Introduction à l’insulte

Peut-on réduire l’insulte à un trait du langage ?  Peut-on réduire le langage alors un de simples faits linguistiques ? Mais que serait alors un simple fait linguistique ? Doit-on réduire la linguistique à l’étude de la grammaire et la phonétique ? L’insulte en tant que phénomène à part entière du langage pose des questions fondamentales sur le fonctionnement d’un outil de communication social. L’insulte peut être vue comme un fait social mais comment l’aborder ? Peut-on réduire l’insulte au vulgaire ? Qu’est-ce que le vulgaire ? Ce qui choque en société ? Le vulgaire s’oppose-t-il à la politesse ? Le vulgaire peut-il correspondre à des normes universelles admises par la plupart des sociétés ? Le vulgaire s’étend au delà du langage verbal. Le vulgaire prend des allures de comportement, de prises de positions, de modes de vie et de vies elles-mêmes (on peut dire d’un être humain, d’une personne physique et morale comme entité individuelle qu’elle est vulgaire dans tout son être). Mais si le vulgaire ne se réduit pas au langage verbal, le langage vulgaire ne se réduit pas à l’acte verbal non plus. L’insulte peut autant être une insulte incarnée par la posture, par l’acte. L’acte gestuel est l’exemple flagrant de l’insulte qui n’est « dite » à proprement parler (…).

Mais que dit-on quand on dit de quelqu’un qui peut aller se faire mettre ? La référence à une pratique homosexuelle en tant qu’elle est dévalorisée fait-elle de celui qui profère de telles paroles quelqu’un d’homophobe ? Si c’est un homme qui dit ça à son partenaire ? Si une personne noire interpelle une autre personne noire en l’affublant du terme de « négro » doit-on y voir un signe de xénophobie ? Il faut alors prendre en considération le locuteur, le destinataire, la situation, le contexte.
Un mot seul, isolé n’a pas de sens. Il ne prend sens que dans un contexte (à l’intérieur d’un ensemble d’autres mots qui forment un énoncé) et dans une certaine situation (à un certain moment, à un certain lieu, dans certaines circonstances…). Pour autant peut-on dénuer d’une valeur ou d’un sens originel et se débarrasser d’une certaine responsabilité de nos propos derrière le masque de l’humour, de l’ironie ou de la simple métaphore ? Il faut alors s’intéresser aux mécanismes cette fois-ci plus stylistiques qui forment des idées par associations de mots et se demander jusqu’à quel point l’ensemble prévaut sur la partie ? Existe-t-il une classe de gros mots, de mots vulgaires ? Tout mot ne peut-il pas, par construction de sens, d’idées, devenir élément de l’insulte ? Dans cette mesure, comment comparer deux énoncés recouvrant à première vue une même signification mais différant par leur niveau de langage et de vulgarité ? Si je dis « tu n’es qu’un gros con », cela a plus ou moins le même sens général que si je dis « ton quotient intellectuel est faible » mais l’effet sera probablement différent. Nous nous posons alors la question du langage comme acte dans sa dimension performative (dire c’est faire). Ainsi insulter est toujours plus que dire car c’est surtout un acte, l’expression d’une volonté de confrontation, la manifestation par la parole d’un geste, d’une position parfois violente que les normes sociales nous interdisent de réaliser. Ainsi même si l’insulte en est aussi souvent l’amorce elle constitue peut être surtout la substitution à la confrontation physique.
En quoi l’insulte se différencie-t-elle du juron ? L’insulte s’adresse à quelqu’un (ou quelque chose) alors que le juron semble plus neutre, plus impersonnel. Qu’en est-il vraiment ? Le juron ne renvoie-t-il vraiment à rien ? Peut-on le réduire à de simples émanations phoniques chargées émotionnellement dont l’étymologie certes assertée peut néanmoins être passée sous silence ? Jusqu’où le juron est-il un acte conscient ou une simple habitude du langage ? Peut-on changer cette habitude dans la forme sans changer le fond, la fonction ? Peut-on par exemple substituer une forme phonique à une autre, par similarité pour éviter le sens premier et conserver la forme du juron ? Peut-on dire « purain » à la place de « putain » en conservant les mêmes effets psychologiques ou sociaux ? Peut-on au contraire substituer un mot par un autre qu’on considère d’une vulgarité ou intensité similaire ou supérieure qui n’aurait alors pas la même forme ? Peut-on dire « banquier » à la place de « putain » quand on considère que le premier terme est beaucoup plus vulgaire, grossier ? Cela fonctionne-t-il ?
Le problème que l’on risque de rencontrer est le caractère social du langage et par conséquent de l’usage de l’insulte ou du juron. Il faut se demander le rôle, la fonction de l’insulte comme lien social, car composant et marqueur identitaire. Les niveaux de langage, les accents, les expressions définissent des groupes privés, des classes sociales, des régions, des quartiers… le relâchement relatif du langage par l’emploi ou le rejet de termes vulgaires marque clairement la place de l’individu dans son entourage et son rapport aux autres.
La question qui traverse toute cette réflexion est alors de s’interroger sur le fonctionnement du langage comme véhicule d’idées sociales et politiques. L’insulte et le juron sont des vecteurs d’idées contribuant aux discriminations. C’est le caractère paradoxal de l’insulte. Pour exister en tant que telle l’insulte doit être méprisante, elle doit signifier une volonté de supériorité sur l’autre. Sans se demander si elle doit ou ne doit pas exister, comment la comprendre dans ces rapports de domination ? Car si parfois elle semble n’être qu’un procédé linguistique, stylistique de métonymie, d’euphémie (réduire l’autre à quelque chose de petite, de vulgaire, d’insignifiant…) son usage répété nous fait ancrer subrepticement certaines vérités (mensongères) sur l’autre…
A suivre…

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