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Trouver le bon geste

Réflexion sur la pratique de l’Aïkiryu Taïso. Avril 2014

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Calligraphier, peindre, méditer, tout comme se soigner par la médecine chinoise ou pratiquer le tai-chi-chuan, consiste donc à entrer en relation avec le Souffle qui est à l’œuvre dans tout ce qui est. Selon le taoïsme, l’homme peut écouter par l’oreille de la chair, il entendra le bruit du monde ; il peut également écouter par l’oreille du Souffle, il participera au processus de la transformation universelle. À l’instar de ceux qui ont atteint la vacuité du cœur, il entrera en résonance avec la pulsation du monde.
François Cheng, Et le souffle devient signe

Qu’est-ce que je recherche dans une pratique corporelle, et en particulier dans ce qu’on appelle un art martial ? Je cherche entre autres à me sentir bien, et ce but final se conçoit par la connaissance de son corps. Dans toute pratique sportive, qu’elle soit individuelle ou collective il y a la recherche de la bonne posture, de la bonne position, du bon geste, du bon mouvement. Et celui ou celle qui veut se perfectionner cherche à maîtriser le moindre des gestes. L’idée d’art martial se rapproche en ce sens de l’idée d’art en général, et peut-être d’artisanat. Mais il ne s’agit pas ici de nous intéresser au perfectionnement d’une technique, mais plutôt de décrire l’expérience d’une sensation. Quand je dis que je m’entends bien avec une personne ou un lieu je peux utiliser l’image d’avoir de bonnes vibrations, et un nombre incalculable d’œuvresmusicales font l’éloge des good vibrations. Mais ce qui peut s’apparenter ici comme une finalité est aussi un moyen. Ainsi le regard que je porte sur l’expérience de l’harmonie à travers la vibration n’est pas seulement la recherche d’un but qui ferait de la vibration une fin en soi pour la sensation qu’elle procure mais aussi et pourquoi pas avant tout un moyen par lequel j’ai accès à mon corps depuis l’intérieur. J’ai voulu ainsi interroger l’expérience de l’équilibre, du mouvement et de la vibration. Ma réflexion fait le chemin suivant : qu’est-ce qu’un bon geste, une bonne position ? Un mouvement ou une posture qui sont équilibrés. Mais qu’est-ce alors que l’équilibre ? Est-ce l’inertie ou l’harmonie ? Il s’agit ici d’harmonie. Qu’est-ce alors que l’harmonie sinon l’idée de vibrations coordonnées, unies ? Je ne pensais pas parler autant de vibration quand j’ai commencé ce travail mais j’ai décidé de garder le titre, qui est le point de départ.
Du mouvement à l’harmonie…
Chercher le bon geste. La première séance est sûrement la plus déroutante. Je me place face au senseï qui enchaîne des mouvements et tente de les reproduire par simple mimétisme. Mais comment savoir que mes mouvements sont les bons ? Je dois observer les autres, m’observer et chercher des différences. Je dois surtout apprendre à ressentir mon corps, c’est-à-dire à l’observer depuis l’intérieur. Que se passe-t-il si je bouge mon pied vers l’avant ? Et si je lève ou si je descend un peu plus mon bras ? Quelle influence aurait une variation de l’angle de mon coude, de mon bassin ? Autant de détails sur lesquels je m’exerce et m’efforce tranquillement séance après séance afin de trouver le bon geste. Si je sais comment chercher, comment saurai-je quand je l’aurai trouvé ?
Position ou mouvement ?Doit-on chercher les bonnes postures pour construire un bon mouvement ou aller dans le mouvement chercher les bonnes postures ? Pour apprendre un mouvement de judo ou de danse on a tendance à l’analyser, le décomposer pour en apprendre ses composantes, maisexiste-t-il une véritable différence entre la posture et le mouvement ? Il y a de toute évidence beaucoup plus dans un mouvement que la simple somme des positions qui le composent et ne peuvent être que des repères, des abstractions à certains moments donnés qui nous guident. Mais même au-delà de ça il semblerait que l’idée même de posture soit une illusion. La position n’est également qu’un repère, elle nous dit comment nous tenir, dans quelles limites nous devons nous mouvoir mais nous ne sommes jamais tenus à l’inertie. L’efficacité d’une posture semble êtreson équilibre. La bonne posture n’est pas une posture figée absolument, car cela voudrait signifier la mort, et l’équilibre n’est pas la recherche de la mort qui serait l’arrêt, car c’est la recherche de la constance dans l’inconstance.
De l’équilibre à l’harmonie. L’équilibre n’est doncpas un état statique. L’équilibriste est celui ou celle qui sait se balancer, on retrouve balancecomme traduction d’équilibre en anglais. Et l’idée de balance me fait penser à cet objet de mesure qui fait s’opposer deux poids, deux forces. Cet équilibre sera finalement l’opposition du faire et du laisser faire. L’équilibre est une succession de déséquilibres. Ainsi entenduela position n’est qu’une abstraction d’un mouvement lent. Je pense que c’est à l’intérieur du mouvement qu’on trouve l’équilibre, qu’on trouve le bon geste, la bonne posture. Car la bonne posture n’est pas “en soi” dans un absolu, elle est justement le bon passage, le bon chemin (do), la voie par laquelle le mouvement est le mieux.
de l’harmonie à la vibration
Prise de conscience. Lors d‘uneséance, il m’est arrivé quelque chose de particulier. Les conditions étaient différentes, nous étions dans un autre lieu, je me sentais un peu plus faible, un peu plus affamé, et donc moins concentré, moins relâché. J’ai eu du mal à effectuer certaines positions statiques du fait de mon corps qui semblait manifester un certain refus, un blocage par sa vibration. Ce n’était en effet pas un tremblement mais bien une vibration, c’est-à-dire purement mécanique. Et face à cette vibration de mes muscles la seule manière de retrouver un repos, c’était soit de détendre la position pour revenir à quelque chose de plus simple, de plus relâché, soit de pousser l’exercice au delà du blocage pour le débloquer. J’ai depuis pris conscience de cette idée de vibration comme la manifestation d’une énergie qui traverserait le corps (et la matière?). La prise de conscience du corps et donc sa connaissance n’est en fait possible que parce que celui-ci me fait obstacle par moments.
L’harmonie ou l’harmonisation est la mise en adéquation des vibrations. Deux vibrations sont harmonieuses ou en harmonie quand elles vibrent ensemble, sur un même rythme. L’équilibre, l’harmonie est donc aussi une question de rythme. Et nous comprenons en quoi il s’agit toujours de nous questionner sur le rapport entre la posture et le mouvement car il ne saurait y avoir d’équilibre absolu mais seulement un équilibre à travers le mouvement .Si nous entendons simplement équilibre comme ce qui ne bouge pas, alors nous pouvons comprendre l’idée d’équilibre comme ce qui ne varie pas dans le mouvement, c’est-à-dire l’harmonie ou la grâce qui fait qu’un mouvement est cohérent,esthétique harmonieux. Mais si la question de l’esthétique se pose davantage pour la pratique artistique pure que serait par exemple la danse, dans le contexte de l’art martial il convient de montrer que cet équilibre et cette harmonie a des vertus plus larges que la simple beauté visuelle. Le bon geste est le geste harmonieux, constant, celui à travers lequel la vibration peut continuer.
Le cœur qui bat, les muscles qui fléchissent, l’air qui rentre et qui sort de notre corps. Tous ces micro mouvements forment les vibrations perceptibles du corps, elles sont multiples. Elles varient en nature et en degré. Le corps vibre, cette vibration est la résonance du microscopique. C’est la vie. La respiration, le sang qui coule dans nos veines. Le mouvement du corps en lui-même. En ce sens l’harmonie, l’équilibre est une recherche permanente, consciente et inconsciente. Le geste, le mouvement est lui même une vibration. La position est une abstraction du mouvement. La position statique est une réduction de la vitesse mais peut se concevoir comme une tentative d’atteindre la vibration du corps à ne pas enfermer la vibration, l’énergie du corps, mais la canaliser. De même, un bon mouvement serait un mouvement à travers lequel la vibration du corps serait continue, et la difficulté de l’équilibre dans le mouvement consiste à éviter les discontinuités, ces coupures. Pour autant cela n’empêche pas l’accélération ou la décélération, mais à une certaine allure.
Il n’y a aucun intérêt sinon méthodologique à vouloir figer la vibration. L’équilibre, la vibration est en cela le mouvement perpétuel qui pourrait se retrouver même jusqu’au fond de la matière. Je pense alors à la vague et au mouvement de la mer, de l’eau. La vague est une abstraction du mouvement général de l’ensemble de l’océan, de l’étendue de liquide qui ne forme qu’une seule entité mais dont nous ne remarquons que les crêtes individuelles formées par l’écume des vagues. Comme le point ou la ligne sont des abstractions de l’esprit, car notre regard ne se porte jamais absolument sur un unique point ou sur une ligne absolument droite, ceux-ci constituent des horizons, des repères pour agir.
La vibration est mouvement. La vibration est l’opposition et la composition. Le vide et le plein. Il n’y aurait pas de vide sans plein, il n’y aurait pas de plein sans vide. L’être et le néant. La vibration est dynamique et statique. L’un et l’autre. Le yin et le yang. Le féminin et le masculin. Le jour et la nuit. La vibration est cette tension perpétuelle et nécessaire entre les opposés.
La pulsion de vie et la pulsion de mort. Nous sommes à la fois attirés par le mouvement car nous avons peur de mourir, nous avons peur de ne plus pouvoir nous mouvoir, comme nous sommes attirés par la quiétude, l’apaisement, le repos car nous savons que trop de mouvement nous fatigue. Si c’est la mort que nous fuyons, c’est l’amour que nous recherchons dans l’idée d’harmonie propre à la fusion. L’acte sexuel serait ainsi le moment suprême pendant lequel notre corps serait abandonné à ses vibrations les plus brutes, les plus intenses. Si le plaisir charnel est l’image type du plaisir, sans que la pratique de l’art martial ne vise l’orgasme elle recherche évidemment un confort, un plaisir. On peut penser qu’une posture difficile devient de plus en plus douloureuse, or avec le temps on peut perfectionner celle-ci pour la rendre plus agréable.
Lâcher prise !
Furitama. Dans l’exercice de Furitama où l’on cherche à secouer son âme nous sommes soumis à la recherche d’un équilibre, d’une harmonie. Nous devons trouver un juste rapport entre maîtrise et lâcher-prise. Un contrôle trop sévère nous rend trop rigides et incapables de laisser les vibrations se déplacer à l’intérieur de notre corps tout comme un trop grand relâchement. Chaque mouvement que j’effectue avec mes bras doit être mesuré et s’adapte aux sensations que j’ai comme réponses de mon corps entier. Il y a une limite entre mon corps passif et mon corps actif bien que ces deux se confondent. J’essaie de contracter certains muscles pour pouvoir en relâcher certains, j’essaie de faire varier la force de ces contractions. Je me concentre sur ce que je ressens et je fais varier l’amplitude du mouvement, le rythme ou l’intensité de manière à créer des différences. De ces différences de sensation je prends conscience de mon corps de manière presque indirecte puisque celui-ci étantdétendu et soumis aux vibrations que je lui envoie, semble se détacher de ma perception subjective. Je sens des blocages, des muscles, des tendons, des os qui résistent qui freinent le mouvement.
Faire et laisser-faire. L’agir et le non-agir. Laisser vibrer c’est agir pour laisser agir, agir le mieux pour agir le moins. J’aimerais terminer par la calligraphie pour illustrer l’idée principale qui se résumerait au laisser-faire. Laisser faire s’apprend. Un bon calligraphe et un bon pratiquant ne doit pas chercher à maîtriser les techniques comme des objets qu’il faudrait s’approprier pour les dominer : la maîtrise n’est pas la domination (on pourrait aussi s’intéresser au rapport maîtreet élève). Le corps est un outil, un moyen pour l’aïkiryuka comme le pinceau pour le calligraphe. La finalité de la pratique serait alors de connaître suffisamment le pinceau pour le laisser faire, le laisser peindre tout en disparaissant derrière la volonté de l’artiste. La recherche d’harmonie doit viser la disparition, ou du moins son retrait,du support, du corps pour laisser apparaître directement l’âme, l’esprit de l’artiste. La maîtrise se remarque quand l’outil n’est plus un obstacle ou une contrainte, quand il devient neutre. Toute cette réflexion appliquée à l’art martial et la pratique particulière de l’Aïkiryu taïso se veut également plus générale, et peut se penser comme une philosophie, comme une réflexion sur le monde et le rapport qu’on entretient avec lui.

The Artificial Nature Project

Peut-on prétendre à faire une pièce de danse sans danseurs ? Dans quelles limites l’homme doit-il prendre part à l’action pour prétendre faire une œuvre ? Et un spectacle de danse avec des danseurs, mais qui ne dansent pas ? Le public serait en droit de se demander alors ce qu’il est venu voir. Est-ce toujours une représentation de danse ? Du théâtre ? Une performance plastique ? Mette Ingvarsten met en scène une danse qui n’est pas humaine, menée par des humains qui ne dansent pas.
 
Le nom de l’opus est très évocateur. La nature bien qu’absente biologiquement, il n’y a en effet aucune trace de végétal ou de quelconque minéral, est au cœur de la pièce. Cette nature complètement artificielle est entièrement créée par un jeu de matière et de lumière figurant tour à tour différents modes d’existence, différentes allures, différents rythmes. La nature est là d’emblée. Là où l’on s’attend habituellement à voir des corps se mouvoir dans l’espace d’un décor, les corps disparaissent derrière le mouvement du décor lui-même.
Graduellement cette masse à la fois légère et compacte, uniforme par moments et disparate dans d’autres, se meut et se confronte à l’homme, à son pouvoir de transformation pour finir avec de bruyantes machines qui la font valser et tournoyer à leur gré. L’espace semble s’agrandir au fur et à mesure, se déployer de l’écran initial en passant par le sol de la scène pour finalement envahir littéralement toutes les dimensions de l’espace. Parallèlement on sent l’accélération et une certaine montée en violence qui s’achève brutalement sur un dernier mouvement qui semble dépasser l’œuvre elle-même.
Le concept a de quoi choquer car il interroge les fondements de ce que peut ou devrait être une chorégraphie alors que les danseurs semblent n’être que des manipulateurs et où le caractère incontrôlable de la matière donne lieu à des mouvements qui peuvent sembler hasardeux ou chaotiques. Pourtant nous sommes vraiment face à de la danse dans la mesure où ce corps figuré occupe un espace, crée une dynamique, dessine les contours de mouvements qui se répondent et évoluent selon une logique bien travaillée. On comprend alors que la danse est pareillement à la peinture, la construction de lignes et de points évoluant dans un espace et un moment donné. Le pari est réussi quand cette figuration partage des impressions sensibles, émotionnelles ou intellectuelles.
Cette création pose plusieurs questions sur l’artificialisation de la nature d’une part, et celle-ci une fois entrée en jeu qu’elle soit réelle ou fictive, son rapport à l’homme et sa volonté de domination. Les innombrables confettis qui constituent à la fois la scène et le danseur principal semblable à une marionnette géante prennent de multiples allures et comportements. On ne pourrait trouver meilleur matériau qui puisse couler comme de l’eau, briller comme le feu ou l’or, être léger comme l’air, figurer un sol de feuilles d’automne ou de rocailles, sembler froid ou brûlant. Ces illusions étant simplement orchestrées par la manipulation et l’éclairage le public peut se demander à quel point ce qu’il voit est réel ou non, réaliste ou non. Un arbre dans la ville est-il toujours un arbre ?  La nature est-elle toujours nature quand elle est créée par l’homme, manipulée ? 
Cette question peut sembler absurde car évidemment la nature est présente partout, elle envahit l’espace. Nous sommes nature autant qu’une fleur, un animal ou une montagne. Et cette nature chaotique est remise au centre d’une réflexion sur soi, notre rapport au monde, à l’humain et au non-humain. Le beau et le sensible peut naître d’une danse non pas inhumaine, car nous voyons finalement d’une manière anthropocentrique toujours un peu l’humain dans le mouvement de la nature, mais bien au travers d’une danse naturelle, celle de la nature, des éléments.
On pourrait reprocher à cette mise en scène un accompagnement sonore trop brut néanmoins on comprend facilement la logique qui lie le mouvement au son. L’amplification des bruits gestes des danseurs puis du vrombissement des souffleurs génère ces frottements, puis un bourdonnement qui plonge le spectateur dans une ambiance de catastrophe, quasiment apocalyptique. La nature présentée n’est plus artificielle dans le sens d’élaborée, épurée, travaillée ou dénaturée mais dans son sens premier de production artificielle d’une nature qui reste brute, simple, originelle.
Comment considérer finalement ce tableau ? Doit-il nous effrayer ou nous rassurer ? Cherche-t-il à transmettre un message politique ou moral ? Si l’esthétique n’est pas la seule préoccupation de l’artiste il apparaît clair qu’avec The Artificial Nature Project l’humain est appelé à regarder d’un œil nouveau les phénomènes qui l’entourent, et peut-être s’en détacher, renoncer à l’emprise impossible pour mieux en apprécier la grandeur et la beauté.