The Artificial Nature Project

Peut-on prétendre à faire une pièce de danse sans danseurs ? Dans quelles limites l’homme doit-il prendre part à l’action pour prétendre faire une œuvre ? Et un spectacle de danse avec des danseurs, mais qui ne dansent pas ? Le public serait en droit de se demander alors ce qu’il est venu voir. Est-ce toujours une représentation de danse ? Du théâtre ? Une performance plastique ? Mette Ingvarsten met en scène une danse qui n’est pas humaine, menée par des humains qui ne dansent pas.
 
Le nom de l’opus est très évocateur. La nature bien qu’absente biologiquement, il n’y a en effet aucune trace de végétal ou de quelconque minéral, est au cœur de la pièce. Cette nature complètement artificielle est entièrement créée par un jeu de matière et de lumière figurant tour à tour différents modes d’existence, différentes allures, différents rythmes. La nature est là d’emblée. Là où l’on s’attend habituellement à voir des corps se mouvoir dans l’espace d’un décor, les corps disparaissent derrière le mouvement du décor lui-même.
Graduellement cette masse à la fois légère et compacte, uniforme par moments et disparate dans d’autres, se meut et se confronte à l’homme, à son pouvoir de transformation pour finir avec de bruyantes machines qui la font valser et tournoyer à leur gré. L’espace semble s’agrandir au fur et à mesure, se déployer de l’écran initial en passant par le sol de la scène pour finalement envahir littéralement toutes les dimensions de l’espace. Parallèlement on sent l’accélération et une certaine montée en violence qui s’achève brutalement sur un dernier mouvement qui semble dépasser l’œuvre elle-même.
Le concept a de quoi choquer car il interroge les fondements de ce que peut ou devrait être une chorégraphie alors que les danseurs semblent n’être que des manipulateurs et où le caractère incontrôlable de la matière donne lieu à des mouvements qui peuvent sembler hasardeux ou chaotiques. Pourtant nous sommes vraiment face à de la danse dans la mesure où ce corps figuré occupe un espace, crée une dynamique, dessine les contours de mouvements qui se répondent et évoluent selon une logique bien travaillée. On comprend alors que la danse est pareillement à la peinture, la construction de lignes et de points évoluant dans un espace et un moment donné. Le pari est réussi quand cette figuration partage des impressions sensibles, émotionnelles ou intellectuelles.
Cette création pose plusieurs questions sur l’artificialisation de la nature d’une part, et celle-ci une fois entrée en jeu qu’elle soit réelle ou fictive, son rapport à l’homme et sa volonté de domination. Les innombrables confettis qui constituent à la fois la scène et le danseur principal semblable à une marionnette géante prennent de multiples allures et comportements. On ne pourrait trouver meilleur matériau qui puisse couler comme de l’eau, briller comme le feu ou l’or, être léger comme l’air, figurer un sol de feuilles d’automne ou de rocailles, sembler froid ou brûlant. Ces illusions étant simplement orchestrées par la manipulation et l’éclairage le public peut se demander à quel point ce qu’il voit est réel ou non, réaliste ou non. Un arbre dans la ville est-il toujours un arbre ?  La nature est-elle toujours nature quand elle est créée par l’homme, manipulée ? 
Cette question peut sembler absurde car évidemment la nature est présente partout, elle envahit l’espace. Nous sommes nature autant qu’une fleur, un animal ou une montagne. Et cette nature chaotique est remise au centre d’une réflexion sur soi, notre rapport au monde, à l’humain et au non-humain. Le beau et le sensible peut naître d’une danse non pas inhumaine, car nous voyons finalement d’une manière anthropocentrique toujours un peu l’humain dans le mouvement de la nature, mais bien au travers d’une danse naturelle, celle de la nature, des éléments.
On pourrait reprocher à cette mise en scène un accompagnement sonore trop brut néanmoins on comprend facilement la logique qui lie le mouvement au son. L’amplification des bruits gestes des danseurs puis du vrombissement des souffleurs génère ces frottements, puis un bourdonnement qui plonge le spectateur dans une ambiance de catastrophe, quasiment apocalyptique. La nature présentée n’est plus artificielle dans le sens d’élaborée, épurée, travaillée ou dénaturée mais dans son sens premier de production artificielle d’une nature qui reste brute, simple, originelle.
Comment considérer finalement ce tableau ? Doit-il nous effrayer ou nous rassurer ? Cherche-t-il à transmettre un message politique ou moral ? Si l’esthétique n’est pas la seule préoccupation de l’artiste il apparaît clair qu’avec The Artificial Nature Project l’humain est appelé à regarder d’un œil nouveau les phénomènes qui l’entourent, et peut-être s’en détacher, renoncer à l’emprise impossible pour mieux en apprécier la grandeur et la beauté.

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