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« Les cinq faces de l’oppression » de Iris Marion Young

Traduction de

« Five faces of oppression » (1990)

de Iris Marion Young

Five faces of oppression – Texte original en anglais

Ce chapitre de l’ouvrage intitulé Justice and the politics of difference est devenu un classique de la théorie féministe et de la philosophie de la domination en général. Ce texte fournit cinq critères qui permettent de définir ce qu’est un groupe opprimé, en plus de proposer une analyse constructiviste et matérialiste des rapports d’oppression. Presque trente ans plus tard, cet ouvrage n’est toujours pas traduit en français alors qu’il me semble offrir des outils efficaces pour traiter des questions d’oppression dans une approche intersectionnelle sans avoir à se restreindre à une seule manière d’être opprimé⋅e et sans hiérarchiser les formes d’oppression. Ce texte est une première proposition d’un travail en cours, tous les retours et propositions de formulations sont les bienvenues !

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« Femme », « Animal », et Capitalisme : Les perspectives de Jason Hribal et Silvia Federici

Traduction d’un article d’une publication espagnole transféministe pour la libération animale disponible en version original sur le site Jauria . Numéro 1 (2015) p.23-26

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L’histoire de l’accumulation d’un autre point de vue

Normalement, l’industrialisation et le capitalisme (ainsi que les relations de classe qui en découlent) nous expliquent la figure du travail productif et salarié. Ce point de vue ignore et passe sous silence le rôle de millions de sujets dont la force de travail a aussi été utilisée pour l’accumulation, et dont l’exploitation et la résistance aussi a fait partie de l’histoire. D’un côté, nous parlons des animaux non humains et de leur travail non rémunéré, essentiellement pour le développement des principales industries et la création de richesse ; de l’autre, nous nous référons à la femme reléguée au rôle de soigneuse/reproductrice, soigneusement désignée pour garantir la continuité du système et dissuader de quelconque soupçon de dissidence ou de solidarité. Continuer la lecture de « Femme », « Animal », et Capitalisme : Les perspectives de Jason Hribal et Silvia Federici

Ce que l’antispécisme apporte au féminisme et inversement

Dans une démarche de recherche critique des différents systèmes de domination s’offrent plusieurs possibilités. La première est de traiter séparément la domination de classe, de race, de sexe, d’âge, etc. L’histoire des luttes et des idées a montré que les revendications propres à des groupes et des catégories distinctes se sont développées de manière relativement isolée : les inégalités et les discriminations d’un groupe face à un autre étant prises en compte avant celles d’autres groupes. Ainsi on peut très clairement distinguer des discours spécifiques concernant la lutte des classes, l’antiracisme, l’émancipation des femmes ou la question animale. Aujourd’hui certains de ces discours tendent à converger vers une analyse plus fine, plus réaliste et plus complexe des rapports de pouvoir traversant les différentes formes d’oppression dans une démarche dite intersectionnelle. En regardant alors non pas les fonctionnements des rapports spécifiques mais en mettant l’accent sur les « intersections » de ces différents rapports une nouvelle vague de chercheur⋅ses espère affiner la critique. J’ai l’espoir et l’ambition qu’une meilleure compréhension de telles structures pourra aboutir à de meilleures stratégies d’émancipation. Car le point de départ que l’on pourrait prendre serait un constat d’échec. Un échec pratique de renversement des normes et des valeurs contre lesquelles on lutte : les discours évoluent, les lois avec mais en pratique on continue les exploitations des un⋅e⋅s et des autres. Mon impression m’incite à pointer l’étanchéité des luttes, désignée comme un facteur négatif, qui pourrait néanmoins se renverser et renverser les normes. Pour cela je voudrais détailler un point de vue que je porte sur les discours antispécistes et féministes et les stratégies émancipatrices qu’elles supposent ; essayer de montrer ce qu’elles veulent faire et ce qu’elles ne font pas assez.
Définitions et discours de domination
L’antispécisme est un ensemble de pratiques visant à remettre en cause la domination de l’humain sur le reste du règne animal. Ma première critique concerne l’image qu’on fait du spécisme : ce n’est pas premièrement un discours, une idéologie. L’idéologie n’étant que l’expression, la mise en mots et la justification de pratiques, je considère que ce qui n’est qu’une pratique discursive ne suffit pas à fonder en soi des habitudes. Cela dit je confirme le fait qu’en tant que pratique, l’idéologie a un grand rôle dans la perpétuation et la conservation des normes. Ainsi le spécisme existe avant qu’on nomme, qu’on justifie, qu’on prenne conscience d’attitudes plaçant l’homme hiérarchiquement au-dessus des autres animaux. Mais pour être plus exact, le discours est déjà dans l’acte ou encore l’acte spéciste présuppose un discours. Mais s’il le présuppose, celui-ci n’est pas originellement nécessaire. L’homme a fait des bêtes ses esclaves au moment même où il a du justifier son comportement. Même s’il adopte un discours naturaliste, il doit choisir de suivre la nature plutôt que s’y opposer.
La formulation classique du spécisme par analogie au racisme ou au sexisme pose problème. Certes le spécisme est à l’espèce ce que le racisme est à la race et le sexisme au sexe. Du point de vue des discours, des critères de domination c’est vrai. Mais ce qui me dérange c’est un certain sous-entenduémancipateur simpliste qui reviendrait à dire : nous avons dépassé le racisme, nous avons dépassé le sexisme, dépassons le spécisme de la même manière. Or c’est sur ça que je suis sceptique : on ne peut, tel que l’on définit les systèmes d’oppression, penser pleinement l’émancipation des animaux de la même manière. Non pas pour une question de légitimité mais bien de stratégie. Car malheureusement les stratégies d’émancipation de l’humain donc des esclaves noirs et autres peuples colonisés, racialisés, ainsi que des femmes se sont forgées sur un discours spéciste mettant en avant la spécificité et la primauté du caractère humain. C’est évidemment une stratégie d’émancipation des opprimé⋅e⋅s qui est très critiquable dès lors que le but n’est pas de réduire les rapports d’oppression mais simplement en restreindre les effets et élargir le groupe des oppresseurs. Je pense particulièrement à des questions ici de modes de vie liés aux questions de production et de mondialisation : on ne peut pas se contenter de vouloir universaliser un mode de vie dominant destructeur en pensant que cela anéantirait le rapport de domination. Car les privilèges d’une minorité comme d’une majorité n’existent qu’au prix de sacrifices d’un autre groupe. Cela relève d’une vision trop libérale au sens individualiste. L’émancipation des un⋅e⋅s ne peut se faire au prix d’une reconduction de l’oppression des autres. Cela conforte l’idée qu’il faut penser ensemble à la fois la critique (théorique) des domination mais aussi les stratégies (pratiques) d’émancipation.
Ce qui m’amène à une seconde critique, portée à la fois vers les chercheur⋅ses et les militant⋅e⋅s. Bien qu’il m’apparaisse nécessaire de poursuivre l’enquête et l’argumentation dans le champ de l’éthique animale, je redoute plusieurs choses. En appuyant une stratégie politique majoritairement sur un discours argumentatif on laisse de côté la dimension corporelle, sensible de l’humain qu’on vise à ébranler : on se risque à reconduire le modèle de l’homme rationnel contre lequel l’antispécisme doit se battre. Ce n’est pas souhaitable. Et pour les mêmes raisons, puisque l’homme n’est ni entièrement rationnel, ni pleinement raisonnable, je doute que ce soit efficace. Enfin je veux pointer l’idée que le discours de justification est un instrument de domination. Certes nous devons le combattre, et nos arguments sont meilleurs. Mais le combat n’est pas gagné pour autant. Car ceux qui dominent contrôlent les règles du jeu : plus le discours éthique avance ses pions et plus les conservateurs reculent les cases, plus nous y répondons et plus les exigences augmentent, et cela ne joue pas forcément en notre faveur. Pourquoi ? Parce que cela renforce l’image d’une morale vertueuse ou pure, malgré nous. En conférant à l’éthique animale un statut particulier et en poussant les exigences plus loin que dans d’autres discours éthiques, en raison justement du caractère particulier de l’animal que cette même éthique cherche à renverser, on maintient justement la fiction d’une morale particulière. Il n’y a pas besoin de lire les grands philosophes pour que socialement ou psychologiquement (et l’on pourrait croire « naturellement ») certains tabouspersistent et contribuentà empêcher sinon à condamner meurtres et violences corporelles. Quand il s’agit de l’animal il faut au défenseur de ses droits déployer une bonne dizaine de raisons et de précisions de cas particulier en cas particulier pour éviter torture ou exploitation. La morale est une excuse : on reproche aux uns de ne pas être parfaitement moraux, et aux autres de trop chercher à vouloir l’être, pour se dédouaner de ne l’être pas du tout (ou trop peu). Nous sommes donc moinsexigeants moralement envers les animaux qu’envers nous-mêmes, d’après le paradoxe même que nous serions plus éloignés qu’eux de la nature. Sans vouloir refermer les débat en éthique animale, je voudrais enfin arriver à ce que des discours d’autres champs peuvent apporter à l’émancipation.
On doit pouvoir tenter de penser parallèlement les rapports d’oppression. Je prends principalement comme objets le sexisme et le spécisme, mais nous devons penser les autres rapports et finalement envisager tout type de rapport d’oppression. En cherchant à universaliser des structures politiques, en cherchant les similitudes, on pourrait risquer de passer à côté de ce qui est spécifique à chaque oppression, objectif pourtant principal des luttes féministes et afro-féministes particulièrement. Et malheureusement l’on peut entendre dans certaines bouches féministes face à la question animale la crainte de se voir assimilées à des bêtes. Là encore cela n’est pas sans rappeler le rejet des féministes blanches bourgeoises de l’oppression des femmes noires, donnant lieu au mouvement afro-féministe. Comment défendre les poules sans mettre tous les œufs dans le même panier ?
Langage et corps
Le langage sexiste et spéciste se justifient l’un et l’autre. La femme est réduite à une gazelle, une proie ou à une poulette, écervelée. Mais dire que la femme est bête présuppose deux choses : 1) que la femme est moins intelligente que l’homme et 2) que l’homme est plus intelligent que l’animal. On peut alors refuser une proposition et garder l’idée que l’autre est vraie. Or on peut retrouver ce faux dilemme dans beaucoup d’autres situations : doit-on lutter contre une domination d’abord, quitte à nier ou renforcer une autre ? Ou doit-on (et veut-on : c’est une question d’éthique) et peut-on (si cela est possible, ou si l’on veut, la question est de savoir alors comment faire) ? Carsi c’est une même logique qui asservit le corps de la femme et le corps des bêtes, en quoi une domination serait-elle plus justifiée qu’une autre ? Le piège est l’idée de nature. Non pas que la nature n’existe pas, cela veut dire tout et son contraire. Mais la nature ne peut tout justifier, ce qui veut dire qu’elle n’est pas premièrement dénuée de significations ou de vérités. Or les discours dominants visant l’exploitation de la femme et des animaux ont fait d’eux justement de simples corps, de simples machines de chair justifiant également l’esclavage. C’est difficile d‘entendre ces discours conjointement aujourd’hui car si les idées racistes et sexistes ont quelque peu avancé, la domination sur l’animal persiste. Mais c’est justement parce que les conditions changent (ou pas) qu’il est plus facile (ou difficile) d’entendre et de comprendre des idées progressistes. Cela n’enlève rien au fait que la femme reste encore dans beaucoup de situations plus un objet qu’un sujet, les bêtes étaient même de la simple matière première. Dans son idéal de transcendance humaniste, l’homme (toujours blanc bourgeois) s’est cru se rapprocher du divin-idée, s’éloignant ainsi de la nature, du matériel incarné dans labête oula femme, des entités privées de choix, de possibilités d’être par-soi, c’est-à-dire jamais autonomes.
Dans le véganisme on peut retrouver un refus plus fort de cette idée de nature, là où le végétarisme peut se contenter d’un refus du meurtre (mais les choix éthiques amenant à une pratique ou une autre sont bien plus complexes). Pourquoi ? Admettons que l’on arrête de tuer les animaux pour en consommer leur chair, il resterait les « produits dérivés ». Or, si on réfléchit deux secondes (voilà), le lait et les œufs sont des effets de la maternité, de la reproduction. Cela peut nous amener alors à critiquer ce qui, au-delà des effets néfastes de la captivité et des rapports physiques d’oppression, constitue dans le cas de l’exploitation animalE une réduction des corps femelles à la fonction reproductive. Cela est flagrant quand on sait que les poussins mâles issus de poules pondeuses sont tués sur le champ et cela nous interroge quand on sait comment d’une part les vaches sont inséminées, et d’autre part comment les veaux leur sont arrachés. Ces phénomènes doivent donc pointer une réduction à la fonction maternelle reproductive, et encore. Car dans toute cette histoire il n’y a même pas de sexualité, et sans prôner de quelconques avantages de la maternité, il n’y a même pas de rapport interindividuel qui en découle. Les naissances n’aboutissent à rien sinon de la douleur, des traites jusqu’à la mort. Qui dit réduction dit abstraction de toutes les potentialités de l’animal. Et cette absence de potentialité vient justifier en fin de compte la domination qui se définit alors simplement comme un rapport hétéronome hiérarchique toujours unidirectionnel.
Des travaux féministes mettent clairement l’accent sur la question du corps, mais dans une perspective plus « philosophique » et logocentriste on retrouve beaucoup de discours sur la notion de sujet, sur une critique de la psychanalyse, etc. Encore une fois, si ces travaux sont précieux, ils ne mettent pas au jour, d’après moi, les mécanismes sociaux du maintien de l’oppression.
Le mal dominant
Car une oppression n’est pas seulement le fait d’un individu sur un autre, ou d’un groupe sur un autre dans une situation donnée. Une oppression est un rapport social institué, qui s’étend dans le temps et déploie donc des instruments de maintien, de défense donc, non seulement alors d’oppression mais de répression. Carsi sexisme et spécisme exercent un pouvoir sur les corps des victimes, des oppressées celui-ci vient toujours de corps dominants. Je pointe alors les normes sociales : à la fois le lieu duquel partent et vers lequel convergent le pouvoir. C’est donc à mon sens aussi le lieu de subversion des rapports de domination. Le pouvoir part des normes, cela veut dire que les systèmes d’oppression ne persistent que parce qu’il y a des oppresseurs pour les maintenir et ce par le fait de partager à une certaine échelle des pratiques et les pratiques discursives qui les justifient. C’est aussi pour cela que le pouvoir vise les normes. Car pour qu’elles se maintiennent et forment un semblant d’ordre, les normes doivent être partagées, sans quoi elles ne feraient pas système mais seulement chaos.
Les mâles continuent d’être sexistes parce que les mâles continuent d’être sexistes. Les omnivores mangent de la viande parce que les gens mangent de la viande. Derrière les tautologies se cache le mécanisme même du conservatisme : justifier l’inertie de soi par l’inertie des autres. Mais cette inertie n’est pas une absence de mouvement mais plutôt une perpétuelle répétition de l’ordre établi, avec ses privilèges. Or une caste a intérêt à abandonner ses privilèges si tous les individus le font sans quoi les individus d’une caste qui n’abandonnent pas ce privilège le conservent et l’augmentent. Ce qui est vrai d’une certaine manière, plus la minorité dominante est minoritaire et plus sa position dominante est relativement avantageuse, mais également faux ou critiquable dans la mesure où cela pose une alternative radicale : le conservatisme ou la révolution totale ; ne laissant place à aucune action ou changement local jusqu’à la réalisation d’une société idéale.
Une question d’autonomie ? La politique et l’éthique de l’animal visent à reconsidérer, remanier le concept de « liberté » si cher à nos idéologies révolutionnaires ou conservatrices. Les capacités de l’animal ne nous empêchent pas de penser la liberté dans une continuité, dans un ensemble cohérent. Or le problème de l’émancipation telle qu’elle est, à juste titre, pensée par Marx pour les prolétaires et par la majorité des féministes pour les femmes est l’autodétermination de la lutte. En effet il y a une tension entre la nécessité pour les femmes de prendre en main leur propre émancipation, qui n’en serait pas une sans cela ; et ce qui apparaît comme une impossibilité pour les animaux d’organiser leur révolte. La question peut faire sourire mais est importante : si l’on appuie l’idée que toute émancipation doit venir des opprimé⋅e⋅s, les luttes féministes étant l’exemple, alors on risque de renoncer rapidement à la possibilité d’une émancipation des bêtes. D’un autre côté, si l’on modère ce critère et que l’on accepte qu’une émancipation soit portée par d’autres personnes que les victimes, on craint d’ouvrir la brèche des fondations de toutes les luttes féministes et ouvrières pour ne citer que celles-ci. C’est pourtant ce que j’estime devoir faire, après certaines conditions et précisions. La crainte des féministes repose sur la séparation politique binaire ami/ennemi théorisée par un tristement célèbre philosophe allemand. C’est cette opposition trop souvent grossièrement rabattue sur d’autres catégories qui doit être nuancée. Je soutiens pleinement la thèse selon laquelle les femmes doivent s’organiser entre elles. Je soutiens pleinement la thèse selon laquelle les ouvrier⋅e⋅s doivent s’organiser entre elles⋅eux. Mais j’ai toujours du mal à recevoir des catégorisations franches et absolues qui feraient de tout homme cisgenre (c’est-à-dire dont le « genre social » est en adéquation avec l’assignation de sexe de naissance) un ennemi de la lutte d’émancipation des femmes, de la même manière que tout individu socialement catégorisé comme « femme » n’est pas forcément une alliée dans la lutte féministe. Cette vision présuppose des structures de domination rigides et précédents les individus. Là encore, sans prétendre qu’un homme puisse entièrement se défaire de ses schèmes dominateurs, ne pas en envisager la possibilité ou l’évolution c’est méconnaître le fait que malheureusement les schèmes de la domination sont aussi véhiculés par les dominé⋅e⋅s et c’est condamner tout changement véritablement profond. Pour être plus précis et éviter les malentendus je distinguerais donc plusieurs moments de la lutte féministe. Si la théorie critique doit être partagée et propagée dans des sphères mixtes et non-mixtes, c’est pour aboutir ensuite à deux stratégies différentes : d’une part, comme je l’ai déjà dit il est clair que les femmes ont une entière légitimité à s’organiser en non-mixité et mener des actions autonomes, qu’on pourrait qualifier d’empowermentou d’augmentation de la puissance d’agir. D’autre part il serait vain de nier l’objectif féministe qui serait de transformer les rapports sociaux virilistes et donc de changer, abattre les privilèges masculins dans une stratégie de disempowerment. Or il apparaît nécessaire et légitime que cette seconde stratégie soit poussée par les femmes mais portée par les hommes. S’il nous est difficile d’imaginer que les géants gérants capitalistes voudront bien concéder leurs privilèges aux travailleur⋅e⋅s, les rapports genrés répondent d’une logique différente. C’est certes difficile mais pas impossible pour une personne de genre masculin d’abandonner ses privilèges et tendre à se soustraire des structures sociales genrées. Malheureusement je concède le fait que les structures genrées ne sont que la somme des privilèges accordés socialement par les autres individus en fonction de leur genre. Ce qui revient à dire que si tous les hommes n’abandonnent pas leurs privilèges, alors tous en profitent. C’est très certainement vrai empiriquement mais amène alors d’autres questions : si les hommes garderont leurs privilèges jusqu’à la chute du patriarcat, quelle stratégie est légitime, possible et efficace de la part des hommes qui souhaitent s’y soustraire ? Et là on peut faire un parallèle avec la question du droit des animaux : jusqu’à l’abolition de l’exploitation animale, quelle stratégie est légitime, possible et efficace pour un⋅e humain⋅e ? Mais d’abord réglons la question féministe. Une première chose serait pour ces hommes féministes ou pro-féministes d’accepter humblement l’attente et le retrait dans la lutte des femmes. Cela peut conduire à mon sens à cloisonner encore une fois les luttes : si tu es une femme tu dois êtreféministe, si tu es noir tu combats le racisme, et si tu es un mec blanc tu fermes ta gueule. Car le présupposé normatif qu’il y a derrière c’est l’injonction pour tous⋅te⋅s les opprimé⋅e⋅s à se soulever sans quoi iels seraient des ennemi⋅e⋅s. Mais cela fait l’impasse sur les effets mêmes de la domination : elle empêche les opprimé⋅e⋅s de se révolter ! Si ce n’est pas ça la domination, alors qu’est-ce que c’est ? Si je vois qu’une communauté est opprimée dans ma ville, que dois-je faire ? Attendre et me dire « bon bah, s’ils ne se révoltent pas, c’est soit qu’ils n’ont pas vraiment envie, soit qu’ils ne sont pas vraiment dominés… ». Le laisser-faire au nom d’une pseudo posture dominante de savoir est aussi une bonne excuse. Ce qui nous ramène à la lutte pour les animaux. Devenir végane (pour les animaux) par exemple c’est refuser d’entretenir les rapports de domination structurels d’une société spéciste. Et cela suffit à mon sens à titre individuel à sortir de ce fameux rôle d’oppresseur. Les effets de l’exploitation industrielle sont en cela plus facilement mesurable : j’arrête de manger de la viande, de consommer du lait et des œufs et je sais que « j’épargne » des dizaines d’animaux. Maintenant si j’essaie d’arrêter d’être un homme, comment saisir mon impact sur le patriarcat ? Pourtant cela doit-il nous arrêter pour autant ? Non sinon on arrêterait tout. Mais comme le disait un certain Michel, là où il y a pouvoir il y a toujours résistance. Je propose en fait de regarder comment face à des normes dominantes on cherche à s’en défaire pour montrer par contraste qui les fait fonctionner. Cela me paraît d’autant plus légitime et efficace que dans la domination mais dans l’émancipation qu’on vise, les normes sont bien le point de départ mais aussi le point d’arrivée des luttes. Car si les normes comme contraintes peuvent être envisagées comme l’ensemble des attitudes qu’il est obligatoire d’adopter, et qui véhiculent la souffrance et les impasses (impossibilités d’être ce que l’on voudrait) qui forment une oppression, quand on les regarde justement comme normes alternatives ou subversives elles offrent une puissance créatrice de possibilités d’être et d’agir recherchées par et dans l’émancipation.
Nombreux travaux féministes à la suite de l’antiracisme ont montré le caractère fictionnel de l’idée d’une nature précédant la culture. Les catégories de race et de sexe comme l’idée d’animal sont des catégories qui bien que des constructions sociales, fonctionnent. Elles ont des effets réels sur nos comportements et nos manières de vivres, sinon en fait elles n’auraient pas été nécessaires. Jusqu’où alors pousser la critique et la déconstruction du social ? En quoi les liens que nous entretenons avec les animaux, et avec la fameuse nature toute entière, ne seraient-ils pas déjà, toujours et encore des rapports sociaux ? Le risque que je vois serait de devoir renoncer à des avancées théoriques fortes du féminisme si l’on se refuse d’en appliquer les conséquences dans le domaine de l’antispécisme.
Matérialisme ?
Si l’homme continue à manger de la viande c’est aussi parce que cela le fait vivre… économiquement. L’exploitation de la nature est un rapport de production, jusque là rien de nouveau depuis le Capital. C’est pourtant ce qu’on semble oublier, encore une fois, quand on se borne à traiter la question animale sous le seul angle de l’éthique. Les bêtes sont exploitées parce que ça rapporte de l’argent, parce que cela maintient un business. On ne peut pas faire semblant de ne pas entendre le (pauvre éthiquement) argument de l’emploi et du chômage. Et si cet argument n’est pas très fort moralement, il est, je pense, très fort empiriquement. Les femmes, les noir⋅es et les bêtes souffrent malheureusement tous⋅tes de cette folie du marché. L’hétérosexualité normative, fondée sur la reproduction de la vie et l’omnivorisme normatif spéciste, fondé sur la reproduction du vivant également présupposent une hiérarchie. C’est ce rapport hiérarchique qui est premier, qui dicte la séparation du travail, la séparation entre la pensée et l’agir, entre le corps et l’esprit, etc, catégorisations pseudo-universellesdesquelles découlent alors les oppressions spécifiques.
Ainsi, ma conclusion normative et pratique radicale serait d’inviter la subversion de toutes les normes dominantes d’une manière continue, pour viser le cœur du maintien des normes qui est la hiérarchie, sans quoi on ne ferait que réintroduire celle-ci sous d’autres formes, avec les rapports d’oppressions qui les manifestent. (Resterait également un travail critique du rapport intuitivement étroit entre ce qu’on nomme naïvement des différences sensées être neutres et des inégalités partagées sous des oppressions.)