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De sang mêlé – de Dominique Rolland (morceaux choisis)

À partir de sa quête identitaire personnelle et familiale, l’auteure ethnologue offre un voyage passionnant à travers l’histoire de l’Indochine jusqu’au Vietnam du début du siècle, en livrant des impressions, des doutes et de nombreuses notes biographiques et autobiographiques. C’est l’histoire de sa famille, de ses ancêtres qui se mêle à des notes de la vie quotidienne et des notes de voyages, ces voyages de « retour aux origines » que beaucoup de métisses connaissent.

Ici, le blog de l’autrice avec d’autres extraits : http://vietdom.blog.lemonde.fr/category/extraits-de-sang-mele/

Certains extraits résonnent particulièrement pour moi.

Je suis là, au Vietnam et j’essaie de donner du sens, de construire quelque chose, comme le confie et l’exprime si bien l’auteure ici :


 » J’ai mis des choses bout à bout, des cailloux bien alignés, j’ai donné du sens aux pierres.
Ça prend du temps.
Premier voyage deuxième voyage troisième voyage. Un mois, deux mois. Puis deux années entières.
Ça a suffi et ça n’a pas suffi.
Éblouissements. Aveuglantes clartés. Révélations.
Il y a l’histoire, il y a les gens, il y a les paysages, il y a les anecdotes, il y a les événements, il y a les rencontres.
Il y a le sens qui trébuche.
Ça suffit et ça ne suffit pas.
Un voyage, deux voyages, trois voyages, on en a jamais fini avec l’histoire. »


Ça prend du temps.
Ça m’a pris du temps pour revenir. Parce que le silence s’accumule avec le temps et finit par recouvrir tous les souvenirs, parfois jusqu’à en faire perdre le sens. Ce sens, ce sens qui trébuche, ce sens qui ne cesse de bouger et qui est si dur à saisir c’est ça que l’on cherche.
Et surtout parce que c’est loin. Le pays est loin et l’histoire est loin derrière.

Puis cette question du silence revient plus loin, quand elle évoque son grand-père. Je ne peux faire la comparaison avec le mien, celui que je n’ai seulement connu silencieux car malade et qui a contribué à faire de cette question de mes origines vietnamiennes un mystère, une énigme.

Une identité métisse ça commence d’abord parce qu’elle est tue. Commence, je dis bien, car elle s’élabore sans cesse, se disjoint et se recompose, c’est une construction sans fin.
J’ai pensé les gens sont comme des pierres, il y a quelque chose d’immuable en eux.
Les gens sont des fossiles.
Ils gardent en eux des traces très anciennes sans même le savoir, je me suis dit ça.
Une personne c’est comme un chantier de fouilles avec des strates et des vestiges, je me suis dit ça aussi.
Des petites bouts de pierre, des petits bouts de glaise, des tessons, des éclats.
Un chantier de fouilles.
Une énigme à résoudre, vous ne croyez pas ? C’est ce qui fait qu’on est tout le temps en train de se transformer en détectives ou en archéologues.
Mon énigme à moi, le sens de son métissage à lui, voilà.
Et au fur et à mesure que j’avance, à cause de ce grand-père silencieux, j’entre dans l’histoire, celle de la colonisation. Le métissage est une façon de l’aborder par ses marges. C’est ainsi que je pensais au début, que le métissage, c’est juste un avatar de la colonisation, qui n’explique rien, ne révèle rien. Une scorie.
Un métis je me disais, c’est juste un type dérangeant qu’on ne sait pas où mettre parce que lui-même ne sait pas où il est, un métis c’est quel
qu’un qui n’est ni l’un ni l’autre, qui n’est ni ceci ni cela, comment voulez-vous qu’en n’étant rien il puisse expliquer l’histoire ?
Et puis finalement j’ai compris que poser la question du métissage était au contraire une façon d’entrer dans la complexité de l’histoire coloniale, d’accepter aussi de ne pas tout comprendre, de ne pas tout résoudre comme une équation sans faille.
Pas seulement l’histoire coloniale passée, mais aussi l’histoire d’aujourd’hui. Être métis dans la société coloniale, être un intellectuel indigène, être un émigré de la deuxième génération, ce n’est sans doute pas la même chose et pourtant…
Et pourtant ces situations ont en commun un même héritage historique, celui d’avoir à porter en soi les deux parts de l’histoire d’un monde inégal, et d’avoir à se débrouiller avec ça.

Encore plus loin on retrouve cette tension, ce tiraillement, cette déchirure intérieure qui traverse l’identité métisse :

– Vous voyez, le problème du métissage soulève toujours celui de la trahison. Ou de la fidélité. Mais c’est pareil. Être fidèle, être traître, deux faces d’une même histoire, fidèle à une part de soi-même, traître à l’autre, forcément. Enfin quand il s’agit du métissage colonial.
– Pléonasme : métissage, c’est toujours colonial. Les enfants issus de mariages franco-italiens, anglo-espagnols ou germano-grecs ne sont pas des métis. Dans métis, il y a race, mélange de races, coexistence de races. Et il faut bien reconnaître que dans l’histoire, la notion de race, de mélanges de races, le mélange de sangs, c’est plutôt colonial.

p.91

La deuxième partie de cette citation ouvre un grand débat de définition du métissage. Car en effet, si on affirme à juste titre que les races biologiques n’existent pas, comment faire reposer le métissage sur un socle biologique ? L’option qui viserait à supprimer partiellement ou entièrement le socle biologique du métissage est tentante et adoptée par la plupart de ceux qui défendent une vision purement culturelle du métissage. Cette vision est cependant hypocrite et repose sur la négation des différences physiques (on dirait d’un point de vue scientifique « phénotypiques ») qui sont encore aujourd’hui des marqueurs clairs et distincts de différents groupes sociaux « ethniques ». Le problème n’est pas le « socle » biologique en soi mais l’usage qu’on en fait pour déterminer des traits culturels et moraux.
Ce que veut dire l’auteure ici c’est que des métissages biologiques « blancs » n’ont pas de pertinence politique, historique ou social dans la mesure où ils ne viennent pas bousculer l’ordre colonial ou l’ordre social. Pour reprendre l’image d’Emmanuel Amougou dans son Propos sur le métissage, le métissage biologique va de paire avec une ascension sociale permise par le « blanchiment ».
L’auteure poursuit son analyse du déchirement (qui rappelle aussi l’idée de double-conscience de Dubois) :

– Les Mexicains disent d’eux-mêmes, nous sommes les fils de la putain. Les descendants de la première Indienne qui a accepté de coucher avec un conquistador. Elle est là la traîtrise. Pas de toutes les putains, non sûrement pas. Le plus souvent elles n’avaient pas le choix. La prostitution ou le viol, oui. Pocahontas, c’est pour le films de Walt Disney, la jolie princesse indienne et le gentil trappeur blanc. Un dessin animé, oui.
Pensez aux Antilles, vous comprendrez mieux. Pas un hasard, les Antilles. Parlant des métis en Indochine, le conseil colonial se réfère toujours aux mulâtres des îles à sucre. Les Antilles ? Un peuple qui débat avec son histoire, avec l’histoire criminelle de sa fondation. Fils de l’esclave et fils du maître. Forcément fils de l’esclave et du maître. Comment on s’en sort ? Comment on concilie ça en nous les deux parts de l’histoire ? Est-ce qu’on peut dire : oui il y avait des maîtres qui étaient des hommes bons, qui traitaient les esclaves avec justice et bonté ? Est-ce qu’on peut traiter un esclave autrement qu’en esclave, même au lit ? Et surtout au lit ? Est-ce que la qualité d’esclave s’abolit dans l’amour, est-ce que la distinction du maître s’efface ? Croyez-vous cela possible ?

Sous le poids de l’histoire, la seule manière de résoudre cette tension intérieure, cette dualité intime est d’affronter la dualité encore latente du présent, la dialectique qui oppose le colon et le colonisé, le maître et l’esclave, l’oppresseur et l’opprimé. Briser cette tension c’est briser le sort colonial, c’est-à-dire panser les blessures familiales et casser les structures sociales sclérosantes dont nous avons hérité. Car si l’amour est possible entre deux individus, quelque soit leur origine, religion, etc. l’amour ne suffit pas à lui seul à renverser ni même simplement à dépasser les rapports de pouvoir dans lesquels nous sommes enfermé⋅es.

Colonialisme, impérialisme et libération animale

Traduction sur le pouce du billet suivant :

Colonialism, Imperialism and Animal Liberation

Le colonialisme n’est pas une machine pensante, ni un corps doté de facultés de raisonner. C’est la violence à l’état naturel, et elle ne cédera seulement que confrontée à une plus grande violence.

Frantz Fanon Les damnées de la terre. Continuer la lecture de Colonialisme, impérialisme et libération animale