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Malaise dans l’identité, Hervé Le Bras (Recension)

Le but de l’ouvrage du démographe est de montrer l’impossibilité de définir une identité française. Il démontre ainsi qu’aucun critère que ce soit celui de la race, de la religion, de la culture, de la langue ou de l’histoire ne permet de tracer les contours distincts de ce que serait une identité française. Ses arguments sont simples et clairs et s’opposent directement au discours de la droite islamophobe et anti-migrant⋅es. Sa thèse affirme que le concept d’identité est un outil politique qui vient remplir un vide qui se crée entre l’État et la Nation, mais il ne détaille pas vraiment ces deux autres termes-là ni la problématique. Si les arguments du livre sont nécessaires et convaincants, il manque une définition positive de l’identité.

Étant donné que sa problématique se situe au niveau de l’identité nationale, sa rhétorique concernant la race est très simple. Premièrement il affirme que naturellement l’espèce humaine tend au métissage et que les races biologiques sont le fruit né de contraintes géographiques (espèces endémiques sur une île par exemple) ou d’une sélection intentionnelle (création des races canines par exemple). Ainsi il n’existerait pas de race biologique pure, pas de race de souche, ce qui viendrait mettre à mal la théorie du grand remplacement : en d’autres termes sa rhétorique consiste à dire que nous sommes tous déjà plus ou moins métisses. Il affirme en effet que le métissage est l’avenir inéluctable de l’humanité. Or, si cela est vrai dans une certaine mesure d’un point de vue génétique (il n’existe pas de pureté des races) cela ne rend pas moins vraie la persistance des identités ethniques ou raciales qui divisent et organisent la société en différentes communautés qu’on appelle pudiquement « culturelles ».

Que ce soient la religion, la culture ou la langue (chacune de ces trois catégories faisant l’objet d’un chapitre particulier), on peut dégager plusieurs arguments forts. Le christianisme n’est pas un critère suffisant de définition de l’identité car il est partagé par d’autres populations du monde, de même que le fait de parler français. Être chrétien ou parler français ne parvient pas à définir le fait d’être français⋅e. De plus la part de la population française croyante est en chute depuis des années et si l’on persiste à maintenir dans la définition de l’identité française des « racines chrétiennes », l’auteur relativise l’importance de ces racines vis-à-vis notamment des racines gréco-romaines (plus anciennes et plus marquantes). Concernant la culture, si on prend la gastronomie, il procède d’une autre stratégie argumentative en invoquant les identités locales, régionales en même temps que les autres identités nationales. Les spécialités culinaires françaises seraient ainsi d’abord des spécialités régionales (1) et ensuite la culture gastronomique française serait largement enrichie des plats du monde entier (2). Ainsi l’image de la baguette vin rouge saucisson ne serait qu’un cliché utilisé comme outil politique pour figer l’identité nationale (et on comprend très bien que cet exemple sert à exclure les musulmans inassimilables car incapables de boire le vin et manger le saucisson).

L’avant-dernier chapitre s’intéresse au concept de récit national que l’on fait de l’histoire. L’auteur affirme que la France a un rapport idéaliste à son histoire, qu’elle cherche à se raconter un roman qui collerait avec ses idées. En fait on pourrait dire qu’au lieu de faire découler une identité à partir de son histoire, la France (ses gouvernements successifs) a déjà une idée de son identité qui est faite de valeurs et de cette idée qu’elle projette, cherche à en faire une belle histoire. Ce qui la rend amnésique (c’est moi qui dégage vraiment cette conclusion). L’auteur insiste alors sur les valeurs de la République : Liberté-Égalité-Fraternité (qu’il souhaite remplacer par Liberté-Égalité-Solidarité) et insiste sur les prouesses d’un État qui permet à certains acquis sociaux de se maintenir (pour l’instant). Il concède que ce roman national ne fait pas le poids face à l’éducation libérale (c’est moi qui utilise ce terme) globalisée soutenue par les nouveaux moyens de communication.

Il termine en critiquant le rôle de bouc-émissaires que jouent les migrants et les musulmans. En bon démographe il s’appuie sur des chiffres pour montrer que la naturalisation concerne un faible nombre d’étrangers. Il critique le concept d’immigrant et l’oppose à celui d’étranger. Selon lui la binarité français-étranger est administrative et qu’elle soit légitime ou non elle marque le fait qu’une personne qui obtient la nationalité est de droit française. Or en utilisant le terme d’immigrant le regard dépasse l’obtention de papiers et se pose sur l’origine : le/la migrant.e est un.e français.e né.e à l’étranger ou dont les parents sont nés à l’étranger (pour les générations suivantes). Concernant la religion il appelle à remplacer le concept de neutralité de l’État ou de Laïcité pour remettre en avant celui d’Égalité. Il conclut son ouvrage en disant que l’identité n’est jamais figée, qu’elle évolue avec le temps et qu’elle se transforme et que les débats et les tentatives de la définir sont bien la preuve qu’elle est indéfinissable.

L’ouvrage est clair, bien écrit, accessible et contient des arguments forts pour montrer qu’il n’y a pas d’identité nationale. Malheureusement il est clair que cela est loin de suffire pour régler les questions qui sous-tendent ce débat sur l’identité. Peut-on se contenter de dire aux racistes qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur ? Que nous sommes tous des métisses et que l’avenir est le métissage ? Je ne crois pas. Le livre remplit très bien la mission qu’il se donne même si ce n’est pas suffisant.

L’étape de réflexion suivante qui est rapidement évoquée dans ce livre est de savoir pourquoi tient-on autant à une identité ? Il faut alors se tourner vers la sociologie de groupes pour montrer le rôle que l’identité individuelle et collective joue dans la construction du soi et du social.

Si on reprend les points évoqués par l’auteur, à commencer par la race, il convient de dépasser le constat déjà dressé depuis longtemps par le camp progressiste le plus averti : non la race biologique n’existe pas ! Pourtant, et il n’en est pas fait mention dans cet ouvrage, il convient de rappeler que les races sociales existent bel et bien et sont le fruit même de constructions politiques nationales. À ce sujet l’ouvrage de Jean-Loup Amselle Logiques métisses montre également comment les ethnies africaines sont elles-mêmes non pas des entités objectives pré-existantes à leur observation mais bel et bien les constructions d’une anthropologie coloniale. Pour le dire autrement je pense qu’il ne suffit pas de dire que la race ne peut servir de support à la définition d’une identité nationale mais il faut se demander comment les États-nations soutiennent la construction d’identités raciales (voir l’ouvrage Race, Classe, Nation de Wallerstein et Balibar).
Ensuite il l’évoque sans le traiter (dommage) le sujet de communautarisme. Il ne se positionne pas clairement mais évoque l’idée d’après Maalouf que les identités peuvent être le socle « malheureux » de revendications identitaires dans tout le spectre politique. Ici il faudrait évidemment ouvrir les portes et creuser la question ! C’est là qu’est, à mon avis, le véritable nœud du débat. Les revendications liées à l’identité sont-elles les mêmes pour un blanc et pour un noir en France ?

De plus, malgré son point de vue professionnel, je pense qu’il sous-estime la question de la démographie dans le futur. Il n’est pas forcément catastrophiste de dire que nous sommes au devant de mouvements migratoires d’une ampleur sans précédents. Ce qui est catastrophiste c’est de dire que ces événements ne peuvent en aucun cas déboucher sur une cohabitation pacifique. Ceci est peut-être un pas de côté avec la question initiale qui est celle de l’identité française puisque selon moi c’est alors la notion même de Nation et de territoire qu’il faut revoir, interroger et justement vis-à-vis de communautés propres qui s’inscrivent dans un territoire national.

La conclusion de l’ouvrage qui consiste à dire que l’identité est fluctuante ne rend pas du tout compte des rapports de pouvoir qui font que justement une identité évolue dans une direction ou une autre. Le français s’est imposé comme langue officielle nationale à cause d’une volonté politique. L’identité française ne vient pas intrinsèquement dissoudre l’identité bretonne ou basque comme elle s’est enrichie des cultures du monde entier (pour le dire vite). Nos us et coutumes, nos codes, nos valeurs vont continuer d’évoluer et de se mélanger c’est indéniable mais dire cela ne dit rien sur ce que nous voulons construire comme société future et ce que nous devons faire pour y arriver.