L’assiette de l’ascète

Le végétarisme n’est pas un idéal ascétique
Qu’est-ce que l’ascèse et que lui reproche-t-on ? Les détracteurs du végétarisme et les ignorants peuvent entretenir une image de cette pratique comme un sacrifice mortifère. Le cadre dans lequel la question du végétarisme s’inscrit qu’il soit motivé par des raisons éthiques ou écologiques est celui de l’hédonisme, qui se veut une philosophie, une éthique, un art de vivre basé sur la jouissance, et mettant sur le premier plan la capacité à profiter des plaisirs. Depuis cette société on condamne alors ce qui apparaît comme une ascèse et on discrimine celles et ceux qu’on considère comme ascétiques.
Il existe de telles pratiques affirmées et reconnues comme anormales ou pathologiques. On pourrait longuement remettre en question premièrement l’idée de norme mais cela fera l’objet de réflexions ultérieures. La boulimie, l’anorexie, l’orthorexie, etc… sont des comportements alimentaires qui relèvent d’un équilibre psychologique différent de la norme. Là où l’on pourrait croire que le végétarisme est anormal du point de vue du cadre que nous nous sommes fixés, c’est-à-dire l’hédonisme, il ne faut pas se tromper. D’une manière beaucoup plus simple on peut dire que devenir végétarien ne veut pas dire renoncer au plaisir.
La rhétorique simpliste qui ferait qu’avec l’hédoniste le plaisir serait la valeur suprême et donc celle sur laquelle nos comportements devraient trouver leur norme est simplement absurde. C’est pourtant un argument de ce genre qui est souvent repris par celles ou ceux qui ne veulent pas remettre en cause leur comportement alimentaire. Cet argument est le plaisir à manger de la viande, plaisir qui n’est pas nié en tant que tel par les végétariens mais qui est refusé comme seul critère. Si on devait en rester là, pour les omnivores il suffirait de nous laisser guider par nos instincts pour nous dire ce qui est bien ou pas. Le bon serait le bien. Mais l’on sait facilement réfuter un tel argument. En effet tout le monde s’accordera à dire qu’une chose peut être à la fois bonne, sans être bien. Un fumeur, un drogué, un violeur prennent du plaisir dans ce qu’ils font, mais chacun sait également qu’il agit mal d’une certaine manière.
Le végétarien en refusant de prendre un certain plaisir à manger de la viande ne refuse donc pas le plaisir en tant que tel, ce qui ferait de lui un ascète. Ce qu’il refuse c’est de faire passer son propre plaisir devant d’autres valeurs, d’autres intérêts comme la dignité de l’animal ou son intérêt à vivre, ou encore la sauvegarde de la planète, la cohérence d’un système mondial, etc… Il serait absurde de dire que le végétarien refuse de prendre du plaisir, comme il serait absurde de dire qu’un fumeur qui arrête de fumer renonce à toutes formes de plaisir. Pourquoi félicite-t-on un ancien fumeur alors que l’on brocarde un ancien mangeur de viande ? Du point de vue qui nous intéresse, l’intérêt pour un individu à prendre du plaisir et à faire passer ce plaisir égoïste, instantané devant d’autres critères est exactement du même type. On comprend alors en prenant l’exemple du fumeur pour mieux comprendre le cas du végétarisme que si on renonce à un certain plaisir ce n’est que pour mieux en apprécier d’autres.
Mais les plus hypocrites pourront encore avancer l’argument d’une hiérarchie des plaisirs et dire que des plaisirs gustatifs celui de la viande figure au sommet. Il faudrait alors effectuer une étude très poussée pour montrer ce qu’est le goût, et comment celui-ci indépendamment de nos représentations mentales et sociales s’organise. Ne dit-on pas qu’on ne discute pas des goûts et des couleurs ? Cela ne veut-il ainsi pas affirmer la relativité des sensations, que ce soit la cuisine ou la peinture ? Ainsi nous retrouvons le problème de norme laissé un peu plus haut et pouvons nous dire que s’il y a des modes et des courants en art, pourquoi en serait-il autrement en ce qui concerne la norme culinaire ? Pour un végétarien c’est une évidence. Nos goûts ne sont que des habitudes. Les habitudes changent et je ne connais personne qui n’ait jamais changé une seule de ses habitudes alimentaires. Nous avons chacun aimé des aliments étant petits que l’on aura laissé plus tard et détesté d’autres avant qui aujourd’hui font notre plaisir quotidien. Le plaisir de manger, le plaisir du goût s’éduque.
Ainsi, le plaisir de la bonne chaire et non pas de la chair comme les mauvais pourraient l’orthographier est une histoire d’habitudes. Les habitudes sont faites pour changer. Le végétarien alors n’a aucun regret à délaisser ce qui pouvait être pour lui le plaisir de la viande puisqu’il se régale en découvrant une infinité d’autres saveurs. Ceci est également important à noter. L’hédoniste de base pourrait être celui qui se sentirait obligé de goûter à tous les plaisirs, pour ne pas mourir idiot… mais cette logique trouve aussi vite ses limites. Partant du principe qu’il existe une infinité de plaisirs, et qu’il n’y a pas assez d’une vie pour tous les goûter, il faudrait n’en privilégier aucun et prendre tous ceux qui viennent. Mais, aussi absurde cela soit-il, si l’on devait s’intéresser à la quantité de plaisirs plutôt qu’à la qualité, en quoi un végétarien s’abstenant de manger de la viande serait-il défavorisé ? S’il existe cette infinité de plaisirs alors le retrait de produits carnés, et de tout produit d’origine animale n’enlève en rien la possibilité de découvrir et d’apprécier de multiples saveurs.
Enfin, en ce qui concerne le plaisir comment ne pas rendre compte de ce qui paraît également évident pour un végétarien qui s’assume à savoir que : associé au bien, le bon n’est que meilleur. Ce que je veux dire par là c’est que si le plaisir est physique, chimique, c’est-à-dire lié à notre corps ; la conscience que l’on a de ce qu’on mange est importante dans le plaisir que l’on peut prendre ou non à consommer tel ou tel aliment. Les sens dépendent de nos dispositions psychologiques. Si on se sent bien dans sa tête, on pourra prendre plus de plaisir. Si on sait que la nourriture que l’on mange est plus éthique, quand on sait que l’on réduit son impact sur la planète, sur la vie des autres humains et êtres vivants, alors le plaisir que l’on prend ne peut être que plus authentique, entièrement dépourvu de mauvaise conscience. Refuser la mauvaise conscience, avoir peur de s’engager, ne pas accepter ses responsabilités sont autant de choses qui seraient les véritables raisons de ne pas changer d’habitude alimentaire alors que l’on sait que celle-ci nous est néfaste, et non pas l’excuse de l’idéal ascétique et de la privation de plaisir que l’on impute trop facilement et naïvement aux végétariens, végétaliens et vegans qui sortent de la norme, sans nécessairement sortir de l’hédonisme.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *