Chroniques du chaos : le naturel et l’immuable.

Il y a des entités et des concepts que l’on convoque au tribunal de la vérité, que l’on invoque comme des vérités absolues, divines. L’enjeu de la réflexion est simple et large, il est éthique et politique, c’est-à-dire réellement pratique. Combien de fois la nature revient-elle sous forme d’argument massif pour clore une discussion ? Combien de fois le naturel que l’on dit avoir chassé revient-il au galop pour trancher un débat et les idées qui vont avec ?
Parmi de telles solutions miracles à toutes nos questions trône l’illusion très répandue de l’idée de nature comme réponse à tout. Il suffirait de l’interroger pour trouver la vérité. La Nature avec un grand « N ». Quelle est-elle ? Certain-e-s iraient jusqu’à soutenir que ce n’est qu’une idée avec laquelle il faut en finir. Là n’est pas mon propos, bien que je sois plutôt enclin à suivre une telle injonction au moins d’un point de vue méthodologique. 
« Il faut manger de la viande parce que c’est dans l’ordre des choses », et « les relations homosexuelles sont contre-nature« . Pas besoin d’aller chercher bien loin, nous trouvons des exemples grotesques à profusion pour peu qu’on tende l’oreille ou que l’on jette un œil autour de soi. D’un autre côté, il semble nécessaire si l’on se dit écologiste de vouloir défendre l’écosystème, le vivant, et une certaine idée de la dite nature. Comment alors tenir un discours qui soit cohérent sans recourir à des absurdités rhétoriques ?
Une fois de plus, ce que je propose dans les lignes qui suivent est simple, banal, classique. Il s’agit d’aller piocher dans notre langage des mots qui renvoient à des idées pour les opposer et montrer des nuances. La philosophie de cette manière s’oppose au langage, mais la soutient, elle cherche à l’affiner. Ce qui nous intéresse est donc d’affiner notre vision du monde, et ici plus particulièrement notre vision de ce qu’on appelle la nature, dans son rapport à l’immuable, dans son rapport à ce que, les philosophes en jubilent à chaque énonciation, le jargon appelle le transcendant, pour interroger ce qui semble s’opposer à elle également : la culture, le social, le construit.
La méthode de base pourrait se dire analytique : il faut décomposer, séparer et opposer les termes les uns aux autres pour mieux en saisir leurs essences : le naturel est-il l’immuable ? le naturel est-il le transcendant ? le naturel s’oppose-t-il au construit ? 
Pour tous les défenseurs d’un mode de vie qui serait plus naturel, que faire alors de l’artificiel ? On voit très vite et clairement que l’opposition naturel/artificiel ne tient pas debout deux secondes. Le discours anti-écologiste qui s’appuie sur cet antagonisme primaire entre le nucléaire et la bougie est la preuve manifeste du manque de profondeur de ses partisans faussement sceptiques. Le plus ironique se trouve dans l’inertie conservatrice de tous ces partis politiques qui fait de la situation actuelle, en ce qui concerne le nucléaire, une certaine nature qu’il faudrait respecter, et conserver. « La nature fait bien les choses » c’est que ce l’on aime à penser. Ainsi quand les choses vont bien, elles sont naturelles ou s’y rapportent indirectement mais quand les choses vont mal, en Ukraine ou au Japon, il ne s’agit tout au plus que d’une accumulation d’erreurs humaines. Et là, comment dire… il faudrait m’expliquer où se situe alors l’humain ? On aime le situer au-dessus de la nature quand c’est pour la dominer, mais quand il ne se domine pas lui-même c’est parce qu’il a toujours un pied dedans… et finalement on ne sort jamais de l’opposition antique entre la raison et les passions, l’une serait surnaturelle, le propre de l’homme tandis que le reste serait le résidu de nature…
On invoque toujours la nature pour ce qu’elle semble avoir d’immuable. C’est pour cela que l’on entend facilement qu’il faut respecter l’ordre des choses. Mais cet ordre n’existe pas. Il n’est toujours qu’une image de la nature qui nous arrange et dont nous nous servons à un moment donné pour justifier nos actes humains. La nature est chaotique en ce sens qu’elle n’a aucun ordre immuable, aucune finalité entièrement définie. Cela fait maintenant un sacré paquet d’années que Darwin a fait ses preuves, il serait en cela temps de prendre conscience que l’idée d’évolution n’est pas compatible avec le désir de constance. Il faut s’adapter. Cela n’est pas un jugement moral, c’est une réalité nécessaire, biologique et géologique. Les apologues du changement en ce sens s’ils ne font que répéter qu’il faut du changement ne déclament que des tautologies puisque la vie, la nature est mutation permanente. Cela n’enlève en rien l’existence et la pertinence de certaines lois de la nature, qui sont des lois physiques. Mais ce qui nous intéresse ici d’un point de vue pratique c’est la triste analogie qui est faite entre la nature sauvage d’un côté et la société politique de l’autre, qui toutes deux parce qu’elles sont visées comme des entités figées, ne peuvent jamais se correspondre en théorie ou en pratique.
Ce qui nous empêche de concevoir ce mouvement du monde, interne et nécessaire, c’est peut-être notre relent d’idéalisme concernant la nature et la nature des choses. En ce sens, je me ferai le porte parole de ce qu’on peut appeler l’existentialisme. En effet, il peut sembler plus rassurant de s’attacher à l’idée que l’homme a une nature définie et d’une manière plus large que les choses ont des essences définies, déterminées. Ainsi, qu’est-ce qui nous détermine ? La découverte de l’ADN nous pousserait à croire que certaines conditions physiologiques nous précèdent, mais nous savons à quel point il est dangereux de s’aventurer sur ce chemin déterministe. Y a-t-il une nature transcendante des choses ? Répondre négativement pourrait choquer plus d’un philosophe étant donné la tâche première que certains se sont donné : trouver la nature des choses. Mais des penseurs grecs nous apprenaient déjà que la seule chose qui ne change jamais, c’est le changement. Si on accepte cela, il n’y a donc rien qui nous dépasse, qui nous transcende, et tout ce qui peut nous déterminer, nous définir se situe dans notre monde terrien, quotidien.
De cette idée nous approchons de la nouvelle tâche de la philosophie : la déconstruction. Que doit-on déconstruire alors ? Nos comportements sont-ils naturels ou purement construits ? Mais s’ils ne sont pas naturels et s’il n’y a rien de vraiment naturel, quelle raison devons-nous trouver pour les déconstruire ? On voit ici aussi qu’il y a un certain risque à éviter, il ne faudrait pas tomber dans le vice opposé au naturalisme qui ferait de tout comportement un mal à mettre à bas. Ce qu’il faut comprendre c’est que ce qu’on appelle nature n’est qu’un prétexte pour asseoir tel ou tel comportement, ce n’est qu’une fiction qui instaure ou perpétue des normes. Autrement dit on pourrait se défaire de cet argument de la nature puisqu’il n’a aucune valeur : il peut servir n’importe quel intérêt et son contraire. S’il y a du travail pour déconstruire les concepts qui figent notre société, celui-ci ne peut donc s’appuyer sur l’idée de nature immuable ou transcendante.
Ne faudrait-il pas finalement nous détacher de notre langage ? Si nous parlons de la nature, de l’humanité, de l’animal, de la société, de la famille, etc… nous oublions peu à peu toute la richesse qui est le fondement de tout cela, des relations multiples et infinies qui existent entre les différentes natures, les humanités, les animaux de toutes espèces et de tous genres, les sociétés passées, présentes et futures, occidentales ou orientales, les individus qu’importent leurs âges, leurs sexes, leurs genres, leurs origines, leurs croyances, leurs coutumes… qui forment au final un tout ou des touts, qui font un monde ou des mondes indifférenciés à l’intérieur d’un magnifique chaos multiforme.

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