticalité du pouvoir propre au social doit déboucher sur de nouvelles stratégies. On pourrait rapprocher cette analyse de Castoriadis et imaginer des liens avec la politique du performatif.

8Michel Foucault, « Il faut défendre la société » – Cours au Collège de France.1976, Gallimard, 1997 p.27

9Une distinction entre pouvoir et puissance est nécessaire et sera proposée dans la seconde partie (2017).

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