Archives par mot-clé : véganisme

Les limites politiques d’un réformisme bien intentionné : critique de «Les nourritures» de Corine Pelluchon

Lecture critique de « Les nourritures » de Corine Pelluchon, paru aux Éditions du Seuil en 2015

L’effort que fournit Corine Pelluchon est louable. À travers une relecture de théories classiques de la philosophie ontologique et politique, elle offre un plaidoyer en faveur de l’environnement et des animaux. Sa stratégie part d’une critique de présupposés philosophiques quant à la nature de notre manière d’être et de vivre, d’être en relation avec les animaux et notre environnement. De là elle va imaginer quelles seraient les pistes d’un avenir plus respectueux de ces derniers. Malheureusement, si certains arguments sont fondés et forts, elle n’ouvre pas de nouvelle voie et ne fait que répéter certains discours pour le moins hésitants sinon problématiques. Elle ne fait pas de politique, elle l’avoue elle-même, et il ne faut pas voir dans ces quasi 400 pages autre chose qu’un essai de philosophie, avec les critiques qu’on peut faire à toute philosophie réformiste. Continuer la lecture de Les limites politiques d’un réformisme bien intentionné : critique de «Les nourritures» de Corine Pelluchon

Le combat animalier est frère des combats d’émancipation

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss estimait que « l’homme a resserré trop près de lui-même les frontières de son humanité ». À ne plus appréhender le monde qui nous entoure autrement que par ce que nous pouvons y prendre, nous n’avons de cesse de surexploiter le milieu naturel et de menacer sa capacité de régénération. Aurélien Barrau, astrophysicien, chercheur et auteur de l’essai Des univers multiples, est de ceux qui regardent avec la même passion le très lointain — des trous noirs à la gravité quantique — comme ce que, juste à nos côtés, nous refusons trop souvent de voir : le sort infligé aux animaux afin qu’ils puissent régaler nos assiettes. C’est sur ce dernier sujet, très précisément, que nous avons tenu à l’interroger.

Mise en page au format Brochure d’un entretien disponible sur le site

Ballast :

Aurélien Barrau : « Le combat animalier est frère des combats d’émancipation »

à télécharger ici : ballast_barrau

Colonialisme, impérialisme et libération animale

Traduction sur le pouce du billet suivant :

Colonialism, Imperialism and Animal Liberation

Le colonialisme n’est pas une machine pensante, ni un corps doté de facultés de raisonner. C’est la violence à l’état naturel, et elle ne cédera seulement que confrontée à une plus grande violence.

Frantz Fanon Les damnées de la terre. Continuer la lecture de Colonialisme, impérialisme et libération animale

Militer d’après la sensibilité ou la raison ?

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On reproche souvent aux défenseurs de la cause animale leur méthode qui consiste à montrer des images choquantes d’élevages intensifs, abattoirs, de gavage… Ces images reflètent pourtant la réalité brute et rappellent à la raison le caractère véritablement sensible de la cause animale.
Sur quelle base défendre les animaux non-humains ? La revendication d’un droit animal, l’exigence de reconnaissance de leur souffrance et plus généralement de leurs conditions de vie reposent sur des principes éthiques, philosophiques. Quelles sont les fondations de ces principes ? Doit-on se reporter à des valeurs morales ? La pratique végétarienne, végétalienne, vegan peut se revendiquer de plusieurs points de vue : religieux, éthique, sanitaire, psychologique, politique, écologique… Ce que nous voulons aborder ici est pourtant une question plus générale du statut de l’humain qui depuis la tradition philosophique antique se pose comme un animal doué d’une certaine raison. Notre tâche ici n’est pas de creuser un fossé artificiel qui séparerait l’humain des autres animaux mais bien de tenter de remettre en question cette suprématie de la raison spécifiquement dans le rapport que l’homme entretient avec l’animal. Ce qui est dérangeant pour dire clair est cette prétention à vouloir exclure du domaine philosophique, éthique, moral la sensibilité, l’affection car celle-ci semble ne pas avoir de poids face à cette raison humaine qui fonde notre société cartésienne, rationnelle, scientifique, logique. Ce qui doit être remis en cause c’est l’idée qu’une prise de conscience de la cause animale ne serait que raisonnement, logique, calcul d’un bien ou d’un mal. De toute évidence la raison est un instrument qui doit nous servir à cette prise de conscience mais la source de nos décisions, de nos choix se trouve dans l’expérience sensible, dans la vision des choses, dans le sentiment. Certes l’émotion est plus difficilement exprimable, elle paraît être plus subjective, moins universelle mais c’est pourtant le cœur de la conscience.
Comment peut-on avoir conscience de l’oppression raciste sans connaître la réalité historique de l’esclavage, de la ségrégation et toutes les inégalités de droit ou de fait sans parler des crimes contre les minorités ? Comment être touché par la cause féministe sans faire l’expérience directe ou indirecte d’une femme battue, violée, séquestrée, dominée, mariée de force ? Comment se positionner contre la pauvreté, la misère, la précarité quand on vit dans le luxe et la fortune ? La raison s’ancre toujours dans l’expérience vécue ou rapportée. L’idée de la mort ne peut être qu’intellectuelle, elle doit être vécue par la disparition d’un proche. L’idée de l’amour ou de la compassion ne peut s’expliquer sans la vivre. Qu’en est-il de la cause animale ?
Notre société industrielle productiviste capitaliste à mesure qu’elle réduit l’animal à de la matière première, certains parlent même de « minerai », conserve malicieusement l’image de l’animal sain et heureux. Cette image d’étiquettes de supermarché fonde la conscience du consommateur et l’endort. Il ne peut y avoir de véritable prise de conscience par la simple information textuelle ou factuelle : 300.000.000. de tonnes de viandes consommées chaque année dans le monde ? Et alors ? Les chiffres sont rationnels, objectifs mais à quelle réalité renvoient-ils ? Un consommateur pourrait connaître tous les chiffres concernant la misère animale, le taux de mortalité, de maladies, les méthodes abattage, de gavage,… Tant qu’il se refuse de voir avec ses yeux il ne peut être véritablement touché. Bien sûr montrer des images violentes peut choquer, mais elles doivent choquer. Le lambda moyen se cache derrière sa raison pour refuser la réalité sensible des bêtes au profit de la sienne, sa réalité sensible du désir, du goût (quand il y en a encore). On ne devient pas végétarien d’un point de vue éthique par la réflexion pure. La réflexion découle des impressions, découle du doute instauré par un choc, dérive du sentiment de compassion, de sympathie ou de pitié qui naît de la misère animale. À partir de là, oui la raison est utile et nécessaire. La raison doit remettre alors en doute les acquis, les connaissances ou simples croyances qui gouvernaient jusque là nos actes.
La raison encadre nos impressions, nos émotions, nos sentiments, nos affections. Elle les met en mémoire également et nous les rappelle quand c’est nécessaire. Il est facile d’oublier ce genre d’images d’animaux qui se mangent entre eux, qui meurent piétinés les uns par les autres car ce ne sont pas des images quotidiennes. Il faut faire l’effort (intellectuel) d’aller regarder ces images. De la même manière il est facile de tourner la tête quand on passe devant un mendiant. Pourtant cette personne à genoux dans la rue est réelle. La souffrance animale est réelle. La souffrance humaine est réelle.
On peut et on doit militer pour toutes les causes et dans tous les milieux avec des arguments logiques et rationnels car ils ont une valeur de vérité indéniable. Si nous n’étions que des êtres purement rationnels nous lutterions toutes et tous contre tout ce qui ne nous semble alors pas logique. Pourquoi chacun ou chacune s’investit donc dans telle ou telle cause ? C’est évidemment que nous avons des vécus, des expériences différentes, que nous sommes touchés par différentes choses à différents moments de nos existences, de différentes manières, à différentes intensités. C’est sans doute pour cela qu’il faut attendre tristement un accident nucléaire en France pour que la population soit enfin touchée et comprenne. Car sans ce lien sensible à la réalité (les mines d’uranium au Niger ou les dégâts de Fukushima) il est facile de se détourner et se voiler la face en se disant : tout va bien…