« Femme », « Animal », et Capitalisme : Les perspectives de Jason Hribal et Silvia Federici

Traduction d’un article d’une publication espagnole transféministe pour la libération animale disponible en version original sur le site Jauria . Numéro 1 (2015) p.23-26

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L’histoire de l’accumulation d’un autre point de vue

Normalement, l’industrialisation et le capitalisme (ainsi que les relations de classe qui en découlent) nous expliquent la figure du travail productif et salarié. Ce point de vue ignore et passe sous silence le rôle de millions de sujets dont la force de travail a aussi été utilisée pour l’accumulation, et dont l’exploitation et la résistance aussi a fait partie de l’histoire. D’un côté, nous parlons des animaux non humains et de leur travail non rémunéré, essentiellement pour le développement des principales industries et la création de richesse ; de l’autre, nous nous référons à la femme reléguée au rôle de soigneuse/reproductrice, soigneusement désignée pour garantir la continuité du système et dissuader de quelconque soupçon de dissidence ou de solidarité.

Bien que nous pourrions aspirer dans ces lignes à une analyse exhaustive de la question et ses nuances nous aimerions montrer quelques unes des clés que proposent l’autrice Silvia Federici et l’historien Jason Hribal.

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Silvia Federici

La première creuse dans les racines du contrôle, étatique et économique, sur le corps et le rôle féminin, en remontant aux cas des sorcières de l’Amérique post-coloniale. Pour Federici, le système capitaliste n’est pas le fruit d’une évolution logique de la société, mais d’un plan effectué de manière préméditée par quelques uns pour créer et maintenir ses richesses et privilèges. Dans ce sens, criminaliser la liberté sexuelle et reproductive signifiait créer une rupture du commun, et, en même temps, neutraliser les expériences d’autogestion et les fonctions sociales de quelques femmes qui pouvaient être détentrices de connaissances liées au respect pour la nature et la communauté. Ainsi, toute résistance possible à la transformation sociale nécessaire pour l’apparition et le développement du capitalisme, fut annihilée ou contenue. La femme a été tenue à l’écart lentement des activités économiques productives et, quand le travail s’est converti en la source principale de richesse, les corps féminins ont commencé à être conçus comme des machines reproductives pour la création de force de travail future. En même temps, les tâches domestiques non rémunérées supposèrent la nourriture et la récompense quotidienne pour la force de travail existante : « Le capital a tiré et tire profit de ce que l’on cuisine, sourit et baise » (Federici, 1975).

Toute l’énergie produite par les animaux non humains devient aussi rentable pour le patron et pour le système en général. Hribal nous montre dans son œuvre à quel point on dépendait de ça pendant l’industrialisation : «  Dans les fermes agricoles il y avait des bœufs, des chevaux, des mules et des ânes, et aussi parfois des vaches, des moutons ou des grands chiens, qui marchaient et faisaient fonctionner les charrues, plates-formes, semeuses, batteuses, botteuses, presses, les moissonneuses, débroussailleuses et arracheuses. Dans les mines elles remorquaient de l’or, de l’argent, du fer, du plomb et du charbon. Dans les plantations de coton et les usines de filage, elles activaient les moulins mécaniques qui lavaient, pressaient, cardaient et filaient le coton. Dans les plantations de sucre, elles concassaient et transportaient la canne. Dans les ports, les routes et les canaux, elles déplaçaient les chariots, les voitures et les gabares postales, les marchandises et les personnes. Dans les villes, elles guidaient les calèches, les tramways, les diligences et les ferrys. Sur les champs de bataille, elles déployaient l’artillerie et les provisions, faisaient les explorations et de chargeaient de maintenir chargées les lignes d’attaque. La tâche de la production était la suivante : créer l’énergie nécessaire pour stimuler les instruments du capitalisme. De fait, les transformations agricoles, industrielles, commerciales et urbaines modernes n’étaient pas seulement des entreprises humaines. L’histoire de l’accumulation du capitalisme est beaucoup plus que l’histoire de l’humanité. Les livres demandent : «  Qui a construit l’Amérique ? Les animaux l’ont fait. » (Hribal, 2003).

Déjà dans les systèmes économiques antérieurs, les autres animaux avaient été utilisés comme monnaie d’échange, produits et machines pour produire. Ce qu’a fait habilement le capitalisme fut de prendre le contrôle de ces relations ambiguës dans lesquelles l’animal était en même temps un moyen et un membre de la communauté humaine. Il s’est dissocié de ces « produits » et « machines » du sujet duquel elles procédaient, de l’individu protagoniste de l’expérience exploratrice. De ce mode, non seulement sont passé sous silence les intérêts et les besoins des propres animaux, mais sinon aussi les voix qui commençaient à se lever pour se solidariser avec eux et exiger la fin de leur esclavage.

De la même façon, ce système a réussi à faire du propre concept de « femme » qu’il se comprenne quasiment exclusivement avec le rôle octroyé à la même dans le foyer hétéro-patriarcal. Selon Federici, le capitalisme a fait croire aux femmes que ses tâches domestiques et le soin de ses enfants, sont un « acte d’amour », voire et c’est communément accepté que seule la maternité, la patience infinie et le dévouement attentionné nous a converti en « femmes authentiques ».

Le contrôle des corps

Même ainsi, pour Silvia Federici, le corps féminin n’est pas l’unique sur lequel intervient le capitalisme, mais les corps du prolétariat en général sont dominés à travers la faim, la reproduction, la subordination des besoins basiques du travail, etc. Le cas des animaux non humains est un exemple absolu de cette domination, leurs corps étant en même temps source de force de travail, marchandise, machine à produire et produit. Dans tous ces cas, le contrôle des capacités reproductives des individus joue un rôle fondamental pour l’accumulation de richesse. Les truies, vaches et brebis dans les fermes, les éléphantes et lionnes dans les zoos et cirques, les orques femelles dans les aquariums… résistent fréquemment à se reproduire. Leurs grossesses sont forcées, leurs accouchements programmés, leurs progénitures sont volées et assassinées par la même industrie qui leur vole la vie à elles. On décide pour elles de combien de corps vont naître et comment ils vont être pour optimiser sa productivité. On crée des vides avec l’objectif de les exploiter et de les détruire. D’une manière plus cachée, les États légifèrent pour punir la femme qui ne veut pas collaborer à la reproduction de la main d’œuvre, et pour avoir le dernier mot sur comment, quand et combien elle doit mettre au monde : «  le capitalisme a toujours eu besoin de contrôler le corps des femmes parce que c’est un système d’exploitation qui privilégie le travail comme une source d’accumulation de sa richesse (…) Imaginez si les femmes se mettaient en grève et ne faisaient plus d’enfants, le capitalisme s’arrêterait » (Federici, 2014).

La négation de la reproduction, exercée tant par les femmes que par les individus d’autres espèces, est sans doute une forme puissante de résistance, mais ce n’est pas l’unique. Les animaux sont parvenus à des changements dans l’histoire du travail ralentissant ou paralysant la production, s’attaquant à leurs exploiteurs, fuyant et également formant des communautés sauvages libres dans la nature. Les femmes accusées et persécutées pour sorcellerie n’étaient rien d’autres que des personnes qui avaient le courage de défier ou questionner le pouvoir de l’Église, du patriarcat et du système économique. Si l’exploitation et la rébellion existent au-delà des classifications de genre et d’espèce, la solidarité peut aussi exister.

La recherche du commun

En prenant à nouveau l’exemple des cas de sorcières, la criminalisation et l’isolement de sujets déterminés suppose une rupture de la communauté. La femme qui désir être autre chose de plus qu’une « femme », qui se revendique comme une individue libre, donne de son corps et de ses relations, se présente comme un monstre amant du diable et ennemi de l’humanité. Celle qui veut contrôler sa reproduction et une dévoreuses d’enfants qu’on peut laisser aux hommes impuissants. En définitive, la femme est une « autre chose » différente des membres du groupe social. Les sages-femmes et guérisseuses, les religieuses liées au respect de la nature, sont dénoncées aussi. Le sauvage et la nature se convertissent en quelque chose d’indésirable et punissable. De la même façon, les animaux non humains sont punis et soumis jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment dociles pour être utiles. Ces animaux aussi sont perçus comme une « autre chose », et beaucoup travaillent et vivent avec le groupe, et bien qu’il n’existe aucune différence réelle taxonomique ni logique entre ce qui signifie être « humain » et ce qui signifie être « animal ».

Ainsi, bien que le capitalisme en pratique a placé des ouvriers, des gouvernantes de maisons et bêtes de charge dans la même position, seuls certains contribuent au travail productif salarié se considérant entre eux comme les membres de la classe laborieuse, et à partir de cette considération construisent leurs relation d’aide mutuelle et de solidarité. Tant Hribal que Federici cherchent, d’une manière plus ou moins explicite, à se couper de la vision limité de l’idée de classe. Leurs propositions cherchent à élargir le concept du commun, l’élever à la pratique, et promouvoir la reconnaissance entre les égaux depuis le bas, en éliminant les barrières qu’on nous a imposé depuis le haut pour évier que nous nous rencontrions et que nous nous aidions les unes et les autres.

C’est une idée récente, sur laquelle il y a encore beaucoup à dire et à débattre, mais en même temps c’est une des idées les vieilles du monde : nous sommes ensemble et nous pouvons faire quelque chose ensemble.

Sources :

Jason Hribal, Los animales son parte de la clase trabajadora y otros ensayos, (2014)

Silvia Federici, Point zero : propagation de la révolution (2013)

Silvia Federici, Caliban et la sorcière (2010)

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