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Bricolage et décroissance (2/4) ; Politique du bricolage

B/Politique du bricolage

Que traduit l’essor du bricolage d’un point de vue politique ? N’est-on jamais mieux servi que par soi-même ? Comment considérer alors le discours cynique d’une société qui place l’individu en son centre et lui fait miroiter l’hyperpersonnalisation pour mieux assouvir sa domination ? Comment concilier la dimension autonomisante du bricolage avec sa face aliénante ?

1.Autonomie et soin

La crise économique actuelle qui ne trouverait, au dire des financiers, que des solutions dans une relance de la croissance laisse resurgir un goût pour le fait maison, le do it yourselfet le bricolé. Ces pratiques qui ne sont en rien innovantes ou nouvelles montrent cependant par leur mise en avant de problèmes liés à notre merveilleuse société de consommation. Du rejet des plats préparés aux conserves de légumes pour des raisons de goût, de santé, économique, contre l’obsolescence programmée à la nécessité financière de ne pas perdre, de ne pas gaspiller ou de ne pas jeter se croisent plusieurs raisons de se réapproprier la création, la fabrication, la réparation de ce qui peuple notre quotidien. Le bricolage pourrait être à une échelle individuelle ou collective ce que le recyclage est à une échelle plus globale. Encore faut-il préciser de quelle sorte de bricolage on parle.
On le comprend, pour soutenir un autre modèle économique et politique que celui que nous impose l’idolâtrie de la croissance, se développe l’idée qu’il faut se reapproprier nos objets, apprendre à les comprendre pour mieux en prendre soin et voir dans chaque objet une valeur potentielle d’utilisation prolongée ou savoir découvrir une nouvelle vie à ce qui semble fini.

2.Le bricoleur capitaliste ou le bricoleur professionnel

Si l’on étend très largement le concept de bricolage jusqu’à celui d’une appropriation amatrice d’un savoir-faire technique alors on ne peut que constater l’emprise florissante du capitalisme et de la société de consommation. La possibilité de faire soi-même est une aubaine pour les créateurs de l’électro-ménager qui peuvent faire rentrer dans nos chaumières encore davantage de machines ou d’outils plus inutiles les uns que les autres. La volonté de faire soi-même s’attache à l’ambition de faire comme un pro, d’ailleurs les spots de publicité ne manquent pas de nous le signaler : avec le magnifique machin-truc de la marque bidule vous pourrez faire ceci ou encore mieux cela comme un vrai professionnel. Cette remarque bien sûr pourrait s’étendre à n’importe quel type de produit qui tire davantage sa légitimité qu’il est cautionné par la figure du professionnel qui a remplacé celle de la célébrité. Mais puisque cela reste une immense mafia capitaliste, ce sont évidemment toujours les mêmes, seulement sous une autre casquette. Les célébrités deviennent des professionnels d’une part et d’autre part on assiste à une mise en avant des professionnels dans des émissions qui les mettent en compétition. Puisque la victime ou la cible finale est toujours la même : la ménagère de moins de cinquante ans on met en avant ce qui lui plaît : la cuisine et les cuisiniers !
Publicités, émissions télévisuelles et magazines ! Là encore, toujours les mêmes proies : celles à qui on veut vendre du rêve et faire faire ou refaire la décoration intérieure, remettre au jardin, aux travaux créatifs. Quelle pile sera la plus haute entre la mode et l’art déco dans la salle d’attente du dentiste ? Sera-t-elle aussi haute que les magazines de voile et de golf de chez l’ophtalmo ? Mmmh… mystère. Le bricolage profite tellement au capitalisme qu’il serait aujourd’hui impensable de fermer les magasins d’outils et de clous le dimanche ! Si même le vieux barbu ne se repose plus le dimanche, le bricolage pourrait-il devenir le nouvel opium du peuple ?
Il ne faut pas s’y méprendre, faire soi même sa maquette de porte-avions ou monter son meuble ikéa n’est pas l’idée que je défendrais du bricolage. Il n’est que sa reprise marchande qui sert à rendre heureux les bourgeois qui peuvent alors mettre la main à la pâte une fois tous les six mois pour se sentir proches du peuple. Mais dès qu’il s’agit de changer une chambre à air de bicyclette ? Décathlon est là pour ça ! Le bricolage au contraire n’a besoin de rien. Ni machine à pain, ni machine à gaufre, ni machine à pop-corn, ni machine à fondue, ni machine à ceci, ni machine à cela… Le bricolage est un état d’esprit dans lequel on se porte vers la création.

3.Recyclage, répétition, redondance

Je ne me trompe pas en disant qu’une société décroissante cherche à produire moins de déchets, à les recycler davantage. Le problème qui peut apparaître serait alors celui d’une perte de qualité des objets liée à une certaine idée du bricolage, qui serait en quelque sorte contre-productive en ce sens qu’elle continuerait à générer des déchets. Il ne faut donc pas simplement opposé le bricolage à l’industrie mais l’industrie à l’artisanat. Malheureusement aujourd’hui c’est distinction tend à disparaître au profit d’une image de l’artisanat-industriel. Notre réflexion doit donc nous amener à une critique de l’objet de luxe. Entre l’œuvre d’art et l’objet banal du quotidien il y a une dimension de temporalité, de persistance, de résistance. L’œuvre se veut la plus éternelle et l’objet simple devient de plus en plus jetable, éphémère, consommable. Pourtant, l’objet de luxe n’est pas à superposer sur l’œuvre d’art. Peut-on dire que posséder des objets qui durent est un luxe ? Cela paraît absurde. Il y a une tension, un paradoxe, un problème avec ces objets qui coûtent chers et qui ne durent pas : où situer leur valeur ? La technologie largement représentée chez le peuple par la téléphonie et les ordinateurs (qui tendent à ne faire qu’un) est l’exemple le plus flagrant. Est-ce un objet de luxe ? Dire que ce sont des objets utiles ne suffit pas. Le luxe est le superflu. L’utile peut être superflu. Le luxe se situe à un autre niveau. Nous devrions tendre à une société qui produit des objets de qualité, des objets durables qui ne soient pas luxueux or aujourd’hui nous sommes dans une situation économique où acquérir des objets, des produits de qualité devient un coût tellement élevé que cela apparente des pratiques responsables et réfléchies à des habitudes de luxe. D’une manière concise ce vers quoi il faut tendre n’est pas seulement le bricolage par le recyclage de nos déchets mais la réduction de ceux-ci par la production de qualité qui ne soit pas réservée à une élite.

4.L’illusion de l’expertise ou l’éthique en toc

Quelle différence doit-on faire entre un bidonville et une zone résidentielle de maisons en kit ? Est-elle aussi signifiante qu’entre un meuble suédois et sa copie en bois de palettes ? L’institution et la production en masse n’exclut pas la qualité médiocre tout comme l’activité bénévole n’est pas le contraire d’une œuvre supérieure. Les experts des finances, de l’environnement, de l’énergie, de l’emploi, de l’éducation, etc… ne valent en ce sens pas plus que n’importe quelle voyante extra-lucide. L’industrie nucléaire est un triste exemple du niveau d’inconscience et du manque total de maîtrise dont fait preuve la classe dirigeante. Les experts sont censés nous rassurer par des procédés dits « techniques » qui sont déguisés par un charabia pompeux qui n’a qu’un seul but : masquer le bricolage. C’est la forme vicieuse du bricolage créatif qui ne cherche pas à créer de l’inédit à partir de pièces éparses et d’origines diverses mais plutôt à donner l’apparence trompeuse d’une forme à ce qu’elle n’est pas ou ce qu’elle n’est plus. Ainsi les experts pensent qu’en mettant bout à bout les différentes membres de corps décédés et avec une étincelle magique on pourrait donner naissance à un monstre tel que le voulait Frankenstein.

5.Émancipation

Nous avançons sans cesse vers un double monde d’hyperspécialisation de l’élite et d’hypersimplification de la masse. Il ne faut pas confondre alors l’expertise infinie par le haut et la spécification des compétences par le bas. La classe dominante fait des grandes études dans des domaines de plus en plus spécialisés et également spécifiques mais ceci n’a rien à voir avec la spécificité de la tâche ou de la simple compétence de l’ouvrier à l’usine qui est réduit à des gestes répétitifs les plus simples possibles, les moins complexes, les plus atomiques. L’industrie doit en cela son essor démesuré. Tendent alors à disparaître ou à se raréfier les véritables savoir-faire. L’écart se creuse et l’on est ou un spécialiste de la théorie ou une force de matérielle pratique. L’hypersimplification c’est la banalisation, le détachement de la réflexion à la tâche manuelle, la substituabilité des ouvriers qui ne deviennent que des humains-outils actionnant des machines-outils.
Alors le bricoleur est celui qui cherche à ré-introduire du savoir dans l’agir pour se réapproprier l’agir même. Le bricolage est la manière de dépasser la simple tâche pour accéder à l’œuvre. « Il n’est pas impossible de faire ce qu’un autre peut faire » c’est ce que se dit tout un chacun face à une situation qui ne semble pas insurmontable.

Bricolage et décroissance (1/4) : philosophie du bricolage

Une philosophie bricolée du bricolage comme forme politique
Bricoler peut être réparer ou réaliser des travaux modestes avec des moyens modestes. La décroissance doit se comprendre aussi dans cette humilité. Pour autant de grandes choses peuvent être réalisées avec peu de moyens, car les biens matériels en abondance que vantent l’idéologie ce la croissance ne sont ni nécessaires ni suffisants au bien-vivre.

 

Ière Partie : Le bricolage comme matière

Si le bricolage est fait de bricoles, en quoi peut-il intéresser la philosophie ? La bricole est futile, innocente et naïve et semble bien loin de la sagesse visée par le penseur ou l’intellectuel. Mais puisque tout devient intéressant dès lors que l’on y prête un minimum d’attention, tout devient sujet de réflexion et l’on va voir qu’au delà d’une vulgaire contemplation de comportements populaires, le regard porté sur cette pratique peut dévoiler des facettes insoupçonnées et d’autant plus remarquables.

A/ Philosophie de l’objet du bricolage

1.Qu’est-ce qu’un objet bricolé ?

L’objet bricolé est un artefact issu d’éléments qui à l’origine n’ont pas été créés pour constituer cet objet. On peut se demander de quand date l’idée du bricolage en se demandant de quand date la pratique du bricolage des objets. On se vite compte que le bricolage est alors synonyme d’expérimentation, de construction, d’invention à tel point qu’on peut même élargir le concept de bricolage à tous les prototypes et donc une multitude d’objets jusqu’à un certain point, le moment où est né le design. Ne peut-on pas dire que les premiers objets ont été bricolés ? Qu’est-ce qui fait la différence aujourd’hui ? Qu’est-ce qui dérange et peut poser problème ou question ?
Je serais tenté d’élargir l’idée de bricolage pour l’opposer à l’industrie mais aussi l’artisanat en tant que savoir-faire professionnel (à visée donc lucrative). On oppose souvent la figure du professionnel consciencieux à celle du bricoleur amateur du dimanche. Comment aborder le bricolage de manière philosophique ? Quel intérêt peut-on y trouver ? La philosophie se consacrant habituellement au bien, au beau, au vrai à travers l’éthique, l’esthétique ou la logique on se demande ce que le bricolage peut fournir comme matière à réflexion. C’est plutôt dans ses aspects psychologiques, sociologiques et politiques que le bricolage est intéressant.

2.Fétichisme, collection et matérialisme

Le fétichisme s’attache à accorder une valeur à l’objet en soi, en tant qu’il est « un objet ». C’est donc l’objet en tant que produit de la main de l’homme, dans sa manifestation d’un certain pouvoir qui est visé. Un comportement fétichiste est observable dans le culte du nouveau, l’adoration du gadget. On retrouve quelque chose de similaire dans le bricolage avec une fierté de l’ouvrage. Dans un cas l’objet industriel est adoré, sacralisé comme démonstration de la puissance humaine générale, dans l’autre c’est une reconnaissance personnelle qui est symbolisée.
Dans la collection l’objet trouve sa valeur en comparaison aux autres objets par des similitudes de forme, de couleur, de texture, de style, d’époque, etc… et n’est même plus recherché pour ce pour quoi il a été créé, ou indirectement. On collectionne donc des tire-bouchons parce que chacun a été produit en tant que tire-bouchon, mais on ne vise pas l’acquisition de celui-ci pour assumer la fonction qui le définit. L’objet dans la collection montre déjà l’idée d’une valeur qui dépasse la simple fonction d’utilité ou d’esthétisme.
Le matérialisme au sens commun est l’importance accordé à ce qui est matériel. Au sens étroit de la philosophie c’est l’affirmation que tout ce qui existe n’est que matière et qu’il n’y a donc pas d’esprit, d’âme dissociée du corps humain. Le matérialisme et l’antimatérialisme sont des postures sociales qui placent plus ou moins les biens matériels avant d’autres biens (santé, amitié, bonheur, etc…). Où situer la pratique du bricolage ? On lui reconnaît la nécessité d’utiliser des biens matériels mais en les réduisant à de la simple matière.
Le bricolage tendrait à désacraliser l’objet. La lutherie dite sauvage s’oppose en ce sens à la manufacture de prestige et fournit des objets qui remplissent leurs fonctions premières. L’objet bricolé ne vise pas l’esthétique, il ne vise pas à se conformer à un style ou une époque, il cherche à assurer une fonction. Mais il y a un paradoxe très important à vouloir accorder trop peu d’importance au matériel dans une confusion de ce qu’est le matérialisme. Pour aller contre la croissance il faut renouer avec une forme de matérialisme. Il faut apprendre à prendre soin de nos objets. Cela veut dire ne plus les mépriser pour ce qu’ils sont de la manifestation d’une industrie irréfléchie mais chercher à repousser le cycle imposé par la durée de vie déterminée des objets.

3.Accumulation et collection

Du pendant opposé à l’idée consumériste du « tout s’achète et tout se jette » on trouve le bricoleur pour qui, au contraire mais de manière complètement dépendante, « rien ne se perd, tout se transforme ». Ainsi se développe l’extraction infinie des poubelles et bennes de décheterie visant une accumulation qui n’est pas collection. L’idée n’est pas de garder des objets pour ce qu’ils sont, ou pour ce qu’ils ont été. L’objet qui a été jeté est mort et attend de renaître. L’accumulation vise donc les objets en tant que ce qu’ils seront, ce qu’il peuvent être. Ces potentialités ne sont pas toujours explicites et c’est tout le plaisir du bricoleur de découvrir que telle pièce peut servir à telle chose. Ce sont les circonstances encore non décidées qui feront de l’objet de récupération qu’il assumera une nouvelle fonction.

4.Fonctionnalisme

On peut se dire que l’utilisation inappropriée d’objets est à éviter dans l’idée d’une ou plusieurs fonctions associées à un objet desquelles il ne faut pas s’écarter. L’idée du fonctionnalisme consiste à dire qu’un objet doit être utilisé seulement en vue de ce pourquoi il a été créé. Tout le développement technique depuis le silex jusqu’aux nanotechnologies répond donc à des contraintes. Ce sont l’efficacité (comment faire qu’un objet pour avoir de meilleurs résultats qu’un autre pour une action visée), la durabilité (comment faire qu’un objet puisse assumer telle ou telle fonction en se détériorant moins qu’un autre), l’économie (comment faire qu’un objet assume la même fonction qu’un autre, à moindre coût). On comprend que même si on peut utiliser un couteau pour dévisser une vis, on prendra un peu plus de temps, on abîmera à la fois plus le couteau et la vis mais il n’est pas nécessaire d’avoir un tourne-vis en titane si le même objet fabriqué dans un alliage plus économique est aussi efficace et aussi solide.
Il est trop facile de critiquer le fonctionnalisme en le réduisant à un naturalisme. En effet si la nature ne fait rien en vain, les artefacts n’étant pas naturels, la question doit se poser d’une tout autre manière. Si on peut dire que les rôles sociaux qui nous déterminent ne sont pas naturels on voit qu’il en est autrement des objets mais jusqu’où ?

5.Pragmatisme

La nécessité de faire avec peu, par manque de moyens par exemple, est source de débrouille. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, et si on a peu on fait quand même. On peut se dire pragmatique si on réduit toute chose aux utilisations qu’on peut en faire, qu’elle que soit la finalité pour laquelle l’objet ait été créé. Les bidonvilles en sont la preuve la plus frappante de constructions précaires assurant les fonctions les plus primaires de ce qu’on attend d’une habitation. Le bricolage est clairement une pratique pragmatique qui vise l’action. Le bricolage dans ce sens est alors quasi intuition, il est manipulation hésitante, tentative incertaine, gestes pratiqués avant d’être pensés ou réfléchis à mesure de l’action. Le bricolage est un empirisme qui cherche ce qui marche jusqu’à une solution.